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Samedi à la campagne

Une rediffusion d’un texte de 2016.
Les beaux jours reviennent. Invitez donc des amis chez vous, samedi, à la campagne.

Quand à 11h15, je descendis du train à la gare de Martel-sur-Seine, je me demandais encore pourquoi il m’avait invité.

Je l’avais rencontré au début de la semaine dans le TGV. Il s’était assis sur le siège qui me faisait face. Il avait tout de suite engagé la conversation et pendant la première demi-heure du trajet, nous avions tenu la discussion habituelle, celle que tiennent deux inconnus réunis par le hasard et destinés à se séparer un peu plus tard et pour toujours sur le quai d’une gare. Et puis, il m’avait proposé d’aller prendre un whisky au bar du train. Et à partir de ce moment, il n’avait plus parlé que de lui, de ses affaires, de sa femme Françoise, de ses enfants, de sa voiture, son chien, ses chasses, sa propriété en Seine-et-Marne. Alors que le train ralentissait pour entrer dans Paris, il m’avait dit:

       -Vous êtes célibataire, vous m’avez avoué tout à l’heure que vous aimiez la campagne et que le week-end vous n’avez rien de particulier à faire. Venez donc chez moi, enfin chez nous, à Martel samedi prochain. Vous verrez, c’est très agréable. Le train du samedi est très pratique, il arrive là-bas à onze heures quinze.

Le bonhomme était plutôt sympathique, et il m’avait parlé de chevaux de selle. J’adore le cheval et, faute de moyens, je n’ai pas souvent l’occasion de monter. J’acceptai donc.

Il m’attendait à la gare de Martel. Le trajet jusqu’à la propriété fut bref. La maison était grande et belle. Sa femme aussi.

      -Françoise, je te présente Hervé, un vieil ami.

Elle se leva du canapé et me tendit assez haut une main alanguie, de telle sorte que j’hésitai entre la lui serrer ou la baiser.

      -Ah oui, Hervé… J’ai beaucoup entendu parler de vous, vous savez ? Vous avez sans doute remarqué que Paul parle beaucoup. Pour une fois que ce n’était pas de lui, vous pensez si j’ai écouté. Je sais tout de vous, ou presque… Mais dites-moi, mon petit Hervé, vous êtes très jeune ! Après tout, tant mieux ! Paul, tu aurais pu me prévenir que tu les prenais au lycée maintenant, tes petits copains de rencontre.

       -Françoise, s’il te plait, ne mets pas notre invité mal à l’aise. Hervé a trente ans, n’est-ce pas Hervé ? Et puis de toute façon, comme on dit, la valeur n’attend pas… Ah ! Ah ! Essaye d’être aimable avec lui… et avec moi aussi par la même occasion. Si, si, ça doit t’être possible. Bien, chérie, voudrais-tu nous servir quelque chose à boire. Hervé ? Champagne ?

Avant que j’aie le temps de répondre, renfrognée, Françoise intervint :

       -Y a plus de champagne.

   -Comment ça, y a plus de champagne ?  Tu as encore oublié d’en commander ? Faut dire que tu es tellement occupée à téléphoner à Murielle ou à je ne sais quelle autre idiote que tu n’as plus le temps de tenir correctement cette maison. Tu n’as pourtant pas grand-chose d’autre à faire.

       -Non, Paul, tu as simplement oublié, comme toujours, de me laisser de l’argent. Vous savez Hervé, Paul joue les hommes d’affaires, les capitaines d’industrie, les grands seigneurs, mais en fait il est radin comme un peigne.

Je me souvins alors que, dans le TGV, c’était moi qui avais payé les whiskies. Françoise continuait:

     -Radin comme un peigne, je vous dis. Surtout depuis qu’il est pratiquement ruiné. Hein, Popaul, dis-le au monsieur que tu es pratiquement ruiné.

