Archives de catégorie : Textes

Jacques Perret épinglé –  Critique aisée n°17

Personne ne lit plus Jacques Perret et c’est bien dommage. J’espère vous en donner l’envie en rediffusant cette Critique aisée n°16, déjà parue le  18 Avril 2014.

« Jacques Perret était un homme contre, un homme du refus. Rien de ce qui était français ne lui était étranger. Folliculaire de la réaction, écrivain du transcourant « plume Sergent-Major », styliste hors-pair qui buvait avec soin afin d’éviter tout faux-pli dans le jugement, il eut la faiblesse de ne jamais dire non à l’aventure et au voyage. Il tenait la littérature pour un art d’agrément qui aurait pris tournure de gagne-pain. Il aimait Aymé et aussi Bloy, Blondin, Conrad, Dos Passos ; il en tenait pour le duc d’Anjou et la dimension sacrificielle de la messe selon saint Pie V. J’avais été à sa rencontre à la fin de ses jours, dans son appartement près du Jardin des Plantes où il cachait son bonheur d’être Français. Il avait quelque chose du Jacques Dufilho, de Milady et du Crabe-tambour, les traits comme les idées, mais en moins âpre, plus doux. Dans sa chambre, il y avait deux cadres : dans l’un, le grand Turenne ; dans l’autre, son grand frère. »

Voilà ce qu’en 2011 Pierre Assouline écrivait sur son blog à propos de l’auteur du Caporal Epinglé. Je ne saurais dire mieux ou plus, donc je vais me taire,  mais avant, je vous dis : Continuer la lecture de Jacques Perret épinglé –  Critique aisée n°17

Gisèle ! (16)

(…) « Descendez ! Je sais que vous êtes là, il y a votre valise…»
Bernard se plaque contre la paroi.
« Écoutez, soyez raisonnable, descendez ! Vous ne pouvez pas rester là… et puis il ne va nulle part, ce conduit… Allez, venez, il y a des choses à régler avec le chauffeur du camion… Alors, vous descendez l’échelle mobile et vous venez gentiment, d’accord ? … Bon, je vais être obligé d’appeler la police, vous savez. »
… la police ? il dit qu’il va appeler la police… mais alors, c’est qui, ce  gars ? en tout cas, c’est pas un flic…
« Allô, Jean ? C’est Kevin. Tu me reçois ?

—  …
— Bon, je suis à la CV 3. L’échelle est remontée et y a une valise juste dessous. Le type a dû grimper par-là, ou alors il a lâché sa valise pour courir plus vite. Il doit être loin devant moi. Demande aux gars côté Italie de remonter la galerie. Ils tomberont peut-être dessus. Moi je crois plutôt qu’il a grimpé. Tu sais où elle va, toi, cette cheminée ?
— …
— Alors, qu’est-ce que je fais ?
— …
— Je peux pas, l’échelle est remontée et y a pas la chaine.
— …
— T’es marrant, toi. Je te dis que je peux pas… Oh, et puis merde. Après tout, il est surement parti vers l’Italie, le mec. Moi j’en ai marre, je rentre. D’ailleurs, j’ai fini mon service depuis vingt minutes. Alors envoie la relève si tu veux, moi, je rentre. Je suis crevé…
— …
— D’accord, d’accord. Je ramène la valise au P. C. mais je rentre. » Continuer la lecture de Gisèle ! (16)

Hommage à Antoine Blondin

J’ai publié ce texte le 31 octobre 2014 sous le titre « Je suis un pilier de bistrot ». Je l’avais écrit quelques jours avant au Sorbon, café sans charme de la rue des Écoles, face au cinéma Champollion et à la brasserie Balzar. C’était l’époque où je commençais à découvrir que, pour moi, l’endroit le plus propice à l’écriture, c’était le bistrot. Et ça m’a tout de suite fait penser à l’un de mes écrivains favoris, un styliste parfait, un humoriste désabusé, un humaniste doux, un type du genre de Jacques Perret ou d’Alexandre Vialatte. Ça m’a fait penser à Antoine Blondin.  Alors j’ai écrit ça : 

Je suis un pilier de bistrot. Oh, pas du genre Antoine Blondin, malheureusement. Ce cher Antoine! Non que je l’aie connu. Mais j’aurais bien aimé écrire comme lui, ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu. Je sais qu’il fréquentait beaucoup un café de la rue du Bac, le Bar Bac, près du domicile qu’il partageait avec sa mère. Il disait : « La littérature, c’est des litres et des ratures». J’ignore s’il écrivait dans ce bistrot ou s’il travaillait ailleurs. Je le vois plutôt chez lui, par exemple sous les lambris de ce grand appartement, au coin d’une fenêtre donnant probablement sur la Seine, tapant à la machine, une cigarette au coin de la bouche, un œil à demi fermé sous la piqure de la fumée, juste après une nuit de Continuer la lecture de Hommage à Antoine Blondin

Gérald, je t’emmerde !

