Archives de catégorie : Récit

Le journal de Lorenzo

Une fois n’est pas coutume, je parlerai de mes dernières photos ou plutôt de ce qu’elles montrent. Pas question de les expliquer ni de leur donner un sens puisqu’elles ne font que reproduire la réalité.

Sur la première figure une oeuvre d’Arcimboldo d’un humour inhabituel en Peinture mais aussi pour son époque où la plupart étaient inspirées par l’Histoire Sainte. Il fait ainsi un pied de nez à l’Eglise. Pour preuve, aucune des 250 peintures de Continuer la lecture de Le journal de Lorenzo

Go West ! (59)

(…) Sitôt le bitume quitté, le pick-up se mit à tanguer et à rouler. L’enfer s’était déchaîné : à l’arrière, quelque chose de lourd et de métallique se mit à cogner sur le plancher et sur les bords du plateau ; dans les passages de roue et sous la carrosserie, des milliers de cailloux venaient mitrailler la tôle tandis qu’une tempête de sable s’installait à l’intérieur de la cabine. Vers l’avant, la voiture poussait la lueur de ses phares de part et d’autre de doubles traces zig-zaguantes qui se chevauchaient, se coupaient et se recoupaient les unes les autres avant de disparaitre sous la voiture. J’étais aux anges. J’étais même tellement heureux que je poussai un long cri de cow-boy : Yahooo !

Surexcité, je braquai légèrement sur la gauche pour quitter la piste dans un long virage. Sous moi, il n’y avait plus de traces mais un immense terrain vierge, fait de cailloux, de sable et de petites plantes desséchées, un espace où l’homme n’avait probablement jamais mis une roue. Tout à coup, sur toute la largeur de mon champ de vision, apparurent comme de larges marges irrégulières et incurvées. Elles descendaient vers une partie plus plate et plus large encombrée de cailloux et de petits rochers. En un éclair, je devinai que je fonçais vers un arroyo à sec, un de ces torrents du désert qui se forment en quelques instants à l’occasion d’un orage et se creusent un lit dans le sable pour y disparaitre en quelques jours. De l’autre côté de l’arroyo, une petite falaise abrupte Continuer la lecture de Go West ! (59)

Go West ! (58)

(…) Il avait un but, Tom, un plan dans sa tête : remettre en marche la machine à piston libre, repartir à La Jolla en automne pour passer un master en géophysique, revenir travailler trois ans à la Belridge pour lui rembourser ses études… cinq ans tout tracés. Pour ce qui est de Laureen, sa petite amie, elle ne faisait pas partie du plan, du moins pas consciemment. On verrait plus tard…plus tard… l’étranger surement, le pétrole… Aramco peut-être, l’Arabie Saoudite, ou alors l’Irak, l’Iran… le monde…
Et moi, mon plan, c’était quoi ?

Si j’avais un peu de chance, entrer à l’École des Mines, aux Ponts, à Centrale… l’une ou l’autre, quelle importance ? Et après ? Après ? On verrait bien. De toute façon ce serait facile, sans effort. Mais avant ça ? Demain, la semaine prochaine ? Revoir Patricia ? Coucher avec elle pendant une semaine, quinze jours ? Et après ? Rentrer en France, amoureux triste et résigné ? Reprendre la drague éternelle ? Raconter ses aventures américaines à des amis qui se lasseront vite de les entendre ? Lamentable… presque pathétique. Je suis un Holden Caulfield attardé, un Vigny matérialiste… Pas de futur, pas de futur voulu en tout cas.
Il a de la chance Tom, il a un futur, lui, un futur qu’il voit, et même si Laureen Continuer la lecture de Go West ! (58)

Go West ! (57)

