Divan le Terrible

Lucien Guitry eut de nombreuses maitresses, au point qu’on l’appelait « Divan le terrible“. Il était colérique et parfois violent, en paroles en tout cas. Un jour qu’il était en colère contre sa maitresse, qu’il avait beaucoup crié et en était arrivé au point de faire mine de la gifler, elle se mit à pleurer de frayeur. Alors, il lui dit : « Mais n’aie pas peur ! Je suis là ! »

Rapporté par Michel Simon, lors d’une interview donnée à Montréal en 1967. 

Go West ! (57)

(…) j’ai les yeux fermés mais je sais que ce n’est pas la nuit ; ce n’est même que la fin de l’après-midi ; dehors, on entend des voitures qui passent, des piétons qui parlent ; je sens un corps collé contre le mien ; il a épousé sa forme ; je sens son dos, ses reins, ses cuisses ; sa tête est légère sur mon bras gauche étendu en travers du lit ; ses cheveux agacent mon nez ; son odeur m’émeut ; mon bras droit est passé sous le sien et ma main enveloppe un petit sein ; sa douceur me bouleverse ; Patricia, Patricia, enfin… ; elle dort ; nous avons fait l’amour ; je la désire encore, mais je veux la laisser dormir ; je l’aime ; je suis détendu ; je pèse sur la terre ; je la ressens sous moi, sous le lit, sous l’hôtel ; elle tourne, je peux le sentir ; je suis bien ; je suis amoureux ; je ne pense à rien, même pas au fait que demain, Patricia partira. À rien… et je me rendors.

J’ai ouvert les yeux. Se détachant sur le mur encore noir, les deux vitrages de la fenêtre à l’anglaise sont gris clair. C’est le jour qui se lève. Tout de suite, je me souviens de Patricia et de son corps contre le mien mais je sais qu’il n’est pas là. Pourtant, tout à l’heure, sa présence dans mon lit n’était pas un rêve, sinon je l’aurais déjà oubliée. C’était le résultat d’un effort de ma mémoire, peut-être ce que l’on appelle un songe éveillé, un rêve où l’on s’efforce et où parfois on arrive à orienter le cours de son développement. Je tente de poursuivre le mien, mais comme un Continuer la lecture de Go West ! (57)

LORENZO, LE RETOUR

A notre plus profonde tristesse, le grand photographe était muet depuis plus de 248 semaines. De nombreux admirateurs le suppliaient d’exposer à nouveau ses magnifiques chefs d’œuvre mais rien n’y faisait ! Non, le photographe vivait reclus dans sa retraite là-bas sur une plage ensoleillée de l’île de Ré. Même la proposition de Philippe de faire éditer ses ouvrages par une célèbre enseigne en ligne, même la proposition généreuse de Roland Barthes, un intime de la grande famille des psychanalystes, de lui ouvrir les pages de la Revue des Deux Génies, Continuer la lecture de LORENZO, LE RETOUR

Go West ! (56)

(…) Mais ça n’a pas duré et, à la prochaine apparition de Mitchum, Judy s’est à nouveau jetée dans mes bras. Et ainsi de suite, de rebondissement en rebondissement, jusqu’à la fin du film. Quand, après l’apparition du mot FIN, l’écran devint blanc à travers le pare-brise, les lampadaires du parking s’éclairèrent tous ensemble et les voitures qui nous entouraient commencèrent à démarrer. Judy et moi n’avions pas été bien loin dans un flirt a peine poussé… pas mal de first base, un peu de second base, mais surtout pas de troisième base. Encore aujourd’hui, je suis persuadé que ni Judy ni moi ne souhaitions y parvenir.

Les filles nous ont raccompagné jusqu’au bowling. Nous avons échangé nos noms et nos adresses — si jamais tu viens en France… — puis Tom et moi nous avons quitté Bakersfield dans la Corvette décapotée. Nous avons roulé en silence jusqu’au guest house. Aucun de nous deux ne souhaitait raconter à l’autre ce qui s’était réellement passé dans la voiture. Deux jeunes hommes frustrés, deux gentlemen ? Aujourd’hui je ne sais plus. Tom m’a dit « Bonne nuit. Demain matin 7 heures, je viens directement au guest house et on regarde tout ça. D’accord ? »
J’ai dit « D’accord, bien sûr, et merci pour le restaurant, le film, tout ça. Sacrée soirée ! C’était sympa. » Et il est reparti vers Taft, vers son motel. A l’époque, on ne disait pas « super » ou « top », alors, « c’était sympa. »

Il est une heure du matin. Je suis fatigué, j’ai sommeil… les bières sans doute. Je n’allume pas de lumière, je me débarrasse de l’essentiel de mes vêtements et je m’affale sur le lit. Je suis étendu sur le dos, en caleçon et chaussettes, les yeux fermés, convaincu que le sommeil va très vite couronner cette journée, finalement plutôt agréable. Dans l’après-midi, j’ai décidé de tenter une autre méthode pour avancer dans ma traduction. Je vais proposer à Tom Continuer la lecture de Go West ! (56)

