Archives de catégorie : Textes

Écrire comme Modiano

       Il l’avait photographié depuis le bus qui l’emmenait ce jour-là le long de la Seine. Mais où précisément, il ne s’en souvenait pas. Au Louvre peut-être. La photo de cet homme aux cheveux blancs, à l’âge incertain – plus de soixante, sûrement, mais combien au juste ? – qu’il ne connaissait pas mais qu’il mourait d’envie de connaître lui fit oublier sa station de destination ; il resta debout à côté du chauffeur auquel il venait de demander si les embouteillages allaient perdurer. Sa réponse avait été négative et il s’aperçut qu’une fois encore il s’était adressé à lui sans même lui avoir dit bonjour, comme une question comminatoire ou un ordre adressé à Continuer la lecture de Écrire comme Modiano

Petite note à l’usage de mes biographes (2)

2 – Premiers emplois.

Je terminai mon service militaire au mois de Janvier 1968 après deux mois passés à ne pas faire grand-chose dans la base aérienne de Carpiquet et quatorze autres mois à ne rien faire du tout dans la base aérienne de Villacoublay. Le marché du travail étant ce qu’il était en ces années glorieuses, je n’eus aucun mal à décrocher un emploi dans une société d’engineering parisienne. Je n’y étais pas depuis plus de deux semaines, occupé à planifier le déplacement d’un immeuble de neuf étages sur une cinquantaine de mètres dans la banlieue de Marseille, que je reçus une offre d’emploi financièrement supérieure dans Continuer la lecture de Petite note à l’usage de mes biographes (2)

C’était à Mégara, faubourg de Carthage

Cet texte est ma Critique aisée n°63 que j’avais déjà publiée le 26 novembre 2015.Je lui ai juste ajouté un petit codicille (en bleu et en bas). 

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Avec le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » du petit Marcel, « C’était à Mégara… » est probablement l’incipit le plus connu de la littérature française. C’est celui du roman Salammbô de Gustave Flaubert.

Je ne vais pas disserter sur cette œuvre puissante et surtout pas tenter de la comparer à la Recherche du temps perdu. D’abord parce que ces deux romans sont incomparables, y compris entre eux. Ensuite parce que je ne suis carrément pas au niveau et, dans ces cas là, j’aime bien dire que je n’ai pas les outils.

Je voudrais simplement faire remarquer les différences qui existent pour moi entre ces deux magnifiques phrases d’entrée qui ne font d’ailleurs que refléter les différences fondamentales de nature entre les deux œuvres.

Avec l’incipit du petit Marcel, vous entrez dans son roman (on dirait aujourd’hui dans son autofiction) par une petite porte, la fragile petite porte du fond du jardin de la maison de Combray, la délicate petite porte de la mémoire. La phrase est courte, simple et inattendue, surtout quand elle suit un titre aussi explicatif que « A la recherche Continuer la lecture de C’était à Mégara, faubourg de Carthage

Petite note à l’usage de mes biographes (1)

1- Souvenir d’enfance

Je suis né en octobre 1942 dans une clinique du 9ème arrondissement. Comme du reste de ma vie en général, je n’ai que très peu de souvenirs de mon enfance. En voici un cependant que je n’oublierai jamais :

Une nuit d’été 1944, je me suis levé de mon petit lit pour aller me planter devant la porte fenêtre de ma chambre. A l’époque, nous habitions au cinquième étage du numéro 20 du Boulevard de Port-Royal. Donc, il faisait nuit et je crois même me souvenir de ce détail supplémentaire : la pleine lune éclairait l’immeuble d’en face. Et j’étais là, le front collé sur la vitre, à contempler sa façade gris pâle qu’aucune Continuer la lecture de Petite note à l’usage de mes biographes (1)

¿ TAVUSSA ? (83) : Cancel culture, cancel à tout va, cancel à tout hasard

Roman Polanski et Woody Allen sont parmi les premiers artistes à avoir été interdits de facto en raison de leur vie personnelle chaotique. On sait que depuis, ils ont été rejoints par de nombreux autres, que ce soit sur de bonnes ou de mauvaises raisons, et par là j’entends des raisons établies ou des raisons supposées. 

À la fameuse question : « Peut-on juger l’œuvre d’un artiste indépendamment Continuer la lecture de ¿ TAVUSSA ? (83) : Cancel culture, cancel à tout va, cancel à tout hasard

AVENTURE EN AFRIQUE (6)

Arrivée de Chantal

Sachant que j’étais marié et que mon épouse allait arriver, avec un travail à venir, l’ambassade de France m’a attribué un studio dans un groupe d’habitations : « les Célibatoriums».

Les Célibatoriums étaient un ensemble de quatre immeubles comprenant huit studios chacun, soit 32 logements occupés essentiellement par des couples, logique pour des Célibatoriums !

