LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit des Roggenfelder (3)

(…) et je décidai de m’installer à côté de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j’hésitai un instant sur la façon de m’y prendre, la sœur d’Anton, Lara, vint m’en empêcher en posant son sac à l’endroit que j’avais choisi. J’en fus réduit à faire trois pas de plus vers le fond et à jeter d’un air indifférent mon sac à côté de celui de la plus grande des deux filles ; la plus grande ; la moins jolie ; mais jolie assez quand même.

3

Chacun entreprit de déballer ses affaires. Tout en discutant avec son amie, ma voisine commença par sortir de son sac un épais chandail et ce qui devait être une chemise de nuit. Elle fit un rouleau de son lainage et le plaça là où bientôt elle poserait sa tête pour dormir. Elle déplia sa chemise de nuit et se mit à genoux pour l’étendre soigneusement sur le matelas. C’était une chemise en grosse toile écrue qui devait être rude à la peau. Les manches étaient serrées aux poignets et le col se fermait par une demi-douzaine de boutons en os. La chemise me parut tellement longue que j’imaginai qu’elle devait recouvrir la jeune fille au moins jusqu’aux chevilles. Enfin, elle sortit une sorte de grosse bourse en laine bigarrée dont je ne devinai pas l’usage. Elle la déposa sur le chandail roulé juste au-dessus du col de la chemise de nuit si bien que l’on aurait dit qu’une immense poupée au visage violemment maquillé reposait sur sa couche les bras le long du corps. Tous ces préparatifs accomplis sans qu’elle m’ait jeté un seul coup d’œil, Tavia — j’avais appris son prénom en l’entendant apostrophée par Anton — se redressa pour suivre son amie vers la trappe.

De mon côté, pendant ce temps, la seule chose que j’avais sortie de mon sac, c’était mon édition de L’Éducation sentimentale que j’avais posée en évidence sur ma paillasse, tournée de telle sorte que le titre en soit lisible par Tavia et devienne le prétexte d’une première conversation. Elle ne s’en aperçut pas.

Je regardais la silhouette de la jeune fille s’enfoncer dans la trappe quand tout à coup, elle s’arrêta pour dénouer la masse brune de ses cheveux. Je les vis tomber lourdement dans son dos. L’instant d’après, dans ce geste si intime que l’on voit sur ces tableaux modernes qui représentent une femme à sa toilette, elle porta ses mains à sa nuque et noua ses cheveux dans un catogan. Et puis elle disparut totalement.

Je m’aperçus alors que je demeurais seul dans le dortoir. Je rangeai l’Éducation dans mon sac et sortis à mon tour en emportant mes sandwichs.

Dehors, il commençait à faire sombre. Le soleil était passé derrière la crête du Tegerberg mais il persistait à éclairer de rose le sommet du Gornergrat. Les filles étaient en train de rassembler les victuailles que chacun avait apportées. Je tentai de remettre les miennes à Tavia, mais dans l’agitation, je ne parvins pas à l’approcher et j’en fus réduit à les confier à Lara. Je rejoignis les garçons qui étaient occupés à dresser un feu de camp sur un espace empierré à quelque distance du refuge. L’animation était grande et l’atmosphère joyeuse. Elle le devint davantage encore quand Erich, le nouveau de la bande, revint du dortoir avec deux bouteilles de Grüner Veltliner et un flacon de Schnaps. On alluma le feu et, sur une table qu’on avait apportée de l’intérieur, on déposa les poulets, les pâtés, les saucisses, les sandwichs, les fromages, les fruits, les bouteilles et les verres. Chacun se servait à la table et venait prendre place dans le cercle qui s’était formé autour du feu. Je tentai plusieurs fois, mais sans succès, de m’asseoir à côté de Tavia qui restait indissociable de son amie. L’obscurité tomba au milieu des rires et des chansons. Tout à coup, Anton se leva. Comme par miracle, le silence se fit en un instant et, sans quitter des yeux les flammes qui dansaient devant lui, il se mit à dire un poème. C’était une des Chansons d’amour de Rilke. Je connaissais bien ce poème. C’était l’un de ceux que j’avais appris par cœur l’année passée dans l’espoir imprécis qu’un jour peut-être, je pourrai l’utiliser pour séduire une femme.  Quand Anton se tut, il resta un moment immobile, planté devant nous qui restions silencieux. Je glissai un regard vers Tavia pour m’apercevoir qu’elle contemplait Anton avec émotion. Au bout d’un instant, son regard descendit sur le feu puis s’éleva pour suivre les étincelles qui montaient vers le ciel et se perdaient dans un milliard d’étoiles. Lorsque son regard retomba sur terre, involontairement, il se posa sur moi et je vis deux larmes qui coulaient de ses yeux. Ils étaient noirs.

