Archives de catégorie : Textes

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (4)

Je regrette de vous le dire, Simonet : vous n’avez pas vraiment rempli votre contrat. Vous êtes d’accord, Bertram, je pense ?

— Absolument, confirma Fitzwarren.

— Tout à fait d’accord, crut bon d’ajouter l’aubergiste.

Si l’opinion du tenancier m’importait peu, il n’en était pas de même pour celles des deux autres hommes. Je tenais d’autant plus à leur estime que j’allais vivre avec eux dans une quasi intimité pendant les deux mois à venir. Il fallait donc que je m’explique.

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— Messieurs, je vois que je me suis mal fait comprendre. En fait, je n’ai jamais su raconter une histoire et, contrairement aux apparences, ce n’est pas de l’enterrement de mon père que j’ai voulu faire le sujet de ma première fois. C’est ma maladresse qui l’a fait passer au premier plan, occultant ce que je voulais vraiment vous dire. Écoutez-moi encore quelques instants et vous comprendrez. Voici :

Ce soir, au cours du diner, nous avons parlé un peu de tout, et puis, chacun à notre tour, chacun à sa manière, nous avons raconté un évènement marquant de notre vie, une première fois. Ce qui est remarquable, c’est qu’aucun d’entre nous n’a évoqué sa guerre. Pourtant, il est évident Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (4)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (3)

À l’instant où les hommes en noir s’étaient écartés, j’avais senti quelque chose remuer en moi, une toute petite chose, tout au fond, quelque part, dans la région de l’estomac ; non, pas quelque chose, plutôt un léger vide ; presque rien en somme ; peut-être la prise de conscience du caractère définitif de ce qui était en train de se passer ; peut-être celle de l’homme qui réalise que le dernier rempart qui le séparait encore de sa propre mort vient de tomber. Attentif, je retournai en moi-même encore une fois dans l’espoir de qualifier cette fragile sensation. Mais elle avait disparu, sans doute effarouchée par l’analyse à laquelle je voulais la soumettre. Je me sentis redevenir inerte et froid.

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C’est au moment où le prêtre ébauchait le geste de la première bénédiction qu’un grand bruit se fit entendre au fond de la nef. On aurait dit une galopade d’étudiants chahuteurs dans les couloirs sonores de la Faculté de Droit. J’entendais des chuchotements, des rires étouffés, des exclamations réprimées. Il y eut la chute étincelante d’un objet métallique, d’autres chuchotements puis le silence.

Le prêtre s’était figé. Je me retournai. C’était un groupe de personnes, peut-être vingt, peut-être trente. Hésitants, tassés les uns contre les autres, ils avançaient vers le cercueil dans l’allée centrale. Il n’y avait que des hommes. Loin d’être des étudiants, ils avaient plutôt l’air de notables de province en goguette, au sortir d’un banquet. Leurs visages étaient rouges, leur souffle court et leur manteaux épais. Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (3)

Rendez-vous à cinq heures : fausses critiques

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Fausses critiques

Bravant le Covid et ses affluents je suis allé récemment au cinéma deux fois de suite. Choisissant mes salles et mes horaires, chapeauté, ganté, masqué, incognito, j’ai pu voir la, première fois Les Illusions perdues et, la deuxième, Licorice Pizza.
Étant plutôt occupé en ce moment à procrastiner la poursuite de la rédaction d’un nouveau roman qui pour l’instant n’est écrit la moitié, je n’ai pas le temps aujourd’hui d’écrire de véritable « Critique Aisée » sur ces deux films.
Je n’en dirai donc que quelques mots, destinés, comme toute critique qui se respecte, non pas à l’analyse de ces œuvres mais à vous faire savoir ce que j’en ai pensé, car c’est bien ça que vous êtes venu chercher ici , n’est-ce pas ?

Les Illusions perdues
Xavier Giannoli – 2021
Allons-y franchement : Ce film, d’un grand classicisme, est une vraie réussite. La reconstitution est parfaite de cette étrange époque de la Restauration ou les Libéraux, les Républicains et les Ultras s’opposent Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures : fausses critiques

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (2)

Je n’y étais pas entré depuis plus de vingt ans mais, par la force de l’habitude, j’avais pris la porte de côté, celle qui ouvrait sur le déambulatoire et ses murs recouverts d’ex-votos. Amour et reconnaissance à N.D. du Perpétuel Secours -1911 – M.R.B.  …  Merci – J.B. – 1897 … Confiance à Marie, Grâce obtenue, Reconnaissance S.G. 1913 … autant de télégrammes de remerciements adressés à Marie, à Sainte Rita ou à Sainte Firmine.