        -Ça suffit, Françoise ! D’abord, je ne suis pas ruiné, loin de là. J’ai encore du ressort et deux ou trois coups en vue. L’affaire des chemises du Liban et celle des sardines des Maldives devraient même être assez juteuses. Il faut juste que j’arrive à …

       -Paul, tu ne vois pas que tu nous emmerdes avec tes sardines. Tu sais bien que ce sera encore un coup foireux, comme les autres.

       -Pas foireux du tout. Tu verras. Non, Hervé, je ne suis pas ruiné, loin de là. Mais si un jour je le suis, ce sera bien à cause de cette évaporée ! Elle passe son temps à acheter des robes et des chaussures hors de prix qu’elle ne portera probablement jamais. Sans compter les cadeaux somptueux qu’elle fait à tous ceux qui font semblant de s’intéresser à elle. D’ailleurs, vous devriez tenter votre chance.

Je fis mine de protester que je n’avais aucunement l’intention de…

     -Non, non Hervé, me coupa-t-il. Je vous assure, j’ai l’habitude, Vous pouvez y aller. Ça ne me dérangerait pas. Et puis, vous au moins, vous m’êtes sympathique. C’est pas comme ce Patrick, ce bellâtre qui croit encore qu’il faut porter une gourmette, un blazer noir et un pantalon blanc pour être distingué.

Je vérifiais instinctivement que mon pantalon était en flanelle grise, que mon blazer était bleu marine et que je ne portais pas de gourmette.

     -Hervé, dit Françoise, ne l’écoutez pas. Si vous tentiez la moindre approche avec moi, il serait furieux. Il se pourrait même qu’il vous casse la figure… enfin, qu’il essaye de vous casser la figure, parce que tout ce que vous voyez, là, sous la veste, c’est de la gonflette, c’est du vent.

Je le regardais mieux. C’était peut-être de la gonflette. Mais c’était quand même impressionnant. Pendant ce temps-là Françoise continuait :

   -C’est vrai que vous êtes jeune, Hervé, et vous ne l’avez peut-être pas encore tout à fait  compris, mais Paul, c’est du vent ! Du vent dans les affaires, du vent avec les amis, du vent au lit. C’est tout bidon. Alors, il vous pousse vers moi, parce que ça l’excite, ce pervers !

Paul se dressait devant sa femme, rouge de colère, postillonnant :

     -Dis donc Françoise, qui est-ce qui a la migraine tous les soirs ? Qui est-ce qui se tape tout ce qui bouge dans un rayon de trente kilomètres ? Qui est-ce qui a couché avec mon associé ? Qui l’a poussé à partir avec la caisse ? Qui est-ce qui s’est retrouvée à la rue quand il l’a laissée tomber ? Qui est-ce, hein ? Qui est-ce ?

J’intervins alors pour la première fois dans leur conversation.

   -Je vous prie de m’excuser, chère Madame, juste un instant. Pourriez-vous, s’il vous plaît, m’indiquer les toilettes ?

     -Mais bien-sûr, mon petit Hervé. C’est la deuxième porte, là à gauche. Revenez nous vite ! Cette conversation est tellement intéressante.

Je pris la deuxième porte à gauche. C’était la salle de bain. Il y avait une fenêtre. Je l’ouvris doucement et passai sans bruit par-dessus l’appui. Je posai le pied avec précaution sur une allée de gravier. Je traversai une grande pelouse, sautai une clôture et commençai à courir vers la gare.

 

Go West ! (45)

(…)
« Salut Clemmons, quelle est la situation ?
— Miss Monroe est morte. Dans sa chambre, sur son lit. C’est Mr Lawford qui l’a découverte. La nurse Murray l’avait appelé parce qu’elle était inquiète. Il a cassé un carreau pour entrer. Il a vu Miss Monroe. Il a demandé à Mrs Murray d’appeler la police. Pas de trace de violence sur le corps ni dans la chambre. Il y a de l’alcool et des médicaments partout. Overdose accidentelle, suicide, homicide… »
Je reste le plus concis possible. Je ne lui parle pas de l’attitude bizarre de Lawford. Il verra bien lui-même. Bien sûr, je ne lui parle pas non plus de mon Français en cavale. Il l’apprendra toujours assez tôt par le commissariat. Ce qui m’étonne, c’est qu’il ne me demande pas de qui j’ai reçu l’ordre de venir chez Marylin. Mais je comprends qu’on a les mêmes employeurs quand il me demande : « Et le dictaphone, Clemmons ? Vous l’avez, le dictaphone ? »

