Archives de catégorie : Textes

Photos-souvenir – 16

 Par Lorenzo dell’Acqua

J’ai toujours détesté les mandarins et surtout le professeur Milliez, un médecin de gauche vénéré dans les années 68., dont on faisait semblant d’ignorer qu’il prenait les pires honoraires de Paris. Les derniers temps où j’exerçais à l’hôpital, mon activité principale consistait à obtenir des externes et des internes qu’ils retirent leurs mains de leurs poches, qu’ils ferment leurs blouses ouvertes sur des tee-shirt douteux, et qu’ils ne ricanent pas pendant la visite. Le comble fut atteint le jour où l’un d’entre eux entra dans la chambre d’un malade avec une tasse de café en plastique à la main. Là, je me suis dit que quelque chose avait changé. A la fin de ma carrière, il était devenu impossible de distinguer un brancardier d’un interne en médecine à la cafétéria. Signe des temps, là encore.

 

Continuer la lecture de Photos-souvenir – 16

Le diable et l’avocat

temps de lecture : 1 minute
C’est la troisième fois seulement que le Journal des Coutheillas publie ce qu’il est convenu d’appeler une histoire drôle. La première, c’était celle du country club, la deuxième, ce fut celle du pianiste de trente centimètres, et voici la troisième, celle du diable et de l’avocat. Elle est extraite du roman l’Anomalie par Hervé le Tellier (Prix Goncourt 2020)

Le diable entre chez un avocat et lui dit :
— Bonjour, je suis le diable. J’ai un marché à vous proposer.
— Je vous écoute.

— Je vais faire de vous l’avocat le plus riche du monde. En échange, vous me donnez votre âme, l’âme de vos parents, celle de vos enfants et celle de vos cinq meilleurs amis ?
L’avocat le regarde d’un air étonné et dit :
— D’accord. Où est le piège ?

Désintoxication

Rediffusion            Temps de lecture : 10 minutes

Lundi 

— …

— Ah ! Bonjour, jeune homme !

—… ?

— Ah, oui ! Ça va beaucoup mieux, merci. Aujourd’hui, j’ai pu lire une demi-heure… au moins. Ça n’a pas été facile et ça m’a fichu une belle migraine ophtalmique, mais c’est une vraie victoire. Quand je pense que la semaine dernière, je n’arrivais même pas à lire la carte postale que m’avait envoyée mon beau frère de Montalivet-les-bains ! Non, c’est vrai, ça va mieux.

—… ?

—Pour la suite ? Aïe ! Je vous en prie, n’utilisez pas ce mot. Quand vous le prononcez devant moi, c’est comme si vous allumiez une cigarette devant un grand fumeur repenti. On ne parle pas Continuer la lecture de Désintoxication

Un garçon de laboratoire (intégral)

 temps de lecture : 15 minutes 

Il ne faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages.
 Antoine Blondin

Première partie

Je pouvais vraiment pas savoir que ça allait tourner comme ça, moi ! J’avais juste répondu à une petite annonce du Quotidien de Ploucville-les-Bains, une petite annonce toute simple : « Recherchons garçon de laboratoire. Bonne santé. Pas de qualification particulière. Emploi stable et bien rémunéré. Contacter le Journal qui transmettra ». Ça tombait bien, cette annonce : je n’avais aucune qualification particulière, j’avais un gros besoin d’argent et un peu de stabilité me ferait surement pas de mal. Faut dire que ces derniers temps,  j’avais vraiment pas eu de chance.

J’explique : je venais juste de trouver un boulot de livreur de fast-food à domicile. Attendez ! C’est pas ça, le coup de pas de chance. Le boulot, c’est pas forcément le bonheur, rarement même. Mais livreur de bouffe à domicile, c’est super comme job. On travaille quand on veut et on se nourrit sur la bête. Bon, bien sûr, Continuer la lecture de Un garçon de laboratoire (intégral)

Un garçon de laboratoire (3/3)

temps de lecture : 5 minutes 

« Parfait, parfait, qu’il a répété, Ratinet. Je suis sûr que nous allons nous entendre. Pourriez-vous commencer dès aujourd’hui ? Oui ? Très bien, parfait, parfait. Maintenant je vais vous prier de bien vouloir lire attentivement ce contrat, et s’il vous agrée, de le dater et de le signer au bas de la dernière page. Et surtout, prenez votre temps ! »

Troisième et dernière partie

Moi, le juridique, c’est vraiment pas mon truc. Et puis quand je lis des choses comme  … de l’exécution des présentes, le salarié s’engage à se conformer aux instructions et directives de l’ensemble des instances dirigeantes et supérieurs hiérarchiques auquel il est… ou comme …Conformément aux dispositions de l’article L1635–1 du Code du Travail, le salarié est informé qu’il bénéficie tous les deux ans d’un entretien professionnel avec…, moi ça me fout le tournis et je comprends plus rien de ce que je lis. Alors, j’ai d’abord cherché le montant de la paie dans toute cette paperasse, après, j’ai fait semblant de lire le reste, et puis j’ai dit « Et comment qu’il m’agrée, votre contrat, M’sieur Ratinet ! J’en n’ai jamais vu un qui m’agrée autant que celui-là. Z’avez un stylo ? » et j’ai signé. Ratinet a Continuer la lecture de Un garçon de laboratoire (3/3)

Un garçon de laboratoire (2/3)

temps de lecture : 5 minutes

(…) Tout ce que je voulais dire, c’est qu’il y avait pas confusion, c’était bien l’adresse et c’était bien une blanchisserie.
« Tiens, bizarre ! que je me dis. Y cherchent un garçon de laboratoire, là-dedans ? Bizarre ! Peut-être qu’ils analysent les produits avant de les utiliser ? Ouais, ça doit être ça : ils ont un labo pour analyser les produits et c’est pour ça qu’ils veulent un garçon de laboratoire. » J’étais un peu déçu, forcément : probable qu’il y aurait pas de picouzes, et par conséquent pas de jolies filles ou de demi-bourgeoises à qui les faire. « Mais bon, que je dis encore, y aura quand même surement la blouse, le bic 4 couleurs et le salaire. Et puis ce serait bien le diable si y aura pas de temps en temps des bleus de travail à chourer. Et puisque je me suis cassé le tronc à venir jusque-ici, autant aller au bout !» Et paf ! J’y suis allé. Ben oui, quoi ! Je pouvais pas savoir que ça allait tourner comme ça.