 

Pour que nous puissions découvrir le pays, j’avais acquis la 2CV de mon prédécesseur qui n’était pas d’une première Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (6)

AVENTURE EN AFRIQUE (5)

Le fleuve et le chantier de Saadia

Un dimanche matin Michel de Verdière m’a convié à une balade en zodiac sur le fleuve Niger en amont du pont Kennedy, en saison de hautes eaux. Ce pont d’une longueur de plus d’un kilomètre et a été financé et construit par les   Américains en remplacement d’un vieux bac. La plus grande partie de la ville se trouve sur la rive gauche du fleuve.

Cette sortie m’a permis d’observer les berges. Vers le pont les rives du lit majeur étaient cultivées. Il y avait de petits jardins maraîchers qui fournissaient la capitale en légumes frais. Rive gauche Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (5)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (4)

(…) et tout en la regardant intensément dans les yeux, de ma main restée libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu’une tendre tiédeur gagnait la paume de ma main, je pensais que j’étais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s’échapper pour courir jusqu’au refuge et me dénoncer à mes camarades horrifiés, je serais chassé sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte…

— Non, Franz, dit Tavia en écartant doucement ma main de sa poitrine.

J’étais sauvé ! Elle n’allait pas me dénoncer… Et puis elle ajouta :

— Pas maintenant…

4

Pas maintenant ? Qu’est-ce que ça voulait dire pas maintenant ?

Pas maintenant, pas cette nuit, pas ici au milieu de tous nos camarades ? Pas maintenant, mais un autre jour, mais demain peut-être ?

Ou encore, pas maintenant, nous sommes, tu es, bien trop jeune ?

Ou alors, pas maintenant, mais tout à l’heure, tout à l’heure, quand nous rentrerons au refuge et que nous allongerons côte à côte dans le dortoir ?

Je ne savais que penser. Pour cacher mon égarement, je fis semblant d’être fâché. Je lui lâchai la main, lui tournai le dos et regardai loin devant moi. Du dos de ses doigts, elle frôla ma nuque. Je frissonnai. Et maintenant, Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (4)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (3)

(…) et je décidai de m’installer à côté de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j’hésitai un instant sur la façon de m’y prendre, la sœur d’Anton, Lara, vint m’en empêcher en posant son sac à l’endroit que j’avais choisi. J’en fus réduit à faire trois pas de plus vers le fond et à jeter d’un air indifférent mon sac à côté de celui de la plus grande des deux filles ; la plus grande ; la moins jolie ; mais jolie assez quand même.

3

Chacun entreprit de déballer ses affaires. Tout en discutant avec son amie, ma voisine commença par sortir de son sac un épais chandail et ce qui devait être une chemise de nuit. Elle fit un rouleau de son lainage et le plaça là où bientôt elle poserait sa tête pour dormir. Elle déplia sa chemise de nuit et se mit à genoux pour l’étendre soigneusement sur le matelas. C’était une chemise en grosse toile écrue qui devait être rude à la peau. Les manches étaient serrées aux poignets et le col se fermait par une demi-douzaine de boutons en os. La chemise me parut tellement longue que j’imaginai qu’elle devait recouvrir la jeune fille au moins jusqu’aux chevilles. Enfin, elle sortit une sorte de grosse bourse en laine bigarrée dont je ne devinai pas l’usage. Elle la déposa sur le chandail roulé juste au-dessus du col de la chemise de nuit si bien que l’on aurait dit qu’une immense poupée au visage violemment maquillé reposait sur sa couche les bras le long du corps. Tous ces préparatifs accomplis sans qu’elle m’ait jeté un seul coup d’œil, Tavia — j’avais appris son prénom en l’entendant apostrophée par Anton — se redressa Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (3)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (2)

(…) Nous partirons d’ici demain à trois heures. Je crois que tout le monde viendra. Demande à l’auberge qu’on te prépare des sandwiches.

— Mais si nous partons aussi tard, cela veut dire que nous ne serons pas arrivés avant six heures du soir et qu’il faudra rentrer de nuit !

— Sauf si on la passe au refuge, mon petit vieux !

— On passera la nuit là-haut ? Mais les filles ? …

2

Jamais, au grand jamais, mes sœurs ou mes cousines n’accepteraient de dormir dans un refuge avec des garçons. Elles n’oseraient même pas y songer. D’ailleurs, leurs parents ne les y autoriseraient pas.

— Quoi, les filles ? s’étonna Anton. Elles viennent aussi,  bien sûr !

Certes, au cours de nos après-midi dans la campagne, il arrivait bien que quelques gestes amoureux s’échangent entre garçons et filles, mais cela restait délicat, léger, naturel et toujours au vu et au su des autres. Ces manifestations affectueuses, auxquelles, à mon grand regret, je ne participais pas, auraient certainement choqué mes parents mais pour moi, elles restaient Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (2)