C’est à ce moment que j’ai interrompu ma lecture pour me dire qu’il n’était pas près de l’avoir, le dictaphone, vu qu’il se baladait sur Bundy drive à moins d’un demi-mile de là dans la poche d’un étudiant français en cavale ! Cette petite réflexion me fit sourire et je ne pus m’empêcher de me demander : « Que ce serait-il passé soixante ans plus tôt si je n’avais pas ramassé le fichu appareil ? Est-ce que Lawford l’aurait remis à Clemmons ? Est-ce qu’il l’aurait gardé pour lui ? Est-ce qu’il l’aurait fait parvenir à Bobby Kennedy ? Et dans ce cas, qu’en aurait-il fait, l’Attorney General ? L’aurait-il rendu public pour innocenter les Kennedy de l’assassinat de Marylin ou l’aurait-il fait disparaitre pour cacher leur responsabilité dans son suicide ? » À force de me demander à l’infini ce qui se serait passé si j’avais fait ceci au lieu de cela, j’en vins à me poser d’autres questions, moins théoriques celles-là, sur ce que je venais de lire. Elles concernèrent d’abord le dictaphone, mais, naissant les unes des autres, elles ne tardèrent pas à se multiplier et à élargir leur champ pour finir par s’enchevêtrer dans ma tête en un réseau confus.

Le fameux dictaphone, d’abord…
Comment ceux qui se cachaient derrière le nom de Marietta pouvaient-ils savoir qu’il y en avait un dans la chambre de Marylin ? Et pourquoi voulaient-ils Continuer la lecture de Go West ! (45)

Go West ! (44)

(…)
— Allez ! Vas-y, génie ! Déballe-la, ton idée !
— OK Marietta. Lawford n’est pas clair. Il est très nerveux. Je pense que c’est lui qui l’a trouvé. Il était sur place bien avant moi et il a eu tout le temps de le planquer quelque part. C’est pas les endroits qui manquent.
— OK Victor. Retournez dans la maison et débrouillez-vous pour récupérer l’appareil.
— OK Marietta. Je peux le secouer un peu, l’acteur ?
— Faites ce qu’il faut !
— Hey ! C’est quand même le beau-frère du Président et de l’Attorney General ! Vous me couvrez s’il râle auprès des Kennedy ?
— Faites ce qu’il faut, on vous dit. Après, on verra. »

 Après, on verra !
Tu parles, oui ! C’est sûr qu’en cas de bavure, je vais me retrouver à faire la circulation à Compton ! Il va falloir le bousculer un peu, le beau-frère, mais pas trop, en douceur ! Je sors de ma voiture et reviens vers la maison. Quand j’approche du portail, j’aperçois Lawford dans la pénombre. Appuyé d’une main sur la portière de la Rolls, il est accroupi entre les deux voitures. On dirait qu’il cherche quelque chose sous sa voiture. Comme il me tourne le dos, il ne m’a pas vu. D’un ton aimable, je lui demande :
« —Vous avez perdu quelque chose ? Je peux vous aider ?
— Merci, ce n’est pas la peine, me répond-il avec empressement. En sortant de voiture tout à l’heure, j’ai dû laisser tomber mes lunettes… Elles doivent être par là… »
Soudain, il se retourne vers moi en se redressant.
« — Les voilà ! me dit-il en brandissant la paire de lunette de soleil qu’il avait dans sa poche de chemise quelques minutes plus tôt quand je parlais avec lui dans la cuisine. »
Et puis très vite, il rejoint le porche et rentre dans la maison. Continuer la lecture de Go West ! (44)

