Morceau choisi
Il y aura bientôt cinq ans, le 29 avril 2017, j’assistai à un dîner qui réunissait les anciens élèves de ma promotion de l’école des Ponts et Chaussées. Il s’agissait de la promotion 1966, c’est dire si aucun d’entre nous n’était vraiment neuf.
Quand la salle de restaurant fut pleine de mes congénères, la vision d’une abondance de crânes chauves, de barbes grises et de gilets de laine tricotés-main commença par réjouir mon esprit taquin. Mais elle m’inspira bientôt d’autres sentiments car, ce soir-là, pour la première fois, je réalisai l’âge avancé que nous avions atteint.
L’un des plaisirs sans cesse renouvelé que procure la lecture de Proust, c’est celui de constater que, nous aussi, un jour, nous avons éprouvé le sentiment qu’est en train de décrire le petit Marcel.
Et, le petit Marcel en est conscient. La preuve, voici ce qu’il écrit dans Le Temps retrouvé : Continuer la lecture de Un diner de promo
Bernard de Fallois était éditeur. Comme quelqu’un lui demandait un résumé de À la recherche du temps perdu, il répondit :
le lecteur de Hamlet dans le temps de la lecture, au moment où il lisait Hamlet. Shakespeare, c’est moi quand je lis Hamlet. Eh bien je trouve que cette boutade, superbe, s’applique admirablement à Proust. Proust, c’est moi lorsque je lis À l’ombre des jeunes filles en fleurs. C’est en cela qu’on pourrait dire que quand on lit Proust, on l’écrit, on a le sentiment de l’écriture, on participe, en somme, et au monde de Proust et à sa mise en œuvre. On rentre dans l’univers par les portes laissées ouvertes par lui. »