Deuxième partie

Y avait qu’une seule porte qu’avait pas l’air d’être faite pour les ouvriers. D’ailleurs, dessus, y avait écrit « Visiteurs ». J’étais pas vraiment un visiteur, plutôt un futur salarié, mais je l’ai poussée quand même. Derrière, y avait une salle un peu grande, avec au fond un comptoir en demi-cercle, un peu comme celui du Rencart des Routiers-Pas-Sympas sur la N34 à la sortie de Pedzouille-les-Oies, mais en mieux. Au mur à gauche, y avait un grand écran qui débitait des conneries sur les qualités formidables de la Blanchisserie de Ploucville avec des images en boucle de torrents de montagne, de forêts verdoyantes et de couchers de soleil sur l’océan. À vomir… Sur le mur d’en face, Continuer la lecture de Un garçon de laboratoire (2/3)

Un garçon de laboratoire (1/3)

temps de lecture : 5 minutes 

Il ne faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages.
 Antoine Blondin

Première partie

Je pouvais vraiment pas savoir que ça allait tourner comme ça, moi ! J’avais juste répondu à une petite annonce du Quotidien de Ploucville-les-Bains, une petite annonce toute simple : « Recherchons garçon de laboratoire. Bonne santé. Pas de qualification particulière. Emploi stable et bien rémunéré. Contacter le Journal qui transmettra ». Ça tombait bien, cette annonce : je n’avais aucune qualification particulière, j’avais un gros besoin d’argent et un peu de stabilité me ferait surement pas de mal. Faut dire que ces derniers temps,  j’avais vraiment pas eu de chance.

J’explique : je venais juste de trouver un boulot de livreur de fast-food à domicile. Attendez ! C’est pas ça, le coup de pas de chance. Le boulot, c’est pas forcément le bonheur, rarement même. Mais livreur de bouffe à domicile, c’est super comme job. On travaille quand on veut et on se nourrit sur la bête. Bon, bien sûr, quand Continuer la lecture de Un garçon de laboratoire (1/3)

Le Serpent majuscule – Critique aisée n°241

temps de lecture : 5 minutes grand maximum !

Critique aisée n° 241

Le Serpent majuscule
Pierre Lemaitre – 1985
Le Livre de Poche – 305 pages – 7,90€

On ne sait jamais, ça pourrait vous intéresser de savoir comment j’en suis venu à acheter ce bouquin. Alors voici : je trainais l’autre jour à la FNAC de la rue de Rennes à la recherche des présentoirs de ces petites collections (Librio, par exemple, mais il en existe d’autres dont les noms ne me reviennent pas à cet instant) qui pour 2 euros vous offrent de courts mais grands classiques. Ne les trouvant pas — je ne trouve jamais rien à la FNAC — je demandai de l’aide à l’un de ces intellectuels neurasthéniques qui tiennent en principe les guichets d’information mais que l’on ne trouve qu’ailleurs et tout à fait par hasard.

— Bonjour, Monsieur, les petits livres pas chers qui donnent les grands classiques, vous savez, du genre de Librio par exemple, où sont-ils ?

— Vous cherchez quel livre ? Continuer la lecture de Le Serpent majuscule – Critique aisée n°241

Vingt dieux, la belle église !

Publié précédemment le 15/12/2016

Son frontispice asymétrique ferme la place entre le flanc sud du Panthéon, la Tour Clovis du Lycée Henri IV, la façade XIXème de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la vitrine XXème de Picard Surgelés.

img_3139Le matin, elle se détache en contre-jour sur le ciel bleu vif d’octobre, si on est en octobre. A midi, s’il ne pleut Continuer la lecture de Vingt dieux, la belle église !

Les fausses morts de Coriolan du Vannage (intégral)

temps de lecture : 6 minutes 

Et pour ceux qui n’auraient lu leur journal ni hier ni ce matin, voici, en intégral, « La fausse mort de Coriolan du Vannage ».

Couleur café n°34

Les fausses morts de Coriolan du Vannage

 Val Café
39 boulevard de Port Royal

C’est la première fois que je viens m’asseoir à la terrasse de ce café. À cette heure de la journée, elle est encore à l’ombre, mais dans une heure, les rayons du soleil couchant finiront par trouver l’enfilade du boulevard pour inonder la terrasse du Val Café.
C’est plutôt étrange que je n’aie jamais fréquenté le Val Café alors que j’ai presque toujours habité ce quartier. J’ai même passé les onze ou douze premières années de mon existence au numéro 20 de ce même boulevard, sur le trottoir d’en face, un peu plus bas, vers Les Gobelins. Mais à cette époque, je ne fréquentais pas encore les bistrots.
Le patron vient de m’apporter la bière pression que j’ai commandée. J’ai dû lui faire répéter trois fois Continuer la lecture de Les fausses morts de Coriolan du Vannage (intégral)