Trois cafés (3)

(…)En fait je me rappelle plus très bien. Mais ce que je me rappelle, c’est que dehors, il faisait un temps de chien, une grosse averse avec des bourrasques glacées. C’est peut-être ça qui m’a donné l’impression que la porte s’était ouverte brusquement. Ben oui, la différence entre le calme dedans et la tempête dehors. Ça ou le coup de tonnerre qu’a éclaté en même temps qu’il ouvrait la porte. 

Bon, c’est pas grave, on s’en fiche. Brusquement ou pas, la porte s’est ouverte et il est apparu. Très grand, très maigre, efflanqué même. Il portait un drôle de costume, je veux dire un costume comme on en voit pas tous les jours par ici, un costume bizarre, plutôt gris clair, à carreaux. Quand je dis qu’il était à carreaux, le costume, vous risquez de vous faire une fausse image, parce qu’un costume à carreaux, moi je trouve ça plutôt vulgaire. Mais là, pas du tout, au contraire. Le tissu était plein de petites lignes noires plus ou moins serrées. Sur la veste, ça formait comme des carreaux, plus ou moins gris. Pareil sur le gilet en dessous et pareil sur le pantalon. Plutôt chic, le bonhomme. Plus tard, Dumoulot m’a dit que c’était un Prince de Galles. Pas le bonhomme, le costume. Ce qu’était moins chic — d’après Dumoulot qui s’y connait en élégances — c’est qu’à la place d’une chemise-cravate comme il aurait fallu, il portait une sorte de ticheurte, blanc, un peu flasque, — un Marcel m’a soufflé Dumoulot — et un petit foulard rouge, genre bandana, bien serré autour du cou. Mais le plus bizarre, c’était pas le Prince de Galles ni le Marcel dessous, c’était qu’il était pas mouillé du tout. Le type : pas de parapluie, pas d’imper, pas de chapeau, rien, dehors il pleut des cordes et il est pas mouillé. J’ai toujours pas compris comment il avait fait? À croire qu’il était passé entre les gouttes.

Bon. Ensuite, il a fait deux pas dans la salle et s’est arrêté pour nous regarder tous, les uns après les autres, deux trois secondes chacun. On aurait presque dit qu’il prenait des notes. Il a commencé par Cottard, son gros ventre, ses petites lunettes et son air de rien ; ensuite Dumoulot qui s’était retourné pour voir le nouvel arrivant, ensuite moi et puis Madame Françoise, celle qui tenait le kiosque de la place du 15 août mais qu’a fermé il y a trois ans parce qu’il y avait plus de clients. Il a fini par Georges qui venait d’apparaitre de derrière le zinc en remontant de la cave avec quatre bouteilles de Béthune village. Ce n’est qu’après qu’on a entendu sa voix pour la première fois. Il a dit : « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » Il a dit ça d’une voix claire, mais pas trop forte, pas genre présentateur d’émission de télévision, si vous voyez ce que je veux dire : « Mesdames et Messieurs, bonjour ! Bienvenue sur le plateau de Qui qu’en veut ? la plus marrante des émissions d’enchères. Et sans transition, nous passons tout de suite à notre premier objet, une tasse à thé spéciale gaucher !» Non, pas du tout. Juste un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » d’une voix normale, assez forte pour qu’on l’entende bien mais pas trop pour qu’on ait pas l’impression de se faire engueuler. Nous on était là, bouche bée, à le regarder, sans savoir quoi faire. Parce que nous, quand on arrive dans le bistrot de Georges, c’est pas l’usage de saluer la compagnie à la cantonade. On serait plutôt genre discret ; moi, en tout cas. De toute façon, primo, je parle plus à Cottard depuis deux ans, deuxio, j’arrive toujours avant Madame Françoise, comme ça j’ai pas à la saluer, tertio, j’évite Dumoulot pour pas qu’il me raconte la martingale qu’a son beau-frère pour gagner à coup sûr au Loto, et quarto, c’est plutôt Georges qui me salue que l’inverse ; normal, c’est moi le client.

Alors, vous pensez ! Un type qu’arrive dans le bistrot de Georges à l’improviste et en Prince de Galles, et qui balance comme ça, sans prévenir, un « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » alors que personne le connait, ça peut surprendre, non ? Alors on est restée bouche bée. C’est pour ça.

Mais c’était pas fini, vous allez voir. Deux pas de plus et il était au zinc et, en détachant bien chaque mot, chaque syllabe, il a dit doucement et poliment à Georges : « Trois cafés s’il te plait. »

A SUIVRE 

ET DEMAIN :
Les oiseaux sont des cons

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