Tous les articles par Philippe

Go West ! (60)

(…) Je savais bien où il était, moi, l’équipement topo ! Ce ne pouvait être que lui qui faisait ce bruit d’enfer dans les chaos de la piste. Il avait dû passer par-dessus bord du côté de l’arroyo. Mais si j’allais le rechercher la nuit prochaine, comment pourrai-je expliquer à Tom sa soudaine réapparition ? J’y renonçai. De toute façon, je ne pourrais sûrement pas retrouver l’arroyo.
— Je n’ai pas fait attention, Tom. Il faisait noir, tu sais…
— … Pas grave. Je vais en commander un autre. Le seul problème, c’est que ça vient de Suisse. On n’aura pas le nouveau avant une bonne quinzaine de jours. Bon ! Maintenant, il faut que j’aille à la Centrale ; Ken m’a dit qu’ils avaient peut-être trouvé quelque chose. Tu viens avec moi ? »

Je ne tenais pas à devoir donner mon avis, comme ça, tout de suite, devant un mécanisme qui me serait très probablement mystérieux, alors je répondis que non, que je préférais continuer mon travail au guest house.

— Comme tu veux, dit Tom. Mais viens me retrouver à la Centrale avant midi. On fera le point de l’avancement de ta traduction. Et puis, on pourra voir ensemble s’ils ont vraiment trouvé quelque chose, mes bonshommes. Je vais y aller avec la Corvette, comme ça tu n’auras qu’à prendre le Ford ; tu sais le conduire maintenant…

— Mais, je pourrais y aller à pied. Ce n’est pas bien loin !

— A pied ! Presque un mile ! Avec la chaleur qui monte ! Est-ce que t’es cinglé ?

Deux heures plus tard, je n’ai pas avancé d’un pouce dans la traduction. Je me dis qu’il est plus que temps de proposer à Tom la méthode de travail à deux que j’ai imaginée la nuit précédente. Il n’est que dix heures mais je ne supporte plus de rester sec devant ces fichues notices techniques comme devant un thème de Grec ancien. Je monte dans le pick-up et me dirige vers la Centrale. Je longe la raffinerie et quand j’arrive en vue du local du moteur Alsthom, devant, il y a trois voitures arrêtées : le pick-up des mécaniciens, la Corvette de Tom et une voiture que je ne connais pas. C’est une berline ordinaire, quatre portes, récente. Sa couleur est inusitée, vert-de-gris mat, comme si elle avait été passée à la sableuse. Peint au pochoir sur la portière avant, un gros macaron me fait sursauter. Je m’arrête pile pour le déchiffrer. Sur la couronne extérieure du macaron, Continuer la lecture de Go West ! (60)

Le journal de Lorenzo

Une fois n’est pas coutume, je parlerai de mes dernières photos ou plutôt de ce qu’elles montrent. Pas question de les expliquer ni de leur donner un sens puisqu’elles ne font que reproduire la réalité.

Sur la première figure une oeuvre d’Arcimboldo d’un humour inhabituel en Peinture mais aussi pour son époque où la plupart étaient inspirées par l’Histoire Sainte. Il fait ainsi un pied de nez à l’Eglise. Pour preuve, aucune des 250 peintures de Continuer la lecture de Le journal de Lorenzo

Go West ! (59)

(…) Sitôt le bitume quitté, le pick-up se mit à tanguer et à rouler. L’enfer s’était déchaîné : à l’arrière, quelque chose de lourd et de métallique se mit à cogner sur le plancher et sur les bords du plateau ; dans les passages de roue et sous la carrosserie, des milliers de cailloux venaient mitrailler la tôle tandis qu’une tempête de sable s’installait à l’intérieur de la cabine. Vers l’avant, la voiture poussait la lueur de ses phares de part et d’autre de doubles traces zig-zaguantes qui se chevauchaient, se coupaient et se recoupaient les unes les autres avant de disparaitre sous la voiture. J’étais aux anges. J’étais même tellement heureux que je poussai un long cri de cow-boy : Yahooo !

Surexcité, je braquai légèrement sur la gauche pour quitter la piste dans un long virage. Sous moi, il n’y avait plus de traces mais un immense terrain vierge, fait de cailloux, de sable et de petites plantes desséchées, un espace où l’homme n’avait probablement jamais mis une roue. Tout à coup, sur toute la largeur de mon champ de vision, apparurent comme de larges marges irrégulières et incurvées. Elles descendaient vers une partie plus plate et plus large encombrée de cailloux et de petits rochers. En un éclair, je devinai que je fonçais vers un arroyo à sec, un de ces torrents du désert qui se forment en quelques instants à l’occasion d’un orage et se creusent un lit dans le sable pour y disparaitre en quelques jours. De l’autre côté de l’arroyo, une petite falaise abrupte Continuer la lecture de Go West ! (59)

LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES (Extrait)

Résumé des chapitres précédents

Une quarantaine d’immeubles de la rue de Rennes (75006) semble avoir disparu sans que l’on ne sache ni quand, ni pourquoi, ni comment. Le rapport que Roger Ratinet a établi ne satisfait pas, mais alors pas du tout, Anne Hidalgo, Maire de Paris.