(…) j’ai les yeux fermés mais je sais que ce n’est pas la nuit ; ce n’est même que la fin de l’après-midi ; dehors, on entend des voitures qui passent, des piétons qui parlent ; je sens un corps collé contre le mien ; il a épousé sa forme ; je sens son dos, ses reins, ses cuisses ; sa tête est légère sur mon bras gauche étendu en travers du lit ; ses cheveux agacent mon nez ; son odeur m’émeut ; mon bras droit est passé sous le sien et ma main enveloppe un petit sein ; sa douceur me bouleverse ; Patricia, Patricia, enfin… ; elle dort ; nous avons fait l’amour ; je la désire encore, mais je veux la laisser dormir ; je l’aime ; je suis détendu ; je pèse sur la terre ; je la ressens sous moi, sous le lit, sous l’hôtel ; elle tourne, je peux le sentir ; je suis bien ; je suis amoureux ; je ne pense à rien, même pas au fait que demain, Patricia partira. À rien… et je me rendors.

J’ai ouvert les yeux. Se détachant sur le mur encore noir, les deux vitrages de la fenêtre à l’anglaise sont gris clair. C’est le jour qui se lève. Tout de suite, je me souviens de Patricia et de son corps contre le mien mais je sais qu’il n’est pas là. Pourtant, tout à l’heure, sa présence dans mon lit n’était pas un rêve, sinon je l’aurais déjà oubliée. C’était le résultat d’un effort de ma mémoire, peut-être ce que l’on appelle un songe éveillé, un rêve où l’on s’efforce et où parfois on arrive à orienter le cours de son développement. Je tente de poursuivre le mien, mais comme un Continuer la lecture de Go West ! (57)

Go West ! (56)

(…) Mais ça n’a pas duré et, à la prochaine apparition de Mitchum, Judy s’est à nouveau jetée dans mes bras. Et ainsi de suite, de rebondissement en rebondissement, jusqu’à la fin du film. Quand, après l’apparition du mot FIN, l’écran devint blanc à travers le pare-brise, les lampadaires du parking s’éclairèrent tous ensemble et les voitures qui nous entouraient commencèrent à démarrer. Judy et moi n’avions pas été bien loin dans un flirt a peine poussé… pas mal de first base, un peu de second base, mais surtout pas de troisième base. Encore aujourd’hui, je suis persuadé que ni Judy ni moi ne souhaitions y parvenir.

Les filles nous ont raccompagné jusqu’au bowling. Nous avons échangé nos noms et nos adresses — si jamais tu viens en France… — puis Tom et moi nous avons quitté Bakersfield dans la Corvette décapotée. Nous avons roulé en silence jusqu’au guest house. Aucun de nous deux ne souhaitait raconter à l’autre ce qui s’était réellement passé dans la voiture. Deux jeunes hommes frustrés, deux gentlemen ? Aujourd’hui je ne sais plus. Tom m’a dit « Bonne nuit. Demain matin 7 heures, je viens directement au guest house et on regarde tout ça. D’accord ? »
J’ai dit « D’accord, bien sûr, et merci pour le restaurant, le film, tout ça. Sacrée soirée ! C’était sympa. » Et il est reparti vers Taft, vers son motel. A l’époque, on ne disait pas « super » ou « top », alors, « c’était sympa. »

Il est une heure du matin. Je suis fatigué, j’ai sommeil… les bières sans doute. Je n’allume pas de lumière, je me débarrasse de l’essentiel de mes vêtements et je m’affale sur le lit. Je suis étendu sur le dos, en caleçon et chaussettes, les yeux fermés, convaincu que le sommeil va très vite couronner cette journée, finalement plutôt agréable. Dans l’après-midi, j’ai décidé de tenter une autre méthode pour avancer dans ma traduction. Je vais proposer à Tom Continuer la lecture de Go West ! (56)

Go West ! (55)

(…) Arrivé au drive-in, vous commenciez par passer une sorte de péage, un guichet où vous achetiez deux places, car on n’a jamais vu personne aller seul dans ce genre d’endroit. Ensuite, il fallait rouler dans les allées d’un immense parking au milieu d’autres voitures qui toutes faisaient face à un écran gigantesque jusqu’à ce que vous trouviez votre place. Là, vous gariez votre voiture juste à côté d’un piquet et, de ce piquet, tendant le bras par la fenêtre, vous attrapiez le petit haut-parleur destiné à vous prodiguer le son du film et vous l’accrochiez à votre portière. Vous aviez alors tout ce qu’il fallait pour assister depuis votre voiture à la projection de deux films consécutifs.