Extrait gratuit du chapitre 1er de
Blind dinner

(…)

Nous roulions en silence dans notre taxi depuis une bonne demie heure quand, alors que nous longions le musée du Louvre, Anne déclara tout d’un coup qu’elle n’arrivait pas à comprendre ; à la suite de quoi elle laissa planer quelques points de suspension et puis se tut. C’était sans doute une manière pour elle de solliciter une question de ma part afin d’établir une conversation. En effet, comme la plupart des femmes, Anne supporte mal le silence. J’aurais pu rester muet ou lui faire remarquer que chez elle, ne pas comprendre, c’était plus une habitude qu’un évènement, mais la soirée risquait d’être assez pénible comme ça sans que je déclenche tout de suite les hostilités. Je pris donc mon ton le plus patient et le moins ironique pour lui demander :

« Mais qu’est-ce donc que tu ne comprends pas, ma chérie ? »

Elle me le dit. En fait, ce qui lui échappait, c’était comment Renée pouvait s’y prendre pour que ses invités ne se rencontrent jamais deux fois.

Comme je ne m’attendais pas à une interrogation existentielle fondamentale, je ne fus pas surpris par l’inanité de la question. Je répondis aimablement, avec une légère note de nonchalance teintée Continuer la lecture de Gérald, je t’emmerde !

Gisèle ! (15)

(…) À droite comme à gauche, le couloir s’étend à l’infini. Instinctivement, Bernard choisit la fuite vers la gauche, vers l’Italie, parce que les flics qui le poursuivent sont surement français. Il court ; il a perdu sa deuxième chaussure mais cela ne le gêne pas dans sa course, au contraire ; la valise roule bien sur le sol de la galerie ; il n’a même plus mal au bras ; en tout cas il n’y pense plus. Derrière lui, pas de bruit de course, pas de sommation, pas d’ « Arrêtez ou je tire ! », rien ! …ça va…  ça va mieux… je dois avoir une bonne avance… j’entends rien… ils ont dû partir dans l’autre sens… ça va mieux, ça s’arrange un peu…

Au passage, sous l’un des rares éclairages, il voit une affiche. Il s’arrête. “<— Italie : 4,350 Km.  France : 8,500 Km. —> “

…aïe aïe aïe !… 4 kilomètres… pas moyen de me cacher… ils auront tout le temps de me rattrapper… merde, merde, merde, Gisèle ! Si seulement t’avais pas…

Mais juste au dessus , il y a une autre affiche. Sous une grosse flèche bleue qui pointe vers le haut, il lit « Cheminée de ventilation n°3 ». Il lève les yeux. Au-dessus de lui, un trou sombre dans le plafond de la galerie. Une chaîne pend devant ses yeux ; il tire sur la poignée ; une échelle métallique descend jusqu’au sol en grinçant ; Bernard regarde derrière lui : tout au bout, là-bas, vers la France, un point lumineux oscille tandis que le faible écho d’une course couvre le battement du sang dans ses oreilles :

…les flics ! ils arrivent ! faut que je grimpe, y a que ça à faire… faut que je grimpe…

Il grimpe, mais dès le troisième échelon, Continuer la lecture de Gisèle ! (15)

Gisèle ! (14)

(…) À présent, il va se méfier, Robert. Rendu furieux par la douleur et la vexation de s’être fait battre par un gringalet de délégué commercial en costume, le fauve va se déchainer, il ira jusqu’au bout, il sera sans pitié. D’ailleurs, le voilà déjà qui commence à s’ébrouer. Il s’appuie sur ses avant-bras, il va se dresser dans la cabine, il va se jeter sur Bernard, il va le déchiqueter. Affolé, sans le quitter des yeux, Bernard tâtonne sous son siège, attrape la lampe torche comme il peut, se redresse à demi et, la saisissant fermement des deux mains,  il en assène un formidable coup sur le crâne de Robert.

Le routier s’est effondré mollement. Dans sa chute, son crâne a rebondi sur le volant puis son corps s’est affalé sur la Samsonite, coincé entre le siège du conducteur et la console centrale. Le silence est retombé dans la cabine. On n’entend plus que le bruit du moteur qui tourne, calmement, comme si de rien n’était. Continuer la lecture de Gisèle ! (14)

Rendez-vous à cinq heures avec Laurent

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Mon prénom

Bien que je l’aie longtemps détesté, je suis aujourd’hui convaincu que le plus beau cadeau de mes parents, c’est lui.

