RETOUR SUR ANDROMAQUE (Extrait)

(…) Ô toi, lecteur fidèle ! Reconnais que c’est grâce à moi que tu as connu la vérité sur les circonstances de la mort de Jules César ; que c’est bien par mon truchement que tu as entendu le récit de Quintus Tertius, ce militaire en retraite qui malencontreusement voulut changer de coiffeur en ce jour maudit des Ides de Mars 44 ; que c’est bien son récit(*) qui t’a révélé comment et pourquoi Marc-Antoine, ami et garde du corps du grand Jules, avait abandonné son poste, permettant ainsi à une bande de politiciens bedonnants et craintifs de trucider sévèrement le plus grand homme que Rome ait connu avant qu’Octave n’entre en scène dans le costume d’Auguste.

Tu te rappelles donc que Quintus Tertius, après avoir acheté Disiset, une jeune et jolie esclave fraichement arrivée de Cyrénaïque, pour remplacer son coiffeur barbare et récemment défunt du typhus, avait changé son nom en Andromaque, plus convenable Continuer la lecture de RETOUR SUR ANDROMAQUE (Extrait)

UN CONTE DE NOËL (Extrait)

Il était une fois un petit garçon qui s’appelait Théophile. Il était très très gentil. Il était très très riche aussi — enfin, ses parents étaient très très riches — mais il était très très gentil quand même.

Théophile vivait très très heureux dans un très très grand appartement, un haussmannien traversant, entouré de son papa, qui était très très riche, de sa maman, qui était très très belle, de sa grande sœur, Abigail, qui était très très jolie et de son petit frère, Reinhard, qui était très très intelligent.

Il y avait aussi la bonne, très bretonne, la gouvernante, très british, et le chauffeur, très noir. Mais ces gens-là Continuer la lecture de UN CONTE DE NOËL (Extrait)

Go West ! (54)

(…) On aurait dit un défilé, la présentation d’une collection automobile. Décapotables ou conduites intérieures, vieilles ou récentes, rutilantes ou cabossées, ce que toutes ces voitures avaient en commun, c’était la musique hétéroclite qui sortait de leur habitacle, les coudes dénudés qui dépassaient de leurs portières aux vitres toutes baissées, la jeunesse insolente de leurs conducteurs et de leurs passagers. La nuit était tombée et la température qui avait baissé d’un ou deux degrés était devenue agréable. Tom a descendu lentement Chester Avenue jusqu’à son croisement avec une autre avenue qui était presque aussi large. Le feu de circulation était au rouge. La Corvette s’est arrêtée sur la file de gauche. Devant nous, le feu pendait au milieu du carrefour et la pancarte disait Truxtun Avenue.

Le moteur de la Corvette se mit à rugir comme pour un départ de course. Je regardai Tom, concentré, la nuque raide, les bras tendus, les mains serrées sur le volant. Jusque-là, il m’avait paru un conducteur calme, prudent et plutôt ménager de sa voiture. Je ne l’avais jamais vu se comporter d’une manière qu’en d’autres circonstances j’aurais jugée ordinaire ou puérile. Mais, confortablement installé sur la moleskine rouge, je n’avais pas d’avis, je ne portais pas de jugement. Je me sentais bien. Les quelques bières que nous avions bues au motel, le confort de la voiture, la douceur de la nuit, tout cela m’avait fait oublier ma situation précaire. Et pour l’instant, j’étais un type ordinaire dans la voiture de sport décapotée d’un ami au milieu d’une ville conquise par une jeunesse sans soucis.

Annoncé par un unique coup de sonnette, le feu passa au vert. Continuer la lecture de Go West ! (54)

Une semaine aux Seychelles (4/4)

(publié une première fois en décembre 2017)

Quatrième partie : Queue de poisson

Je passai toute la journée sur les petites routes en lacets de l’ile, ravi par le son clair et joyeux du moteur de la Mini-Moke et l’agréable sensation de jeunesse et de liberté que donne l’absence de portes et de fenêtres. Je m’arrêtais sur des surplombs pour regarder dix mètres plus bas l’océan se fracasser sur les rochers, je prenais à la volée des petits chemins de sable couverts de palmes desséchées pour atteindre des plages étroites et désertes où la pente de sable blond était battue sans arrêt par des vagues tellement brutales que je n’osais pas m’y baigner. Un peu plus loin, je déjeunai à l’ombre d’une toile tendue sur la petite terrasse d’une baraque en bois plantée de travers entre les coques retournées des bateaux de pêcheurs. Je m’offris même un bain de mer et une sieste sous les cocotiers. Vers cinq heures, fatigué, brulé par le sel et le soleil, j’étais de retour à mon hôtel. Une nouvelle chambre m’y attendait. Sa terrasse donnait directement sur l’océan. Une bouteille de champagne dans une vasque en argent remplie de glace et une corbeille de fruits « avec les compliments de la direction » trônaient sur la table basse devant la baie vitrée.

