Archives de catégorie : Textes

Les fausses morts de Coriolan du Vannage (2/2) (Couleur café n°34)

temps de lecture : 3 minutes 

Couleur café n°34 (suite)

L’air affable et apitoyé tout à la fois, je m’approchai de la scène et dis :
— Pauvre petite bête, avec cette chaleur et à son âge, elle doit être épuisée …
Je parlais du chien, bien entendu, et d’ailleurs la dame ne s’y méprit pas une seconde puisqu’elle me répondit :
— Pensez-vous ! Il veut seulement que j’aille à la boulangerie d’en face !
Il y avait effectivement, en face, une boulangerie, mais je ne crus la dame qu’à moitié et je passai mon chemin.

Et voilà qu’aujourd’hui comme il y a quinze jours, je la retrouve dans la même situation. Moi qui connais bien le quartier, je sais qu’il n’y pas de boulangerie à moins de cinq cents mètres du Val Café. Et pourtant, la bête est allongée sur le flanc, la laisse est tendue, la femme exaspérée. La femme parle à la bête, mais d’où je suis, je ne peux entendre ce qu’elle dit. Le patron du Val est sorti sur sa terrasse ; il s’est planté à côté de ma table et, les bras croisés, souriant, il contemple la scène. Ça y est, la rue a trouvé son spectacle et les passants affairés, les promeneurs solitaires, les usagers de la RATP, les bougnats de Paris et les consommateurs de Jupiler vont oublier pour quelques instants les soucis qui les occupent ou le vide qui les habite. Ils auront quelque chose à raconter ce soir.

A présent, la femme a pris la position du Continuer la lecture de Les fausses morts de Coriolan du Vannage (2/2) (Couleur café n°34)

Les fausses morts de Coriolan du Vannage (1/2) (Couleur café n°34)

temps de lecture : 3 minutes 

Couleur café n°34

Les fausses morts de Coriolan du Vannage
première partie 

 Val Café
39 boulevard de Port Royal

C’est la première fois que je viens m’asseoir à la terrasse de ce café. À cette heure de la journée, elle est encore à l’ombre, mais dans une heure, les rayons du soleil couchant finiront par trouver l’enfilade du boulevard pour inonder la terrasse du Val Café.
C’est plutôt étrange que je n’aie jamais fréquenté le Val Café alors que j’ai presque toujours habité ce quartier. J’ai même passé les onze ou douze premières années de mon existence au numéro 20 de ce même boulevard, sur le trottoir d’en face, un peu plus bas, vers Les Gobelins. Mais à cette époque, je ne fréquentais pas encore les bistrots.
Le patron vient de m’apporter la bière pression que j’ai commandée. J’ai dû lui faire répéter trois fois la marque de la bière. Trois fois il me l’a dite en grommelot aveyronnais, ni aimable, ni hostile, juste auvergnat. J’ai fini par comprendre : Jupiler, une bière du Nord, blonde, dorée, légère, une Belge comme on les aime.

C’est la première fois que je viens au Val Café, mais cette femme, là-bas, ce n’est pas la première fois que je la vois. Blonde, elle aussi, Continuer la lecture de Les fausses morts de Coriolan du Vannage (1/2) (Couleur café n°34)

Fantasia chez les ploucs – Critique aisée n°240

temps de lecture : 2 minutes

Critique aisée n°240

Fantasia chez les ploucs
ou
Le bikini de diamants
Charles Williams – 1956
Poche – 9€

Je vous l’ai dit l’autre jour, je n’avais pas lu Fantasia chez les ploucs depuis des années et des années. Comme j’en avais parlé avec des larmes dans les yeux à des amis qui ne connaissaient pas ce bouquin des années 50, j’ai foncé chez mon meilleur libraire, où je ne l’ai pas trouvé en stock, pour foncer ensuite chez mon moins bon libraire, où je l’ai trouvé en nombre, en neuf et en occasion, mais je n’en ai pris que deux, et encore, pas sous le titre original. Sans concertation aucune, le nouvel éditeur avait profité de la nouvelle traduction pour changer le titre en « Le bikini de diamants ». Si l’éditeur prétend que ce changement a été adopté pour être fidèle au titre original, The diamond bikini, je doute fortement de cette explication, bien trop Continuer la lecture de Fantasia chez les ploucs – Critique aisée n°240

Breakfast in Paris

temps de lecture : 5 minutes

 Couleur café n°33

 Breakfast in Paris

Quand je suis arrivé, ils étaient installés à ma place habituelle. J’ai jeté un coup d’œil interrogatif à Kevin, le garçon, mais il a haussé les épaules avec une moue d’impuissance et il est parti en cuisine pour éviter la discussion. Je suis resté un instant planté là, devant eux, devant ma table. Ils n’ont pas dû me voir, ou alors ils ont fait semblant, ou alors ils n’ont pas compris, car ils n’ont pas bougé d’un cil. Alors, j’ai pris la table juste en face et depuis ma banquette, en attendant mon café allongé, tartines et beurre demi-sel, je les observe.