Go West ! (43)

(…) J’ai confirmé que j’avais bien compris : Marylin s’était suicidée. Sur place, il faudrait jouer mon rôle de flic normal, sanctuariser les lieux, faire les constatations, interroger les témoins tout en faisant mon boulot d’agent double en cherchant un Dictaphone. Pour quoi il faudrait faire tout ça, je n’en avais aucune idée. Je me disais que je ne le saurais probablement jamais, mais qu’avec Marylin et tous les pontes qui tournaient autour ce devait être drôlement important. Deux minutes plus tard, j’entrai dans 5th Helena drive. Il était 10:34 p.m.

C’est un cul de sac. La maison de Marylin est tout au fond, portail ouvert. Deux voitures garées côte à côte font face à la porte d’entrée, un cabriolet T’Bird et une Rolls Royce décapotée. Sous le porche il y a un type en bermuda qui s’avance vers moi entre les deux voitures. Je le reconnais tout de suite, c’est Peter Lawford, l’acteur. Je ne suis pas surpris, tout le monde sait que c’est un ami intime de Marylin. Je me présente. Lawford a l’air bouleversé.  Dans le désordre, il me dit que Marylin est dans sa chambre, qu’elle est morte, sur son lit, que c’est la nurse qui l’a appelé, qu’il est venu tout de suite, que c’est terrible, qu’il a cassé un carreau pour entrer dans la chambre, qu’elle a fait une overdose, qu’elle est morte, qu’il a appelé le médecin de Marylin, que la nurse a appelé la police, que c’est bien d’être venu si vite, qu’elle est morte… Je finis par l’interrompre et lui demander Continuer la lecture de Go West ! (43)

Go West ! (42)

Un peu déçu, je compris à la lecture de cet article de Vanity Fair que ce n’était pas chez Lawford que je trouverai les réponses à mes questions. Bien qu’il ait divorcé depuis longtemps de Patricia et bien que John F. et Robert aient disparus peu d’années après Marylin, pouvais-je en attendre davantage d’un ex-membre de la puissante famille Kennedy ?
Les mémoires de Jack Clemmons devait s’avérer beaucoup plus intéressantes.

En août 1962, Jack Clemmons venait d’avoir 38 ans et il était sergent dans la police de Los Angeles, le fameux LAPD. Il termina sa carrière en tant que chef de la police municipale de Fort Myers en Floride où il prit sa retraite pour y mourir en 1998. Quelques années auparavant, il avait fait paraître un livre de souvenirs intitulé « Say good by to the President ». C’est de ce livre que j’ai tiré l’essentiel des informations que je reproduis ci-dessous.

Diplômé en droit de New-York University en 1947, le jeune Clemmons obtint un emploi au FBI. Après une formation complémentaire de six mois à Quantico, il effectua quelques missions banales en Californie en tant qu’adjoint d’un agent confirmé. A cette époque, l’inamovible directeur du FBI, J. Edgar Hoover, avait la ferme conviction qu’Hollywood était un nid d’espions communistes, souvent juifs et toujours dépravés. Il avait donc infiltré un petit nombre de ses agents dans le LAPD. Ces taupes du FBI étaient chargées de lui transmettre tout ce Continuer la lecture de Go West ! (42)

GO WEST ! (41)

Je sentais monter en moi une évidence, de plus en plus claire, incontestable, effrayante : cet enregistrement était terriblement dangereux. Je ne voulais aucun rôle, aucune responsabilité dans cette affaire ! Il fallait que je me débarrasse du dictaphone au plus vite. Que la police se débrouille toute seule pour découvrir la vérité sur la mort de Marylin. Mais la panique s’était installée en moi et si je pouvais encore penser, ce n’était qu’à ce qui pourrait m’arriver si j’étais pris avec cette pièce à conviction. Il n’était plus question de tentative de corruption d’un officier de police, de possession illégale d’arme à feu ou de coups et blessures sur une citoyenne américaine mais d’obstruction à la justice dans une scabreuse affaire d’État.
Il fallait que je me débarrasse de ce truc…

Au cours de la soixantaine d’années qui s’est écoulée depuis mon premier périple américain, j’ai effectué bien des voyages à travers le monde, il m’est arrivé de croiser de façon fugace quelques célébrités et si j’ai vécu quelques circonstances historiques, ce fut toujours de façon involontaire, passive et marginale. Mais la mort de Marylin Monroe est sans conteste l’événement mondial le plus important auquel j’ai pu être mêlé d’aussi près.