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Une semaine aux Seychelles (3/4)

(publié une première fois en décembre 2017)

Troisième partie : Room service

Le lendemain de ma rencontre nocturne avec ce rat d’hôtel était un samedi. Les prochaines opérations d’expertise n’auraient lieu que le lundi suivant, ce qui me laissait tout un week-end pour me remettre. J’avais parfaitement conscience que mon hôtel n’était pour rien, ou pour pas grand-chose dans la présence d’un rat dans ma chambre. On imaginait facilement en effet que celui-ci, entré sans effraction par la baie entr’ouverte, avait exploré la pièce à la recherche de nourriture — contrairement à l’homme, le rat ne pense qu’à ça ; le reste, il le fait fréquemment mais machinalement, sans y penser — jusqu’à ce que, surpris par notre entrée, il se précipite dans la salle de bain et ne trouve rien de mieux pour se cacher que la cuvette des WC. Cette erreur grossière devait, je crois, lui être fatale. A y bien réfléchir, et me connaissant, s’il avait fait front, il aurait conservé une chance notable de s’en sortir, mais voilà… Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles (3/4)

Go West ! (53)

(…)Je pris alors en main le manuel de maintenance et passai directement à la table des matières. Il y avait un chapitre 6 : Pannes et dysfonctionnements – Méthodologie de réparation.
76 pages en tout ! Je commençai à lire :
6-1. Arrêts inopinés du moteur
6-1-1. Nature des arrêts
6-1-2. Vérifications préliminaires
Je survolai les deux paragraphes qui n’avaient pas l’air trop difficile à traduire. Je continuai de la même manière jusqu’au paragraphe 6-1-5. Démontages préalables dans lequel j’entrai, plein de confiance.

Elle ne dura pas.

À l’école, au lycée, des professeurs ont certainement tenté de vous apprendre une ou deux langues étrangères, vivantes ou mortes. Si c’est le cas, vous devez vous souvenir des deux types d’exercice de traduction que l’on pratique couramment dans l’enseignement des langues : le thème et la version. Dans ce cas, vous vous rappelez probablement que le thème, c’est dix fois plus difficile que la version. Dans la version, si vous comprenez ou si vous devinez par le contexte le sens d’un mot étranger que vous ne connaissiez pas, vous trouvez presque ipso facto sa traduction dans votre langue maternelle. Dans l’exercice du thème, par définition, vous connaissez le sens du mot à traduire. Mais si vous ignorez sa traduction dans l’autre langue, vous êtes perdu. Par exemple, si vous avez à traduire « She used to ride a horse every day » et que vous ignorez le sens du verbe « to ride », il y a fort à parier qu’avec un peu de réflexion, vous arriverez à deviner qu’il veut dire « monter ». Mais à l’inverse, si vous avez à traduire en anglais « Elle montait à cheval chaque jour » et que vous ne connaissez pas le verbe anglais adequat, vous êtes perdu. Ou bien vous restez sec et vous êtes déconsidéré, ou bien vous tentez des « She climbed a horse every day » et des « She used to go up a horse every day » et Continuer la lecture de Go West ! (53)

Une semaine aux Seychelles (2/4)

(publié une première fois en décembre 2017)

Deuxième partie : Jacob Delafon et le penseur

Il y a deux jours, juste avant une longue digression sur les voyages d’affaire dans laquelle je vous expliquais d’une façon, je dois dire, très vivante que, même quand ils ont pour cadre des destinations réputées, ces déplacements professionnels sont loin d’être des parties de plaisir, je vous avais déclaré que je me souvenais d’un voyage aux Seychelles.

Eh bien, justement, ce voyage aux Seychelles n’avait pas été comme les autres.

Nous étions tous partis de Paris pour une expertise judiciaire à Victoria, la capitale des Seychelles. Peu importe pour le moment de connaître le litige qui la justifiait et peu importe de savoir quel rôle je devais y tenais tenir ; ce qu’il faut savoir, c’est que tout cela devait se passer dans une conserverie de poisson de Port-Victoria. Une expertise judiciaire dans une ile réputée paradisiaque, ça justifie que beaucoup de monde participe. Nous étions donc huit à faire le déplacement, fabricants, assureurs, avocats et experts. L’Expert judiciaire avait décidé de prendre son temps. Il pensait qu’une une bonne semaine sur place serait nécessaire pour procéder à ses opérations : discuter, démonter, expliquer, vérifier, remonter, discuter encore, essayer une fichue machine qui fonctionnait mal, ou ne fonctionnait pas ou qui ne plaisait plus au conservateur de poisson, voilà qui justifiait bien une semaine. En fait, nous eûmes Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles (2/4)

Une semaine aux Seychelles (1/4)

(publié une première fois en décembre 2017)

Première partie : Les frais de la princesse

Je me souviens d’un voyage aux Seychelles. C’était il y a vingt ans, vingt-cinq peut-être. Je dois préciser ce point, car il me permet d’espérer qu’il y a prescription.