Si vers cette époque, vous avez un jour mis les pieds dans une salle de cinéma aux États-Unis, et plus précisément dans un cinéma de l’Amérique profonde, qu’elle soit rurale ou urbaine, vous avez compris que regarder le film n’est pas l’objectif principal des spectateurs. À cette occasion, vous aviez sûrement remarqué que presque tous arrivaient dans la salle les bras chargés de récipients en carton remplis de tas de choses plus ou moins solides, granuleuses, visqueuses ou liquides qu’ils ingéraient et renouvelaient pendant toute la durée de la séance, emplissant la salle de bruits parasites et d’odeurs sucrées qui venaient s’ajouter aux fumées de Winston et de Marlboro. J’en avais moi-même fait l’expérience quelques jours plus tôt à Flagstaff et j’avais été saisi par le contraste entre le chahut amical qui régnait dans la salle du Harkins Theater de Market Place et la ferveur du silence de chapelle qui baignait mes salles de cinéma du Quartier Latin. Au début, ces façons de faire, que je qualifiais alors de sauvages, m’avaient plutôt énervé, mais je n’avais pas tardé à comprendre que dans ce pays, dans ce genre de région et de ville, on n’allait pas voir un film, mais on allait au cinéma. Pour les jeunes en particulier, il s’agissait de se retrouver entre soi, de faire un peu de bruit, de manger des popcorns en buvant du Coca-Cola et de flirter avec la fille qui était à côté de vous, votre date du jour, en tentant de parvenir au moins à une « first base » ou plus si affinités. Si le film Continuer la lecture de Go West ! (55)

Go West ! (54)

(…) On aurait dit un défilé, la présentation d’une collection automobile. Décapotables ou conduites intérieures, vieilles ou récentes, rutilantes ou cabossées, ce que toutes ces voitures avaient en commun, c’était la musique hétéroclite qui sortait de leur habitacle, les coudes dénudés qui dépassaient de leurs portières aux vitres toutes baissées, la jeunesse insolente de leurs conducteurs et de leurs passagers. La nuit était tombée et la température qui avait baissé d’un ou deux degrés était devenue agréable. Tom a descendu lentement Chester Avenue jusqu’à son croisement avec une autre avenue qui était presque aussi large. Le feu de circulation était au rouge. La Corvette s’est arrêtée sur la file de gauche. Devant nous, le feu pendait au milieu du carrefour et la pancarte disait Truxtun Avenue.

Le moteur de la Corvette se mit à rugir comme pour un départ de course. Je regardai Tom, concentré, la nuque raide, les bras tendus, les mains serrées sur le volant. Jusque-là, il m’avait paru un conducteur calme, prudent et plutôt ménager de sa voiture. Je ne l’avais jamais vu se comporter d’une manière qu’en d’autres circonstances j’aurais jugée ordinaire ou puérile. Mais, confortablement installé sur la moleskine rouge, je n’avais pas d’avis, je ne portais pas de jugement. Je me sentais bien. Les quelques bières que nous avions bues au motel, le confort de la voiture, la douceur de la nuit, tout cela m’avait fait oublier ma situation précaire. Et pour l’instant, j’étais un type ordinaire dans la voiture de sport décapotée d’un ami au milieu d’une ville conquise par une jeunesse sans soucis.

