Go West ! (6)

(…) Mais aujourd’hui, dans cette immense voiture qui glisse dans la nuit, avec cette fille au volant qui pose sa main sur mon genou, dans cette situation quasi hollywoodienne, je ne sais pas comment réagir.
Étrange pays tout neuf où les hôtesses de l’air vous consomment comme un soda rafraîchissant pour disparaitre définitivement quelques heures plus tard, où les filles en décapotable vous ramassent sur la route pour vous faire des avances sans équivoque, étrange pays tout neuf où les filles se conduisent comme des garçons.
Étrange, grand et beau pays… différent.

Je pense à la jolie petite Patricia… tout aussi américaine que la fille qui est assise à côté de moi et que Carol, l’hôtesse de l’air… pourtant elle ne m’a pas jeté après usage, elle ; elle est partie, c’est vrai, mais c’était pour rentrer à Bethesda, chez ses parents ; elle ne m’a pas fait d’avances, la jolie petite Patricia. Pour elle, j’ai dû déployer toute ma technique du Non, je ne te drague pas. Elle y a succombé, du moins l’ai-je cru à cette lointaine époque, et moi, je suis tombé amoureux. Et voilà que, pour elle, je suis en train de traverser l’Amérique à côté d’une fille qui me serre le genou.

Je ne me suis jamais trouvé dans une telle situation. Je n’ai pas de musique de Nelson Riddle dans la tête, pas de réplique spirituelle ou passionnée à disposition, pas d’expérience, pas de méthode. Je suis tétanisé, mais puisqu’il faut faire quelque chose, autant que ce soit un peu original. Doucement, gentiment — je suis français, mademoiselle, pas une brute — je prends sa main et la dirige vers le volant où je la repose. Dans le même mouvement, j’abaisse la mienne et la pose sur le haut de sa cuisse, tout près du minishort. Je retiens mon souffle, j’ai le cœur qui bat. Sans quitter la route des yeux, elle hoche lentement la tête et dit seulement :
— O.K., baby. Continuer la lecture de Go West ! (6)

Gratitudes

Cela fait près de 5 mois que Lorenzo m’a adressé pour publication la première version du texte ci-dessous, première version suivie de 4 ou 5 autres. J’aurai pu publier sur le champ cette action de grâce tant elle est de toutes les saisons, mais j’ai pensé que le jour de Thanksgiving était préférable à tout autre, même si nous ne sommes pas de culture américaine, car la traduction de Thanksgiving, selon Art Buchwald tout au moins, c’est « Merci donnant ». Alors…

*

On ne dit jamais assez merci à ce qui compte pour nous, à ce qui nous émeut, à ce qui force notre respect comme la générosité, la gentillesse, le charme, le courage, la dignité, l’élégance, la gaité, l’honnêteté, le respect, la gratitude, le souvenir, l’humour, le sacrifice, la délicatesse, la poésie, la grâce, le dévouement, la droiture, l’enthousiasme, le génie, la fidélité, l’humilité, l’indulgence, l’intégrité, la loyauté, la modestie, l’écoute, la patience, la rigueur, la sagesse, la sincérité, la tolérance, la bienveillance …

Voilà la raison de ces « Gratitudes » que j’ai voulu Continuer la lecture de Gratitudes

Go West ! (5)

(…) Elle m’a appelé « Mon chou »! C’est gentil, mais ça me gêne un peu quand même qu’elle m’appelle comme ça. Je doute que ce soit de l’intimité. Je pense plutôt que c’est de la condescendance. Ma parole, elle me prend pour un gamin. C’est vrai que dans l’état où elle m’a trouvé, je devais plus ressembler à un poulet plumé qu’à Alain Delon. Mon chou ! Il va falloir changer ça. Bon, allons-y !
— C’est dommage, c’est une ville magnifique, vous savez. Complètement différente des villes d’ici.
— Raconte-moi, mon chou. Ça me tiendra éveillée.
— Vous êtes fatiguée ? Vous voulez que je conduise ?
Mon rêve ! Conduire au crépuscule une grosse décapotable sur une longue route de campagne américaine avec le coude à la portière et une fille sur la banquette. Mais ce ne sera pas pour tout de suite :
— Ça va. Alors, raconte-moi Paris.

Ça me va. Paris, c’est comme le cinéma, je suis plutôt bon sur le sujet. Je sors d’abord les grands classiques et je lui parle de la Tour Eiffel, des Champs-Élysées, de Montmartre. Puis, changeant de ton et de style, je passe aux lieux plus romantiques, la Seine, le Quai Saint Michel, Notre Dame, le Luxembourg. J’en suis à Saint Germain des Prés, ses intellectuels, son église et sa Place Fürstenberg. La nuit est tombée depuis longtemps. La grosse voiture avance dans un chuintement de pneus entre deux murs d’arbres ou de maïs, interrompus de loin en loin par les lumières d’une petite ville, d’une station-service ou d’un motel. Je parle, je parle, je parle. De plus en plus facilement. Ça a l’air de l’intéresser, mais d’un coup, comme ça, sans prévenir, elle allume la radio. Elle doit en avoir marre de Paris et ses environs. J’ai compris, je me tais. La radio émet une sorte de complainte. On dirait Continuer la lecture de Go West ! (5)

Minuit à Banda Aceh

(…)
Un peu plus tard dans la nuit, je suis réveillé par un mouvement du lit. Le mouvement est horizontal, régulier, d’une amplitude d’une vingtaine de centimètres, et d’une fréquence de l’ordre de la demi-seconde. Dans la clarté lunaire qui vient de la fenêtre, j’aperçois Jean-François qui me tourne le dos, assis au bord du lit, les mains bien à plat sur le matelas. Il semble provoquer le mouvement.

