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Attention les yeux !

Plus ça va, plus je grandis en âge et en sagesse et plus j’aime regarder les enfants ; les petits ; presque autant que j’aime regarder les chiens, les gros. Ils me touchent, les petits enfants et les gros chiens ; les petits enfants me touchent par leur expression quand ils se concentrent sur un emballage de MacDo qui vole au vent, un pigeon hocheur de tête, un homme qui boite, un parapluie rouge. J’aime accrocher leur regard.
Pour les chiens, c’est difficile, ou alors il faut une tranche de saucisson. Mais pour les enfants, c’est facile. Avec les petits, c’est facile, parce que les moyens et les grands, ils ont toujours un truc à faire, courir, sauter, demander une glace… mais avec les petits, c’est facile. Qu’ils soient assis dans leur poussette ou qu’ils titubent leurs premiers pas sur le gravier du Luxembourg, c’est facile. Il suffit de les regarder, sérieusement, sans expression particulière, sans sourire idiot, presque avec indifférence. Juste un peu d’intensité. C’est ça le truc. S’ils s’en aperçoivent, alors c’est gagné. Ils vous regardent à leur tour, intensément, sans crainte, sans ciller, un peu surpris, interrogateurs. Ils ont l’air de se dire : « Qui est-ce, ce type qui me regarde sans plisser les yeux, sans étirer les coins de sa bouche, sans faire des bruits idiots avec ses lèvres ? Qui c’est ce type qui ne cherche pas à parler à Maman, à lui demander mon âge ou comment je m’appelle, à lui dire combien je suis mignon, ou éveillé, ou grand pour mon âge ? Qui c’est ce type qui me considère, qui me jauge, tranquillement, d’égal à égal ? C’est ça ! C’est un égal. Ce type est un égal. Il est comme moi. Il découvre. Il absorbe. Peut-être que c’est la première fois qu’il vient dans ce jardin. Comme moi. Alors, il regarde, il observe, il découvre. Peut-être qu’il cherche un ami ? Ah ! S’il pouvait parler ! Mais non, il ne peut pas, bien sûr ! Dommage ! Et si je lui donnais un biscuit ? Autour d’un biscuit, on pourrait faire connaissance. Mais tout ce qui me reste en fait de gâteaux, ce sont des miettes en vrac sous mes fesses au fond de ma poussette. Alors je vais lui faire un sourire. C’est tout ce que je peux faire aujourd’hui. Peut-être qu’il reviendra demain… »

*

Dans sa poussette Yoyo, l’enfant, intéressé, regarde autour de lui, calmement. Derrière lui, les deux mains sur le guidon, le regard ailleurs, sa maman parle aux iPods qui pointent de ses oreilles. La poussette avance sur le gravier tandis que les joues de l’enfant tremblotent au rythme des chaos de l’allée qui mène au grand bassin.  Au moment où elle va atteindre le banc où je passe le temps, je mets en route mon stratagème.

À ceux qui voudraient tenter l’expérience en appliquant ma méthode, je voudrais recommander la prudence. Nous vivons désormais dans une époque où regarder des enfants qui ne sont pas les siens quand on a dépassé un certain âge expose à d’éventuels désagréments pouvant aller jusqu’aux poursuites judiciaires. Alors, mollo, hein ?

Mais cet après-midi, les circonstances me sont favorables : Maman a lâché le guidon et, tout en poussant du ventre la voiture de son fils, de deux pouces énervés, elle compose un interminable texto. Pour le moment et pour elle, rien d’autre n’a d’importance. Alors, sans expression particulière, sans sourire idiot, presque avec indifférence, mais avec juste un peu d’intensité, je regarde l’enfant dans les yeux. Et l’enfant l’a senti, et l’enfant me regarde. Et tandis que sa voiture avance, l’enfant tourne la tête pour me suivre des yeux, et tandis qu’il s’éloigne, l’enfant se penche tant qu’il peut en dehors de la poussette pour ne pas me perdre du regard. Et je sens toutes les interrogations qu’il agite dans sa tête : « Qui c’est, ce type etc… »

Alors, je n’y tiens plus et je lui souris.
Alors, lui, imperturbable, sans sourire, presque avec indifférence, il me fait un clin d’œil.

Je vous le jure ; il m’a fait un clin d’œil ; appuyé même ; malin ; complice !
Ou alors, c’est moi qui imagine.

Petite note à l’usage de mes biographes (1)

1- Souvenir d’enfance

Je suis né en octobre 1942 dans une clinique du 9ème arrondissement. Comme du reste de ma vie en général, je n’ai que très peu de souvenirs de mon enfance. En voici un cependant que je n’oublierai jamais :

Une nuit d’été 1944, je me suis levé de mon petit lit pour aller me planter devant la porte fenêtre de ma chambre. A l’époque, nous habitions au cinquième étage du numéro 20 du Boulevard de Port-Royal. Donc, il faisait nuit et je crois même me souvenir de ce détail supplémentaire : la pleine lune éclairait l’immeuble d’en face. Et j’étais là, le front collé sur la vitre, à contempler sa façade gris pâle qu’aucune Continuer la lecture de Petite note à l’usage de mes biographes (1)

Le canard (1)

Cette aventure  (presque véridique) m’a été racontée par Thomas à qui je la dédie.

1er épisode
C’est presque l’automne. Dans quelques jours, ce sera la rentrée des classes. Après deux mois de plage, de palangrotte et de piscine, de cocas, de copains et de vélo, après quantités de marchés sous les platanes, de longues et tièdes soirées volées à l’attention des parents, de parties de Monopoly et de gin rummy, de films pour grandes personnes, de chocolats glacés aux terrasses du port, après des semaines de soleil, de chaleur et d’odeurs, ce sera bientôt Paris et la fin des vacances.
Mais avant, il ira passer quelques jours chez sa tante. Quand il dit qu’il n’a pas envie, qu’il aimerait mieux rester là, on lui répond que ce n’est pas possible, qu’il faut bien rendre la maison, que ce ne sera pas long et puis que c’est comme ça. On lui dit aussi qu’Eygalières, ce n’est pas bien loin – moins de deux heures de voiture – que la maison est très belle, avec un grand terrain, qu’il y sera libre pour faire du vélo, que le calme de la campagne, ça lui fera du bien après toutes ces semaines d’excitation du bord de mer, enfin des tas de trucs de ce genre. Il n’empêche Continuer la lecture de Le canard (1)