Annoncé par un unique coup de sonnette, le feu passa au vert. Continuer la lecture de Go West ! (54)

Une semaine aux Seychelles (4/4)

(publié une première fois en décembre 2017)

Quatrième partie : Queue de poisson

Je passai toute la journée sur les petites routes en lacets de l’ile, ravi par le son clair et joyeux du moteur de la Mini-Moke et l’agréable sensation de jeunesse et de liberté que donne l’absence de portes et de fenêtres. Je m’arrêtais sur des surplombs pour regarder dix mètres plus bas l’océan se fracasser sur les rochers, je prenais à la volée des petits chemins de sable couverts de palmes desséchées pour atteindre des plages étroites et désertes où la pente de sable blond était battue sans arrêt par des vagues tellement brutales que je n’osais pas m’y baigner. Un peu plus loin, je déjeunai à l’ombre d’une toile tendue sur la petite terrasse d’une baraque en bois plantée de travers entre les coques retournées des bateaux de pêcheurs. Je m’offris même un bain de mer et une sieste sous les cocotiers. Vers cinq heures, fatigué, brulé par le sel et le soleil, j’étais de retour à mon hôtel. Une nouvelle chambre m’y attendait. Sa terrasse donnait directement sur l’océan. Une bouteille de champagne dans une vasque en argent remplie de glace et une corbeille de fruits « avec les compliments de la direction » trônaient sur la table basse devant la baie vitrée.

Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles (4/4)

Une semaine aux Seychelles (3/4)

(publié une première fois en décembre 2017)

Troisième partie : Room service

Le lendemain de ma rencontre nocturne avec ce rat d’hôtel était un samedi. Les prochaines opérations d’expertise n’auraient lieu que le lundi suivant, ce qui me laissait tout un week-end pour me remettre. J’avais parfaitement conscience que mon hôtel n’était pour rien, ou pour pas grand-chose dans la présence d’un rat dans ma chambre. On imaginait facilement en effet que celui-ci, entré sans effraction par la baie entr’ouverte, avait exploré la pièce à la recherche de nourriture — contrairement à l’homme, le rat ne pense qu’à ça ; le reste, il le fait fréquemment mais machinalement, sans y penser — jusqu’à ce que, surpris par notre entrée, il se précipite dans la salle de bain et ne trouve rien de mieux pour se cacher que la cuvette des WC. Cette erreur grossière devait, je crois, lui être fatale. A y bien réfléchir, et me connaissant, s’il avait fait front, il aurait conservé une chance notable de s’en sortir, mais voilà… Continuer la lecture de Une semaine aux Seychelles (3/4)

Go West ! (53)

(…)Je pris alors en main le manuel de maintenance et passai directement à la table des matières. Il y avait un chapitre 6 : Pannes et dysfonctionnements – Méthodologie de réparation.
76 pages en tout ! Je commençai à lire :
6-1. Arrêts inopinés du moteur
6-1-1. Nature des arrêts
6-1-2. Vérifications préliminaires
Je survolai les deux paragraphes qui n’avaient pas l’air trop difficile à traduire. Je continuai de la même manière jusqu’au paragraphe 6-1-5. Démontages préalables dans lequel j’entrai, plein de confiance.

Elle ne dura pas.

À l’école, au lycée, des professeurs ont certainement tenté de vous apprendre une ou deux langues étrangères, vivantes ou mortes. Si c’est le cas, vous devez vous souvenir des deux types d’exercice de traduction que l’on pratique couramment dans l’enseignement des langues : le thème et la version. Dans ce cas, vous vous rappelez probablement que le thème, c’est dix fois plus difficile que la version. Dans la version, si vous comprenez ou si vous devinez par le contexte le sens d’un mot étranger que vous ne connaissiez pas, vous trouvez presque ipso facto sa traduction dans votre langue maternelle. Dans l’exercice du thème, par définition, vous connaissez le sens du mot à traduire. Mais si vous ignorez sa traduction dans l’autre langue, vous êtes perdu. Par exemple, si vous avez à traduire « She used to ride a horse every day » et que vous ignorez le sens du verbe « to ride », il y a fort à parier qu’avec un peu de réflexion, vous arriverez à deviner qu’il veut dire « monter ». Mais à l’inverse, si vous avez à traduire en anglais « Elle montait à cheval chaque jour » et que vous ne connaissez pas le verbe anglais adequat, vous êtes perdu. Ou bien vous restez sec et vous êtes déconsidéré, ou bien vous tentez des « She climbed a horse every day » et des « She used to go up a horse every day » et Continuer la lecture de Go West ! (53)