— Les Seychelles ! Comme tu as de la chance, me disaient les gentils.

— Eh ben, on ne s’ennuie pas dans ton boulot, dis donc ! Et hop ! Un joli petit tour dans les iles aux frais de la princesse, me disaient les envieux.

— Ras le bol les voyages, me disais-je

Et d’abord, la princesse ! Quelle princesse ? Qu’est-ce que ça veut dire « aux frais de la princesse » ? C’est vrai ça, à la fin !

J’en ai fait des voyages professionnels dans mon dernier métier ! … Abidjan, Alger, Athènes, Barcelone, Caracas, Casablanca, Cayenne, Clermont-Ferrand, Djakarta, Dortmund, Douala, Edimbourg, Fort de France, Istanbul, Papeete, Rome, Ljubljana, Londres, Madrid, Manchester, Milan, Munich, Prague, Pointe à Pitre, Saint-Denis de la Réunion, Singapour, Tanger et leurs environs… Même en les prenant par ordre alphabétique, je suis sûr que j’en oublie. Et je ne compte pas Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles (1/4)

LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES (Extrait)

CHAPITRE 1 – Une mécanique bien huilée

Où l’on constatera qu’à l’instar du temps judiciaire, le temps municipal n’est pas celui de tout le monde et qu’en réalité, il y a moins d’urgence que de gens pressés.

C’est le 27 juin 2022 à 11 h 45, alors qu’il procédait à une opération de contrôle de routine, que Roger Ratinet[1], technicien de la Mairie de Paris préposé à la vérification de la conformité des plaques de rue à la parité homme/femme, découvrit que les quarante premiers numéros de la rue de Rennes avaient disparu. Choqué, il rentra chez lui et prit le reste de la journée pour se remettre.

Le lendemain, de retour à son bureau, il entreprit de rédiger le rapport d’anomalie circonstancié que méritait un tel événement. Quel ne fut pas son embarras quand il constata qu’il n’existait aucun formulaire adapté à ce qu’il avait à rapporter. Il y avait bien le formulaire spécial pour signaler la destruction d’un abribus ou d’une fontaine Wallace, ou celui Continuer la lecture de LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES (Extrait)

Go West ! (52)

(…) A notre arrivée, c’était de cette manière que Tom m’avait présenté aux quelques hommes venus le saluer. « Il est français, avait-il annoncé. Il est venu pour m’aider à réparer la machine Alsthom. » A l’entendre, et c’était sans doute ce que voulait Tom, on pouvait presque comprendre que j’étais venu spécialement de Belfort pour régler le problème. Après quelques plaisanteries sur la fameuse technique et les fameuses vacances françaises, tout le monde s’est rendu dans la salle de repos pour y prendre un café et discuter du planning de la semaine qui s’ouvrait. Dix minutes plus tard, chacun partait vers son travail, deux 4×4 prenaient la piste, le camion de forage chauffait sur le parking et Tom m’emmenait à la Centrale. Il était à peine 7 heures. Moi qui n’avais jamais fait le moindre stage en entreprise, je me retrouvais d’un coup équipé d’un casque de chantier et d’un blouson aux armes de la Belridge, affecté à une tâche et intégré de fait dans une équipe de terrain.

La Centrale… Nous avons roulé un demi-mile entre les nodding donkeys pour parvenir aux pieds d’une installation compliquée faite de hauts cylindres verticaux, de gros réservoirs horizontaux, d’un fouillis de câbles et d’un enchevêtrement de tuyauteries accrochés à des échafaudages. On dirait une raffinerie qui aurait été construite à l’échelle 1/2.

« C’est là qu’on traite le brut, me dit Tom. Normalement, tout ça fait beaucoup de bruit, il y a de la chaleur, de jets de vapeur dans tous les sens et, tout en haut, une torche qui brûle nuit et jour. Mais aujourd’hui, plus de moteur, plus d’électricité… Tout est à l’arrêt. Il parait que la dernière fois que c’est arrivé, c’était le jour de Pearl Harbour »

La Centrale se trouve derrière la raffinerie : deux bâtiments métalliques reliés l’un à l’autre par une panoplie de tuyauteries et de câbles. Le premier, Continuer la lecture de Go West ! (52)