Dans mon enfance, j’étais complexé de m’appeler ainsi : mon prénom Laurent avait une consonance désagréable et je le trouvais excentrique. A ce handicap s’en ajoutait un autre et tous les deux s’associèrent dans mon ressentiment. Était-ce la nature ou ma mère, je ne le saurai jamais, qui m’affublèrent d’une coiffure déjà ridicule à cette époque : la brosse. A l’école communale de la rue Boulard, personne d’autre que moi bénéficiait de ces deux attributs dévalorisants. Et, n’en déplaise à certains, j’étais bien trop ignorant de l’actualité pour que mon prénom puisse m’évoquer à cette époque, et même dans mon inconscient, une ville d’Algérie tristement célèbre. Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec Laurent

Understatement and the english soul

Ce texte a été publié précédemment il y a neuf ans.

Dans un article précédent consacré à P.G. Wodehouse, j’avais évoqué le caractère intraduisible de ce mot si britannique d’understatement. Certains anglophones scolaires pourront vous dire que understatement pourrait très bien se traduire par litote ou par euphémisme. Hé bien, ce n’est pas mon avis et je le prouve.

Commençons par George Mikes, auteur anglais d’origine hongroise qui, vers la fin des années 40, a traité de l’impossibilité pour un non-anglais (un alien) à devenir anglais dans un petit opuscule à l’humour très britannique, »How to be an alien ». Voici l’une des raisons de cette impossibilité:  « The English have no soul ; they have the understatement instead. »
(Je vais me permettre ici une incidente pour souligner que le vocable d’alien que les Grands Bretons utilisent volontiers pour nous désigner, nous les étrangers, fait inévitablement penser, depuis une trentaine d’années, à un être verdâtre, gluant et agressif, mais par dessus tout mal élevé qui met en évidence le peu d’estime Continuer la lecture de Understatement and the english soul

Gisèle ! (13)

(…) — Écoute moi bien, Toto ! dit Robert calmement en regardant Bernard dans les yeux. Ou bien tu me donnes mon fric, ou bien tu me files ta valise et tu vires de mon camion. C’est clair pour toi ?
— Mais vous n’avez p-pas le droit… En plein milieu du tu-tunnel, comme ça, dans le froid…
— Te plains pas, Toto ! Au moins, ici, y a pas de neige. Je pourrais te laisser du côté italien, tu sais, dehors, en pleine cambrousse. Doit pas y faire chaud en ce moment ! Alors, tu choisis ? On n’a pas des plombes…
— Mais je ne veux pas vous donner ma valise. Vous n’allez pas me la prendre d-de force, quand même ?
— On parie ?
— Et puis, je refuse de descendre ! C’est q-quand même pas croyable, ça, à la fin !
— Tu refuses ! Sans blague ? »

Brusquement, Robert s’est penché vers Bernard. De la main gauche, il a saisi la poignée de la petite Samsonite qui dormait entre les genoux de son passager et, passant devant son corps, de l’autre, il tâtonne à la recherche de la poignée de la portière droite. Bernard n’arrive pas à croire à ce qui lui arrive : coincé dans la cabine d’un 35 tonnes arrêté en plein tunnel entre la France et l’Italie, il lutte avec un chauffeur routier deux fois plus lourd que lui pour conserver sa valise et ne pas se faire jeter dehors. De ses deux mains, il tente de repousser Robert loin de lui en répétant d’un ton offusqué « mais enfin, mais enfin, mais enfin… » La portière est maintenant entr’ouverte et Bernard peut sentir dans son dos le froid de l’extérieur. S’il peut encore résister à la poussée de Robert, Continuer la lecture de Gisèle ! (13)

Rendez-vous à cinq heures en auto-stop (4)

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Langage des signes 

Voici la quatrième intervention de Bernard Schaefer dans le Journal des Coutheillas. Il nous y explique ce qu’a été pour lui l’auto-stop en tant qu’auto-stoppeur e§t d’auto-stoppé. Ensuite, vous pourrez découvrir une de ses expériences d’auto-stoppé. 

 L’autostop est aujourd’hui une pratique presqu’oubliée. Internet l’a remplacée presque totalement avec le recours à des sites de rapprochements qui permettent à des personnes de faire du covoiturage ou de l’autopartage. Ceux qui ont une voiture individuelle souhaitent généralement partager les frais d’un déplacement et/ou avoir de la compagnie pour un trajet plutôt long, prévisible à l’avance, parfois régulier.
Mais autrefois, l’autostop consistait à chercher à arrêter une voiture, pour se faire transporter gratuitement, le plus souvent par le geste du pouce levé, parfois en portant aussi une pancarte sur laquelle on avait écrit sa destination. Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures en auto-stop (4)