Dans les heures qui avaient suivi le constat du décès de Marylin, le Coroner avait conclu à un probable suicide et, par la suite, plusieurs enquêtes officielles ont confirmé cette conclusion. Mais ni la première enquête de police ni celles qui ont suivi n’ont réussi à convaincre personne. Star hollywoodienne, personnages politiques de premier plan, scandale, faux témoins, vrais amis, journalistes à sensation, enquêteurs privés et préférence naturelle du public pour le complot, tous les ingrédients étaient réunis pour que Continuer la lecture de GO WEST ! (41)

Go West ! (40)

Toute la L.A.’s Gate semblait me dire « C’est ici qu’on construit le monde ! C’est ici que ça se passe, mon vieux ! Ici, tout le monde est bronzé, tout le monde fait du sport, tout le monde travaille, tout le monde gagne de l’argent ! Alors ? Qu’est-ce que tu attends pour en faire autant ? »
Debout sous le soleil, les bras ballants au milieu de cette fourmilière bigarrée, pendant quelques instants, j’avais oublié Marylin. Mais la parenthèse insouciante s’est refermée quand sa voix est revenue : « Dans une heure, je serai morte. J’espère que Jack et Bobby pourriront en enfer. »

Oublier Marylin ! Je voudrais bien moi, mais comment faire ?

Marylin, Kennedy, Lawford, Clemmons… ces noms tournent dans ma tête. Et ces mots aussi « Dans une heure, je serai morte… je veux mourir parce que je ne veux plus passer ma vie à attendre… si tu continues à nous emmerder, tu vas en baver, ma cocotte ! … on aurait dit un gangster… que Jack et Bobby pourrissent en enfer ! » Et cette voix qui est enfermée dans ma poche…

Tout ça me dépasse. Je ne sais pas quoi faire. Je n’ose pas me demander ce qu’il faudrait faire ; je n’ose même pas poser le problème. Je n’ai plus envie de jouer, je ne veux plus être le privé redresseur de torts de la nuit dernière, je veux juste me retrouver avec cinq copains dans une Hudson à cinquante dollars sur la route de San Francisco. Je veux juste que rien de tout cela ne soit arrivé ; je n’ai pas aperçu Peter Lawford à travers une vitre de voiture de police, je n’ai pas ramassé le dictaphone, je n’ai jamais approché la maison de Marylin Monroe, je n’ai rien à voir avec tout ça.  Mais mon pauvre déni ne dure pas : j’ai vu Lawford, j’ai pris le dictaphone, j’ai écouté la cassette, Marylin est morte et je sais pourquoi. Je suis le seul à le savoir, le seul peut-être avec Peter Lawford.

A ce moment, me revient du fond de ma mémoire que Lawford Continuer la lecture de Go West ! (40)

Go West ! (39)

(…)
« Santa Clarita, c’est bon pour toi ?
— C’est loin ?
— Environ trente miles vers le Nord.
— Formidable !
— Alors monte, mon gars ; on y va ! »
En démarrant, il ajoute : « Je suis Joe. Et toi ? ». Mais je ne réponds pas parce que sur le plancher, devant moi, il y a un journal. C’est le Los Angeles Times. J’ai les pieds dessus. On dirait une édition spéciale. Elle est pliée en deux, mais entre mes chaussures, je lis :
« MARYLIN MONROE DIES, BLAME PILLS »