MONSIEUR MINETTE (Extrait)

(…) Par un matin de printemps, je me promenais sur un chemin qui longeait une pâture. C’était avec Ena, ou peut-être avec Sari, la chienne qui a succédé à Ena, je ne sais plus. Ce que je me rappelle c’est que les herbes étaient hautes et les veaux dans les prés. Les ayant aperçus longtemps à l’avance, j’avais mis Ena, ou peut-être Sari, en laisse, car ni l’une ni l’autre n’aimait ces grosses bestioles. Les veaux étaient une dizaine et au lieu d’être en ordre dispersé et de me regarder avec fixité comme ils le font d’ordinaire quand n’importe quoi approche, un homme, un chien, un tracteur ou un train, ils étaient assemblés en un cercle parfait. La tête tournée vers l’intérieur du cercle, ils semblaient contempler quelque chose que leurs corps me cachaient. J’approchai aussi près que me le permettait la clôture de barbelés. Les veaux ne bronchaient pas. Je les apostrophai gaiment car, par les belles matinées de printemps, il m’arrive d’être de bonne humeur : « Alors, les veaux ! On ne dit plus bonjour ? » C’est alors que j’entendis, venant du centre du cercle Continuer la lecture de MONSIEUR MINETTE (Extrait)

BLIND DINNER (Extrait)

(…)

Arrivant de l’entrée, Renée apparait à nouveau dans le salon. Elle est suivie d’une sorte de bellâtre. Un peu plus grand que moi, plus mince aussi, assez large d’épaules, on devine tout de suite le type qui passe deux heures par jour à faire des abdos. Cheveux blonds tombant sur les épaules, barbe de trois jours, yeux bleus, visage légèrement bronzé, à peine marqué par quelques rides au coin des yeux et de la bouche, il porte un de ces étroits pantalons noirs serrés aux chevilles dont on ne sait pas s’il s’agit d’une tenue de sport ou d’un pyjama, et une veste noire moirée, largement ouverte tant elle est cintrée, sur une chemise d’un blanc éclatant. Juste le truc qu’il faut pour faire ressortir son bronzage, bien sûr ! Mais le plus étonnant, ce sont les chaussures : des tennis, d’énormes tennis blanches recouvertes de signatures de toutes les couleurs. On dirait un plâtre de jambe cassée à Courchevel. Une espèce de zazou, quoi ! Je me demande quelle sorte de manteau il a laissé dans l’entrée. Un truc en plume ou en Continuer la lecture de BLIND DINNER (Extrait)

Go West ! (55)

(…) Arrivé au drive-in, vous commenciez par passer une sorte de péage, un guichet où vous achetiez deux places, car on n’a jamais vu personne aller seul dans ce genre d’endroit. Ensuite, il fallait rouler dans les allées d’un immense parking au milieu d’autres voitures qui toutes faisaient face à un écran gigantesque jusqu’à ce que vous trouviez votre place. Là, vous gariez votre voiture juste à côté d’un piquet et, de ce piquet, tendant le bras par la fenêtre, vous attrapiez le petit haut-parleur destiné à vous prodiguer le son du film et vous l’accrochiez à votre portière. Vous aviez alors tout ce qu’il fallait pour assister depuis votre voiture à la projection de deux films consécutifs.

Si vers cette époque, vous avez un jour mis les pieds dans une salle de cinéma aux États-Unis, et plus précisément dans un cinéma de l’Amérique profonde, qu’elle soit rurale ou urbaine, vous avez compris que regarder le film n’est pas l’objectif principal des spectateurs. À cette occasion, vous aviez sûrement remarqué que presque tous arrivaient dans la salle les bras chargés de récipients en carton remplis de tas de choses plus ou moins solides, granuleuses, visqueuses ou liquides qu’ils ingéraient et renouvelaient pendant toute la durée de la séance, emplissant la salle de bruits parasites et d’odeurs sucrées qui venaient s’ajouter aux fumées de Winston et de Marlboro. J’en avais moi-même fait l’expérience quelques jours plus tôt à Flagstaff et j’avais été saisi par le contraste entre le chahut amical qui régnait dans la salle du Harkins Theater de Market Place et la ferveur du silence de chapelle qui baignait mes salles de cinéma du Quartier Latin. Au début, ces façons de faire, que je qualifiais alors de sauvages, m’avaient plutôt énervé, mais je n’avais pas tardé à comprendre que dans ce pays, dans ce genre de région et de ville, on n’allait pas voir un film, mais on allait au cinéma. Pour les jeunes en particulier, il s’agissait de se retrouver entre soi, de faire un peu de bruit, de manger des popcorns en buvant du Coca-Cola et de flirter avec la fille qui était à côté de vous, votre date du jour, en tentant de parvenir au moins à une « first base » ou plus si affinités. Si le film Continuer la lecture de Go West ! (55)