Quand Anton se rassit, ce fut le tour d’une fille de se lever. C’était Maria, l’amie d’Anton. Elle chuchota quelque chose à l’oreille de son voisin qui se retourna pour saisir sa guitare. Après qu’il eut plaqué deux ou trois accords, Maria se mit à chanter. C’était doux et gai à la fois. La guitare demeurait discrète et la voix de Maria était claire et pure, sans aucune de ces fioritures qui nuisent tant au naturel. Je reconnus de l’italien. Si de temps en temps je saisissais un mot ou un petit morceau de phrase, le sens général de la chanson m’échappait. Mais peu importait le sens, c’était magnifique et je sentais ma gorge se nouer.

Était-ce l’émotion qui naissait de cette soirée extraordinaire, était-ce la confiance qui s’était établie entre le groupe d’Anton et moi au cours des semaines passées, était-ce le verre de vin blanc que j’avais bu tout à l’heure sans plaisir, ou la présence de Tavia dont j’espérais encore attirer l’attention ou encore une heureuse combinaison de tout cela, je ne peux le dire aujourd’hui. Toujours est-il que quand Maria se fut rassise, je me dressai à mon tour. Et, sans oser regarder Tavia, je récitai — en français ! — À une passante.  J’avais appris ce poème comme j’avais choisi ceux de Rilke : pour plaire aux femmes. Et sur le moment, surtout après avoir entendu cette douce chanson italienne, j’étais persuadé que la belle langue française ajouterait encore à la séduction. Bien sûr, Tavia ne parlerait pas cette langue, bien sûr, elle ne comprendrait rien au poème, mais je pouvais espérer que la musique des mots de Baudelaire et toute l’intention que j’y avais mise lui ferait deviner que c’était pour elle que je l’avais fait.

Permettez-moi, mes amis, de vous dire ces deux derniers vers que je n’ai jamais oubliés et qui, encore aujourd’hui, me transportent de joie et de mélancolie :

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Après avoir prononcé ces derniers mots, modestement, je baissai les yeux et, comme inconsciemment, je me dirigeai vers Tavia pour tenter de m’asseoir à côté d’elle. Elle était serrée entre ses deux voisines, mais j’eus la joie de la voir se rapprocher de l’une d’elles pour me faire de la place. Le peu d’espace qu’elle m’avait ménagé fit que lorsque je m’assis, nos hanches puis nos épaules vinrent au contact. Elles le restèrent. J’étais en feu.

Pendant quelques instants, j’affectai de demeurer songeur, comme encore immergé dans la beauté du poème, et puis je me lançai :

— Tu as aimé le poème ? lui demandai-je, sans la regarder, les yeux dans le vague.

Oui, répondit-elle doucement.

Il me fallut deux secondes pour réaliser qu’elle m’avait dit oui en français. Déstabilisé, j’insistai :

— Tu l’as aimé ? Tu l’as compris ? Tu parles le français ?

Oui, oui et oui, confirma-t-elle, toujours en français.

Et puis, en allemand :

— Je ne le connaissais pas… mais il est très beau. C’est pour moi que tu l’as dit ?

Je ne répondis pas à sa question, mais je lui dis :

— Tu t’appelles Tavia, n’est-ce pas ?

— Et toi, ton nom est Franz. Tu es le cousin d’Anton. Tu habites à l’auberge et tu viens de Vienne pour te soigner parce que tu as été malade… Et tu rentres chez toi bientôt, dans une semaine.

A partir de ce moment, tout devint facile. Je me mis enfin à parler. Elle m’écoutait, me regardait, commentait brièvement, me posait les questions que j’aurais voulu qu’elle me pose. Je parlais, je parlais, je ne pouvais plus m’arrêter de parler. Je fus brillant, drôle, énigmatique, romantique, savant, surprenant tout à la fois. L’adolescent que j’étais croyait la séduire, mais c’était elle qui me séduisait. J’étais content de moi, aux anges.

Malgré l’heure, la nuit était encore douce et je lui proposai d’aller marcher sous la lune. Elle se leva sans rien dire, docile. Je me levais à mon tour et je lui pris la main. Elle me l’abandonna. Je l’entraînai loin du feu et du groupe en me disant que le moment était venu de l’embrasser. Elle marchait, silencieuse, et je ne savais plus que dire. Sans lâcher sa main, je la dépassai en me retournant et je m’arrêtai. J’étais face à elle. C’était maintenant qu’il fallait agir.

Mais la fille était grande et j’en vins à réaliser que ma bouche n’atteignait même pas la hauteur de son épaule. Il aurait alors fallu lui demander de se pencher, ou que je me dresse sur la pointe des pieds. Ce baiser que j’aurais voulu si spontané devenait tellement apprêté que le ridicule de la situation m’apparut et fit monter en moi une envie de rire qu’il fallait absolument que je réprime. Je fis alors une chose incroyable, une chose que je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire, une chose terrible, scandaleuse : tout en la regardant intensément dans les yeux, de ma main restée libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu’une tendre tiédeur gagnait la paume de ma main, je pensais que j’étais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s’échapper pour courir jusqu’au refuge et me dénoncer à mes camarades horrifiés, je serais chassé sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte…

— Non, Franz, dit Tavia en écartant doucement ma main de sa poitrine.

J’étais sauvé ! Elle n’allait pas me dénoncer… Et puis elle ajouta :

— Pas maintenant…

À suivre

 

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