Il y a une dizaine d’années, trois années de suite, j’ai participé à des ateliers d’écriture. Ce fut plus intéressant sur le plan social que sur le plan littéraire. Dans un tel atelier, une séance se passe souvent de la manière suivante : après une introduction à un thème ou après la lecture de quelques lignes d’un auteur préférablement reconnu, l’intervenant propose aux participants d’écrire séance tenante et dans un temps limité un texte en relation avec le thème introduit ou les lignes qu’il avait choisies. De plus, la plupart du temps, l’intervenant impose de respecter certaines contraintes. Par exemple : réécrire les lignes lues en changeant de point de vue, ou de genre, ou sous forme de dialogue et toute cette sorte d’acrobaties qui finissent par former l’habile écrivain. La contrainte que j’ai rencontrée le plus fréquemment est celle de l’incipit, qui exige du participant qu’il commence son texte par une phrase imposée. Je ne crois pas que jamais personne en atelier n’ait imposé le plus fameux incipit de tous, à savoir « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » mais à part celui-là, tout est possible car la littérature en fournit à foison. C’est d’ailleurs très instructif et souvent amusant, tout en respectant la contrainte imposée, de prendre Continuer la lecture de Carnets d’Écriture (11) – Un incipit en tête…
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Carnet d’Écriture (10) – Pauvre Noël !
Parmi toutes les nouvelles que j’ai écrites, celle-ci, Histoire de Noël, est l’une des rares pour lesquelles, au moment d’en commencer l’écriture, je savais ce que je voulais et où j’allais.
Ce que je voulais ? Écrire une nouvelle de terreur.
Où j’allais ? À une mort épouvantable du héros.
Je voulais la terreur, mais sans monstres de l’espace du genre d’Alien à la Ridley Scott, ni méchants sadiques du genre Inquisition espagnole à la Edgar Allan Poe. Je voulais de ces terreurs provoquées par l’obscurité et les fantasmes qu’elle abrite.
« (…) Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et le vent faiblit. Plongé à nouveau dans l’obscurité, Noël se met à gémir. Il n’ose plus bouger. (…) »
Je voulais une mort épouvantable, incompréhensible par la victime, une mort Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (10) – Pauvre Noël !
Carnet d’Écriture (9) – Incipit ? Késsesséssa ?
(…) j’ai pensé que le meilleur moyen de faire entendre l’accent dans des phrases écrites, c’était tout d’abord de planter soigneusement le décor, un décor fait de tuiles romaines, de rues étroites, de places ombragées et de terrasses de cafés sous les platanes. Pour cela j’ai pris pour modèle la petite ville de Trets. Ensuite, je me suis dit qu’il faudrait adopter certaines formes de phrases et utiliser certains mots particuliers, mais sans exagération. En dernier lieu, il devrait suffire de broder à partir d’un archétype méridional, c’est à dire une intrigue pagnolesque, un cliché reconnu et assumé.
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« Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes de la place Honoré Panisse commencent à brunir, il fait encore assez doux pour prendre le premier café du matin à la terrasse de chez Fernand. »
Tout est parti de cette phrase « Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes… » Je l’ai écrite tout de suite, en entier, tout d’un trait, facilement et, je le jure, sans avoir aucune idée de ce que pourrait être la suite de l’histoire que je venais de commencer. A tout bien considérer, il est normal qu’elle vienne facilement cette phrase, car c’est un sacré cliché. On la croirait tirée d’un article de Télérama sur le néo-bobo-tourisme en Provence profonde. Un sacré cliché, certes mais, après tout, que l’incipit d’une nouvelle-cliché soit lui-même un cliché, c’est plutôt un avantage : ça annonce la couleur : « … il fait encore assez doux pour prendre le premier café du matin à la terrasse de chez Fernand. »
Dans ce décor planté à la façon de Flaubert pour Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (9) – Incipit ? Késsesséssa ?
Carnet d’Écriture (8) – Écrire, avec ou sans accent ?
Autrefois, nous allions souvent à Aix en Provence et, de là, nous allions parfois à Peynier. Même, une année, nous y avions loué une maison pour le mois d’Aout. Peynier, c’est un village situé à une vingtaine de kilomètres d’Aix, sur la route de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume. Quand vous habitez là, pour faire vos courses, vous roulez quatre kilomètres vers l’est et vous arrivez à Trets (prononcez Tretse).