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L’église était déserte. Tout au fond, surplombant la nef de ses ternes tuyauteries, les grandes orgues jouaient quelques accords reconnaissables, puis s’interrompaient pour les reprendre à nouveau sur un ton ou un tempo différent. Entre deux accords solennels, on entendait à peine la sourde rumeur de la rue. De temps en temps, le claquement d’une porte à ressort, le grincement d’un banc trainé sur le carrelage, la chute d’une pièce de monnaie dans un tronc sonnaient sous les voutes, attestant d’une présence humaine, quelque part, invisible. Je m’assis sur la première chaise venue, me renversai contre son dossier et me mis à contempler la charpente de la nef. L’alternance des Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (2)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (1)

Vous souvenez-vous que « La Nuit d’Amsterdam » se terminait comme ça ?

Ce fut au tour de Bauer d’intervenir :
— Tout cela est bel et bon, mon cher, mais dites-moi, nous vous avons laissé inconscient sur le pavé d’une rue chaude d’un quartier mal famé d’Amsterdam, abandonné par votre cousin et vos amis collégiens. Que s’est-il passé ensuite ?
— Ensuite ? Oh, rien de bien important, répondit Fitzwarren. Je me suis réveillé dans un hôpital sous la surveillance d’une jolie infirmière, Alicia. Nous nous sommes mariés deux ans plus tard. Nous avons un Terrier Jack Russel du nom de Snoopy, et trois enfants.

Oui ? Tant mieux, comme ça on peut passer à la suite :

 

La matinée de Sainte-Firmine d’Amelia 

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Aux derniers mots de Fitzwarren, Bauer avait éclaté de rire.

— Ah ! Bertram Willoughby ! Assurément, vous êtes anglais ! Understatement ! C’est bien le mot que l’on utilise chez vous, n’est-ce pas ? Une vie d’adulte en trois courtes phrases, il n’y a que vous pour faire ça !

— Mais, Franz, objecta Fitzwarren innocemment, que vouliez-vous que je vous dise de plus ? Tout ce que je m’étais engagé à raconter, c’était une première fois, et je l’ai fait avec Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La matinée de Ste Firmine d’Amelia (1)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : 2 – La nuit d’Amsterdam (texte intégral)

Cette Nuit d’Amsterdam fait suite à la Nuit des Roggenfelder que vous avez pu lire ici il y a quelques temps. Ces deux nouvelles, pratiquement indépendantes, font partie de la série  LES TROIS PREMIÈRES FOIS. Encore du déjà lu ! Je sais, mais c’est pour vous remettre dans l’ambiance.
La troisième nouvelle, La matinée de Sainte Firmine d’Amelia, paraitra à partir d’après-demain.

 

À mesure qu’avançait le récit de cette nuit agitée en montagne, je n’avais pas été sans remarquer que des clients de l’auberge, de plus en plus nombreux, s’étaient approchés de notre table, certains allant même jusqu’à tirer des tabourets et des fauteuils jusqu’à nous pour mieux entendre les aventures du jeune Franz et tandis qu’il racontait, tous se taisaient en fumant la pipe ou le cigare et en buvant des bocks.  Quand on en arriva au refus du conteur de révéler la réalité de ses relations avec la jeune fille, il y eut dans l’assistance un brouhaha général de déception. J’entendis même un homme lancer avec un fort accent wallon :

— Ah ben merci brâmint ! Ça valait pas de rawarder si longtemps, une fois !

L’assemblée se dispersa, et comme la nuit avait bien avancé, les badauds commencèrent à quitter l’établissement pour le brouillard du quai.

Bauer prit alors la parole.