Sur un ton agacé, je lui demande pourquoi il secoue le lit. Il répond, très sobrement :  » Ce n’est pas moi. Il y a un tremblement de terre ».

Me revient alors en vrac à l’esprit tout ce que l’on apprend sur la conduite à tenir en cas de séisme : Continuer la lecture de Minuit à Banda Aceh

Une expédition de Lord Willoughby-Pritchard, comte de Slopsbury

(…)
Et puis, un jour, un vaisseau de haute mer apparut à l’horizon et accosta. C’était une expédition que Lord Willougby-Pritchard, le richissime comte de Slopsbury, pair du Royaume d’Angleterre et membre de la Chambre des Lords, avait lancée à la recherche de sa fille. Le Comte fut un peu contrarié de la voir rentrer au château avec une ribambelle d’enfants bronzés et dépourvus d’éducation. Il garda pourtant sa lèvre supérieure rigide, et les fit tous entrer à Cambridge, pour autant qu’ils soient des garçons. Ils y poursuivirent d’excellentes études et entrèrent dans la politique ou les affaires, comme tous les Willoughby-Pritchard depuis Elizabeth 1ère. L’ainé fut même un temps pressenti comme Ministre de l’Understatement de Sa Majesté, mais le bruit ayant couru qu’il était le petit-fils d’un chercheur d’or, il dut renoncer à la fonction. (Nous savons aujourd’hui que cette rumeur était fausse puisque son grand-père était en réalité un honorable négociant, pratiquement britannique).
Cependant, et on ne sut jamais pourquoi, le puiné déclara une passion soudaine et irrépressible qui l’amena à tout abandonner pour devenir en quelques années le plus grand et le plus fameux chasseur et collectionneur de papillons au monde. Sa collection, qui couvrait tous les murs de l’aile Ouest du château des Willoughby-Pritchard, compta bientôt plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Elle fait aujourd’hui l’admiration, toutefois mêlée d’un léger ennui, des visiteurs du British Museum auquel elle a été cédée contre le titre envié de Duke of Butterfly.(…)

Ceci était un extrait de l’Effet papillon, une nouvelle qui fait partie du recueil qui porte le titre de La Mitro.

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Go West ! (4)

(…) La voiture a dû ralentir et s’arrêter tout doucement derrière moi, parce que je n’ai rien entendu. Le coup de klaxon tout proche me fait sursauter. Je me retourne et devant moi, il y a une grosse Ford décapotable, moteur ronronnant. A part le filet de couleur crème qui parcourt le flanc de la voiture depuis le phare avant jusqu’au feu arrière et la capote de même couleur qui est repliée sur l’arrière, toute le reste est rouge, les portières, les ailes, le capot, les sièges, les pare-soleil, tout, rouge, rouge vif. J’ai le soleil dans le dos et malgré les moustiques écrasés en arcs de cercle sur le pare-brise, je vois très bien le haut du corps de la fille qui est assise derrière volant.

J’ai toujours rêvé d’une situation comme ça. C’est mon côté Cendrillon à Hollywood. Le genre de situation où je suis garçon de café à la Contrescarpe et où Grace Kelly vient s’asseoir en terrasse, esseulée, un peu mélancolique. Le genre de situation où après que je lui aie servi son verre de chardonnay, nous lions conversation et où finalement je l’emmène visiter la ville dans ma vieille deux-chevaux. Pas en scooter parce que ça fait trop Vacances Romaines, en deux-chevaux. Ou alors, je fais du stop entre San Francisco et Los Angeles, et Marylin Monroe arrête sa superbe décapotable à côté de moi. Nous finissons la soirée incognito dans un bar de Venice Beach. Ou alors…

La fille derrière le volant porte sur la tête un voile de tulle vert amande noué sous le menton. Trois bigoudis Continuer la lecture de Go West ! (4)

Rendez-vous à cinq heures avec le passé

la page de 16h47 est ouverte…

LE SILENCE DES PARENTS 

Mon cher Philippe,

Bien que le passé ne t’intéresse pas et que le présent ait des raisons de te préoccuper, j’aimerais que tu soumettes un jour aux lecteurs de ton blog cette question que je me pose tous les jours. Leurs réponses me seraient utiles.

Je suis né en 1950 et, bien qu’on n’en parlât jamais, la guerre terminée depuis quatre ans était encore omniprésente à notre insu. Par crainte de je ne sais quelle restriction, on ne mangeait jamais de pain frais, on finissait d’abord le pain rassis de la veille. C’était une des obsessions de ma mère héritées des années de privation dont je ne pouvais pas comprendre pas la raison. Nous étions heureux, ou plutôt nous n’étions pas malheureux, même si nous, les enfants, ne le savions pas.

Avec le temps, le silence de mes parents est devenu pour moi une énigme à laquelle je ne trouvais aucune réponse. Eux n’avaient jamais rien fait de mal, j’en suis convaincu, ce qui exclut déjà cette explication à leur attitude. Alors pourquoi ne nous ont-ils jamais parlé de la guerre et de leur vie pendant la guerre ? Cette interrogation Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec le passé