C’est écrit en lettres capitales grasses. Le titre tient toute la page. Juste en dessous, on peut voir la partie haute d’une photographie. C’est un portrait. Il est coupé au niveau du front par la pliure du journal. On n’en voit qu’une chevelure blonde. Mais c’est bien elle ; c’est Marylin ! Et elle est morte. Pauvre fille, toujours si jolie, si innocente, si gaie dans ses films. En fermant les yeux, je la revois descendre cet escalier de « Sept ans de réflexion« , chanter dans ce wagon-lit de « Certains l’aiment chaud« . A l’instant, les mots qui me viennent à l’esprit pour la définir, c’est ‘’adorable… fragile’’… et maintenant ‘’morte’’. Comme je reste figé devant le journal, Joe me dit :
« Ah, tu as vu, Marylin est morte ! C’est triste, hein ? Une jolie fille comme ça ! »
—Je ne comprends pas « blame pills« . Qu’est que ça veut dire ? Continuer la lecture de Go West ! (39)

Go West ! (38)

Et puis partir au hasard de la bonne volonté des automobilistes, ça m’évitait temporairement d’avoir à choisir entre Seattle et Washington. Je verrais bien dans quelle direction le hasard m’entrainerait.
Comme je m’agitais sur mon matelas de carton pour rassembler mes affaires, je sentis quelque chose de dur dans une poche avant de mon jean. C’était le truc que j’avais ramassé sous la Rolls de Peter Lawford et que depuis, j’avais totalement oublié.

A peine plus long mais un peu plus étroit qu’un paquet de cigarettes, très compact, un peu lourd, avec sa petite fenêtre de plexiglass qui couvrait le logement de la cassette et son cordon tressé noir faisant office de gance, il dépassait à peine de ma main fermée. C’était un dictaphone de poche, en acier brossé gris, simple et élégant, le fruit de la technologie et du design allemands. Je le considérai tout d’abord avec hésitation, méfiance même, et puis je décidai d’écouter ce qu’il pouvait bien y avoir d’enregistré sur sa bande magnétique. Son maniement était simple et tout de suite j’ai entendu la voix. Elle disait : Continuer la lecture de Go West ! (38)

Go West ! (36)

(…) A droite, très reconnaissable, une Rolls-Royce, gris clair, énorme, décapotée. Sa plaque de Californie, noir sur fond blanc est bien visible : L-A-W-F-R-D. Aux USA, il est courant que les gens choisissent l’immatriculation de leur voiture en fonction de leur nom, de leur métier ou de leur hobby. Alors je cherche… LAWFRD, LAWFRD… ça doit vouloir dire quelque chose… ça veut surement dire quelque chose…et d’un coup, ça y est, j’ai compris : LAWFRD c’est pour LAWFORD et la Rolls, c’est la voiture du type en bermuda, et ce type, c’est Peter Lawford, le copain de Sinatra, le beau-frère de Kennedy… Incroyable ! Je viens de voir Peter Lawford !

Après tout, je suis à Los Angeles, tout près d’Hollywood et de Beverley Hills. Rencontrer un acteur de cinéma n’a rien d’exceptionnel. Mais quand même, qu’est-ce qu’il peut bien se passer dans cette maison ? J’ai entendu le mot suicide. Un suicide, ce n’est pas rien. On a dû appeler Clemmons pour faire les premières constatations, mais qu’est-ce que vient faire Lawford là-dedans ?  Et combien de temps Clemmons va-t-il me laisser seul dans sa voiture ? J’ai mon sac à côté de moi avec, dedans, mon foutu P .38. La voiture n’est pas fermée à clé. C’est peut-être le moment de ficher le camp. Je ne crois pas que le flic ait noté mon identité sur son carnet. Si je fichais le camp maintenant, il se souviendrait sûrement de ma nationalité, mais peut-être pas de mon nom. Le problème, c’est qu’il ne m’a pas rendu mon portefeuille. Je crois qu’il l’a posé Continuer la lecture de Go West ! (36)