— Messieurs, malgré votre air dépité, je pense que vous voudrez bien considérer que j’ai largement tenu Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : 2 – La nuit d’Amsterdam (texte intégral)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : 1 – La nuit des Roggenfelder (texte intégral)

Avant de publier la troisième nouvelle de la série intitulée « Les trois premières fois « , j’ai voulu vous remettre dans l’ambiance enfumée et bavarde de cette nuit de l’Auberge des Hollandais où se sont retrouvés, réunis par leur désir de voyage, Franz, l’Autrichien, Bertram, le Britannique et François, le Français. C’est pourquoi, aujourd’hui je publie le texte intégral de La Nuit des Roggenfelder. La deuxième, La Nuit d’Amsterdam, sera republiée après demain, et ce n’est qu’à partir du 30 janvier que sera publiée en quatre épisodes la dernière de ces nouvelle « La Matinée de Sainte Firmine d’Amelia« .

LES TROIS PREMIÈRES FOIS

Le diner s’était prolongé fort tard dans la nuit. D’abondantes volutes de fumées bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de l’auberge en enveloppant la roue de charrette qui, avec ses pauvres ampoules électriques, faisait office de lustre au-dessus de nos têtes. Depuis quelques instants, sans doute sous l’effet des mets et des vins que nous avions absorbés en quantité, nous étions tombés dans un silence méditatif qui contrastait avec la gaité et la vivacité des conversations que nous avions échangées jusque-là.

Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous étions rencontrés pour la première fois quelques heures auparavant dans les Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : 1 – La nuit des Roggenfelder (texte intégral)

Je reste ouvert

Récemment, rebondissant sur son texte « Un café ? Non merci ! » publié ici il y a un eu plus d’un an, Lorenzo a souhaité que « j’apporte un peu de contradiction à mon enthousiasme pour les cafés »

Étrange demande  que celle qui m’est faite de m’apporter à moi-même ma propre contradiction. Bien sûr, il m’arrive, à moi comme à d’autres, de dire tout et son contraire et même n’importe quoi, mais moi, quand je le fais, c’est involontaire et je préfère l’expliquer par mon manque de mémoire que par ma versatilité ou ma schizophrénie.

Dans le cas présent, celui des cafés, il m’est difficile de contredire aujourd’hui ce Continuer la lecture de Je reste ouvert

Critique aisée 223 – Le Voyant d’Étampes

Critique aisée 223

Le Voyant d’Etampes
Abel Quentin-2021
Éditions de l’Observatoire – 380 pages – 20 €

Au début, on pense à Houellebecq ; un universitaire sur le retour, un peu alcoolique, solitaire, drôle, ironique, amer, lucide… Houellebecq. Après, on pense à Philippe Roth, victime de la pensée unique, de la racialisation et de la correctitude politique.

Jean Roscoff, le narrateur du Voyant d’Étampes, est un peu tout ça, prof, alcoolique, nostalgique d’une ex-femme pour laquelle il n’était pas fait, père attendri d’une fille aimante mais moutonnière, aigri par un échec littéraire de jeunesse, bientôt victime d’une de ces campagnes dont nos jeunes élites ont fait leur arme de destruction massive : l’antiracisme fureteur, la racialisation indéfrisable, le Wokisme intégral. (A la place d’  « intégral », mon correcteur d’orthographe automatique s’obstine à me proposer « intergalactique ». Il est en avance sur son temps, mon correcteur, mais de combien de mois ?)
Et ce qu’on lui reproche, à ce Roscoff-Houellebecq-Roth qui a écrit un ouvrage savant sur un poète ignoré, américain, communiste et disparu, c’est de n’avoir pas mis suffisamment en avant la négritude du bonhomme. Alors qu’en d’autres temps, Continuer la lecture de Critique aisée 223 – Le Voyant d’Étampes

Rendez-vous à cinq heures : Un barrage contre l’Atlantique

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Un barrage contre l’Atlantique
par Lorenzo

J’ai lu le dernier roman de Frédéric Beigbeder :
Frédéric Beigbeder a réussi à écrire un roman avec une succession de phrases indépendantes, imagées et poétiques, sans rapport chronologique ou logique entre elles. J’admire cette forme nouvelle d’écriture un peu comme celle d’Hemingway. Je ne l’ai pas trouvée fastidieuse contrairement à celle d’Eric Neuhoff dont le style aussi épuré, un sujet, un verbe, un complément, est lassant Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures : Un barrage contre l’Atlantique