Trets, dix mille habitants, sa Basilique Saint Maximin, son Château des Remparts, son Avenue Mirabeau et ses platanes, sa Place de la Mairie et ses platanes, son Cours Esquiros et ses platanes, ses platanes…
Si vous avez passé un tant soit peu de temps dans le Midi et si en cet instant vous êtes de bonne humeur, je vous défie de prononcer cette suite de mots sans finir, au bout du troisième, par prendre l’accent : Aix en Provence, Peynier, Saint Maximin, Sainte Baume, Esquiros, Platanes. Allez-y ! Essayez ! Moi, je n’y arrive pas.
Ah ! l’Accent ! L’Assan ! Longtemps, j’ai cru que l’assan était une invention de Marcel Pagnol destinée à donner Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (8) – Écrire, avec ou sans accent ?
Carnet d’Écriture (7) – une histoire pleine de bruits et de fureur, racontée par un idiot

(…) Plutôt que de développer devant cet ami tous mes arguments en réponse à sa remarque, j’ai préféré annoncer que je ne tarderai pas à lui prouver le contraire par une prochaine nouvelle.
Voilà pour le « pourquoi » de Blind diner ».
Passons maintenant au « comment ».
Très rapidement, je décidai de raconter mon histoire en gestation à la première personne du singulier et au présent de l’indicatif. Ce choix présente quelques avantages propres à faciliter la rédaction : ce temps de narration élimine pratiquement tous les problèmes de concordance des temps et le choix du narrateur-acteur, au contraire de cet insupportable pédant qu’est le narrateur omniscient, permet d’avancer dans l’histoire en toute innocence, sans prescience de ce qui va se passer, conditions imposées ipso Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (7) – une histoire pleine de bruits et de fureur, racontée par un idiot
Carnet d’Écriture (6) – Quand on connait personne, on s’emmerde comme jamais
Blind diner – Pourquoi ?
Je me propose aujourd’hui de vous raconter comment est né et comment s’est développé ce bref roman, cette longue nouvelle, cette pièce de théâtre qui ne dit pas son nom, ‘’Blind dinner’’.
L’idée m’est venu de la remarque que me fit un jour un ami. « Hier soir, m’avait-il dit, nous avons dîné chez Untel. Personne ne connaissait personne. On s’est ennuyé comme des rats morts. On n’a pas idée d’organiser un dîner comme ça. Pour qu’une soirée soit réussie, il faut que les gens se connaissent, tout le monde sait ça ! » Je ne suis pas certain que ce soit là les mots exacts qu’il employa, mais c’était bien le concept : « Quand on ne connaît personne, on s’emmerde. »
Mon esprit de contradiction, qui toujours sommeille en moi juste à côté du cochon, me fit réagir immédiatement à Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (6) – Quand on connait personne, on s’emmerde comme jamais
Le Roman des regards – Critique aisée n° 266
Le Roman des regards
Daniel Pennac-Laurent Mallet
Éditions Philippe Rey – 25€
Moi, je ne suis pas comme Daniel Pennac. Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Lorenzo dell’Acqua pour la première fois dans un musée. La première fois que je l’ai vu, c’est dans le cabinet médical qu’il exploitait sous le nom de guerre de Laurent Mallet. Ce médecin avait-il pour habitude de discuter avec tous ses patients d’autre chose que de leurs intérieurs, ou m’avait-il trouvé particulièrement sympathique, on ne sait ; toujours est-il qu’il me demanda ce que je faisais pour m’occuper pendant ma retraite car, depuis quelques temps, celle-ci était devenue évidente. Quand je lui eu expliqué mon cas, il me précisa que cette question le préoccupait beaucoup car lui-même allait bientôt prendre la sienne et se demandait si son hobby de toujours, photographier, suffirait à remplir son futur. Je lui dit que le mien, l’écriture dans les bistrots, y parvenait aisément. Ainsi rassuré, il me laissa repartir sans plus barguiner.
Quelques mois plus tard, Lorenzo me contacta. Sa retraite était prise, et il aurait bien pris aussi un café, une bière Continuer la lecture de Le Roman des regards – Critique aisée n° 266
Carnet d’Écriture (5) – Trois hommes dans un bateau
« Messieurs, j’ai beau ne pas être sujet de Sa Majesté le roi Georges V, je me flatte néanmoins d’être un gentleman. A part le fait que le nom de cette jeune fille n’était pas réellement Tavia, vous n’apprendrez rien de plus de ma bouche de ce qui s’est finalement passé entre elle et moi. »
Puis il se renversa à nouveau dans son siège pour fouiller dans son gilet et en extraire un autre cigare. Quand il l’alluma, je crus voir dans son œil à demi fermé comme une petite lueur d’amusement. Mais ce devait être le reflet de la flamme de l’allumette.