3- Les parapluies de Saint-Germain

Où l’on verra le Conseil Municipal se transporter, et où l’on comprendra qu’il n’aurait pas dû.

Tout fut bientôt découvert, et l’on sut très vite que Cottard avait endossé le rapport de son subordonné pour se faire valoir, et que Ratinet avait constaté les faits à la fin juin de l’année précédente, soit plus de sept mois auparavant. Bien que ce délai ne fût pas considéré comme anormal, on contraignit Ratinet à réécrire son rapport en remplaçant partout juin 2022 par mai 2023.

Dans un premier mouvement qu’elle ne devait pas tarder à regretter, Madame la Maire convoqua pour la fin du mois une réunion extraordinaire du Conseil Municipal. Celui-ci mit aux votes une motion selon laquelle il se transporterait sans tarder sur les lieux du drame. La motion Continuer la lecture de LES DISPARUS DE LA RUE DE RENNES (Extrait)

Go West ! (58)

(…) Il avait un but, Tom, un plan dans sa tête : remettre en marche la machine à piston libre, repartir à La Jolla en automne pour passer un master en géophysique, revenir travailler trois ans à la Belridge pour lui rembourser ses études… cinq ans tout tracés. Pour ce qui est de Laureen, sa petite amie, elle ne faisait pas partie du plan, du moins pas consciemment. On verrait plus tard…plus tard… l’étranger surement, le pétrole… Aramco peut-être, l’Arabie Saoudite, ou alors l’Irak, l’Iran… le monde…
Et moi, mon plan, c’était quoi ?

Si j’avais un peu de chance, entrer à l’École des Mines, aux Ponts, à Centrale… l’une ou l’autre, quelle importance ? Et après ? Après ? On verrait bien. De toute façon ce serait facile, sans effort. Mais avant ça ? Demain, la semaine prochaine ? Revoir Patricia ? Coucher avec elle pendant une semaine, quinze jours ? Et après ? Rentrer en France, amoureux triste et résigné ? Reprendre la drague éternelle ? Raconter ses aventures américaines à des amis qui se lasseront vite de les entendre ? Lamentable… presque pathétique. Je suis un Holden Caulfield attardé, un Vigny matérialiste… Pas de futur, pas de futur voulu en tout cas.
Il a de la chance Tom, il a un futur, lui, un futur qu’il voit, et même si Laureen Continuer la lecture de Go West ! (58)

Divan le Terrible

Lucien Guitry eut de nombreuses maitresses, au point qu’on l’appelait « Divan le terrible“. Il était colérique et parfois violent, en paroles en tout cas. Un jour qu’il était en colère contre sa maitresse, qu’il avait beaucoup crié et en était arrivé au point de faire mine de la gifler, elle se mit à pleurer de frayeur. Alors, il lui dit : « Mais n’aie pas peur ! Je suis là ! »

Rapporté par Michel Simon, lors d’une interview donnée à Montréal en 1967. 

Go West ! (57)

(…) j’ai les yeux fermés mais je sais que ce n’est pas la nuit ; ce n’est même que la fin de l’après-midi ; dehors, on entend des voitures qui passent, des piétons qui parlent ; je sens un corps collé contre le mien ; il a épousé sa forme ; je sens son dos, ses reins, ses cuisses ; sa tête est légère sur mon bras gauche étendu en travers du lit ; ses cheveux agacent mon nez ; son odeur m’émeut ; mon bras droit est passé sous le sien et ma main enveloppe un petit sein ; sa douceur me bouleverse ; Patricia, Patricia, enfin… ; elle dort ; nous avons fait l’amour ; je la désire encore, mais je veux la laisser dormir ; je l’aime ; je suis détendu ; je pèse sur la terre ; je la ressens sous moi, sous le lit, sous l’hôtel ; elle tourne, je peux le sentir ; je suis bien ; je suis amoureux ; je ne pense à rien, même pas au fait que demain, Patricia partira. À rien… et je me rendors.

J’ai ouvert les yeux. Se détachant sur le mur encore noir, les deux vitrages de la fenêtre à l’anglaise sont gris clair. C’est le jour qui se lève. Tout de suite, je me souviens de Patricia et de son corps contre le mien mais je sais qu’il n’est pas là. Pourtant, tout à l’heure, sa présence dans mon lit n’était pas un rêve, sinon je l’aurais déjà oubliée. C’était le résultat d’un effort de ma mémoire, peut-être ce que l’on appelle un songe éveillé, un rêve où l’on s’efforce et où parfois on arrive à orienter le cours de son développement. Je tente de poursuivre le mien, mais comme un Continuer la lecture de Go West ! (57)