Après la théorie du HQVHQVO passons à la pratique en détaillant par exemple les conditions qui ont prévalu à l’écriture des « Trois premières fois ».
La situation était la suivante : influencé par un recueil de nouvelles de Joseph Conrad que je venais de lire, je décidai d’en écrire une qui mette en œuvre le procédé HQVHQVO. Je choisis donc de faire se rencontrer trois hommes, dont le narrateur, et de leur faire raconter à chacun une histoire sur le même thème. Les trois hommes ne se connaissent pas et vont partir cette nuit sur le même cargo pour un long voyage. Ils se sont rencontrés au bureau de la compagnie maritime pour les Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (5) – Trois hommes dans un bateau
Carnet d’Écriture (4) : le procédé HQVHQVO
(…) — Ainsi, vous pensez que je pourrais avoir une méthode sans le savoir, et que l’examen des circonstances qui ont prévalu à l’écriture de plusieurs textes pourrait la révéler. Théoriquement l’idée est intéressante bien que je doute du résultat. Mais, après tout, nous pouvons toujours essayer.
Les Trois premières fois, une nouvelle « HQVHQVO«
J’ai beaucoup lu de nouvelles de Maupassant. C’était il y a bien longtemps. Plus récemment, j’ai lu beaucoup de nouvelles de Joseph Conrad, encore plus que de Maupassant. Au cours de ces lectures, j’avais pu remarquer que ces deux-là, les maitres du genre, avaient en commun — mais ils ne sont pas les seuls — un procédé d’écriture que je désignerai par HQVHQVO, acronyme de « L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ».
Dans l’avant-dernier tome de À la Recherche du temps perdu (Albertine disparue), Marcel Proust évoque ainsi ce procédé : « Les romanciers prétendent souvent, dans une introduction, qu’en voyageant dans un pays ils ont rencontré quelqu’un qui leur a raconté la vie d’une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et le récit qu’il leur fait, c’est précisément leur roman. »
Pour moi, je le définirai de cette manière : Le procédé HQVHQVO consiste pour l’auteur à prétendre qu’au cours d’un voyage en train, d’un diner dans une auberge ou d’une nuit dans un refuge de montagne, quelqu’un, préférablement un inconnu, lui a raconté une aventure véridique vécue par lui, et c’est le récit de cet inconnu qui constitue le corps même de la nouvelle de l’auteur.
Ce procédé assez courant présente pour l’écrivain de multiples avantages.
Avec son indispensable Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (4) : le procédé HQVHQVO
Carnet d’Écriture (3) – un carnet, qu’est-ce que c’est ?
J’aurais dû commencer par là. Au lieu de vous prendre par surprise et pendant deux numéros vous asséner des généralités sur les méthodes, j’aurais dû commencer par vous dire ce que c’est qu’un carnet d’écriture.
Pour un écrivain, un carnet d’écriture, c’est un cahier à spirale, un carnet relié, un bloc-notes, des feuilles volantes pliées en deux ou même, pour certains, un dictaphone. C’est quelque chose, un support, sur lequel il déverse sans retenue ni pudeur les pensées qui l’agitent au cours de l’écriture d’une œuvre littéraire. États d’âme, ébauches de personnages, idées de situations originales, études de retournements, essais de phrases à insérer, textes alternatifs, petits dessins de canard avec chapeau et parapluie, enthousiasmes, désespérances, questions existentielles, vérifications à faire, recherches à entreprendre, notes techniques, coups de fil à donner, tentatives de titres… Tout, tout y est, ou devrait y être.
Un cahier d’écriture, c’est un journal de bord, un journal qui restera intime jusque bien après la mort de l’auteur, jusqu’à la reconnaissance de l’écrivain par la patrie reconnaissante.
C’est un cahier de brouillon, un livre de recettes, un terrain d’expériences, un exutoire…
Avec celle de la correspondance et des manuscrits, la connaissance du carnet Continuer la lecture de Carnet d’Écriture (3) – un carnet, qu’est-ce que c’est ?