Elle… vingt-cinq ans, blonde, coiffée en queue de cheval, peu maquillée ; en guise de boucles d’oreille deux fins cercles d’or ; pas de bijou, à part une montre de sport, dont le bracelet dissimule à moitié un discret tatouage de poignet ; pantalon et blouson en tissu léger rose, T-shirt blanc sans marque ni déclaration d’intention. Elle porte des chaussures de tennis blanches et, bien qu’assise, je la devine grande et sportive, charpentée.

Il doit avoir deux ou trois ans de plus qu’elle. Il est chauve, mais de ces chauves volontaires, affirmés, dont le crâne luit impeccablement sous les appliques du café encore allumées. Il est plus grand qu’elle, quinze centimètres au moins, plus Continuer la lecture de Breakfast in Paris

Rendez-vous à cinq heures avec Pierre Adrian

la page de 16h47 est ouverte…

Que reviennent ceux qui sont loin
Roman de Pierre Adrian – Gallimard – 20€

Ce roman m’avait été conseillé par la rubrique littéraire du Figaro Magazine ou bien celle de Télérama, deux mondes que tout oppose sauf le même amour de la belle écriture. Cela n’est pas nouveau ; tous les deux m’ont fait découvrir quantité d’écrits formidables. Que reviennent ceux qui sont loin, de Pierre Adrian, m’a ému pour au moins trois raisons ;
1) le thème : après dix ans de vagabondages, le narrateur revient passer Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec Pierre Adrian

La Poursuite inexorable

J’ai sauté dans ma décapotable grand sport. Elle a démarré presque aussitôt. En moins d’une seconde, j’avais vérifié les cadrans : niveau de kérosène OK, altimètre OK, pression des pneus OK. J’ai jeté un coup d’œil sur les contacteurs : éjection, mitrailleuse, écran de fumée, tous étaient en position d’attente. La radio jouait très fort une sorte de valse ou de polka. Tout allait bien. J’allais réussir à échapper à Malevitch. Je me glissai dans la circulation, juste derrière une ambulance et je me détendis un peu en m’enfonçant dans mon siège. Encore une mission réussie…

Je levai la tête. Au-dessus de moi, légèrement sur l’arrière, un hélicoptère Continuer la lecture de La Poursuite inexorable

Photos-souvenir – 15

 Par Lorenzo dell’Acqua

Notre infirmière Carole nous apportait chaque mardi matin ces bonbons au goût de fraises artificielles pour que je ne m’énerve pas en salle d’endoscopie. Et pourtant, je ne me souviens pas m’y être jamais énervé une seule fois. Confondait-elle deux défauts, l’irritabilité et l’anxiété ? Peut-être avais-je les deux ? Mon anxiété a pourri ma vie et pas seulement professionnelle. Elle a eu cependant un mérite inestimable : elle m’a permis de ne jamais éprouver le moindre regret quand je pris ma retraite.

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L’Anomalie – Critique aisée n°239

temps de lecture : 5 minutes

critique aisée n°239

L’Anomalie
Hervé Le Tellier
Gallimard – 327 pages – 20 €
Prix Goncourt 2020

Avertissement : si vous vous foutez des états d’âme qui m’ont conduit à reprendre et à lire ce livre abandonné sur une table de nuit pendant plusieurs mois autant que de votre premier masque chirurgical, si vous ne vous intéressez qu’à mon avis motivé sur l’avant dernier Goncourt, alors vous pouvez sauter le paragraphe suivant, celui dont les premiers mots, Longtemps il est resté…, sont en caractères gras, disons épais, car gras, c’est moche, et passer directement à celui qui commence par « Donc, L’Anomalie d’Hervé Le Tellier »

Longtemps il est resté sur ma table de nuit, celui-là. Un an ? Davantage ?
C’est un ami qui me l’avait offert. Il faut dire que je n’achète pratiquement plus de livres, à deux occasions près : a) lorsque je veux en offrir un et b) quand je veux en relire un. Tenez, justement, pas plus tard que l’autre jour, Continuer la lecture de L’Anomalie – Critique aisée n°239

AVENTURE EN AFRIQUE (22)

temps de lecture : 4 minutes 

Il était de tradition au Niger lorsqu’en déplacement, on avait connaissance de la présence d’un coopérant isolé à moins d’une heure de route, de faire le détour pour lui rendre visite et passer avec lui la soirée et de repartir le lendemain. En Afrique on a du temps, on n’est jamais pressé. C’est comme cela que j’ai eu la visite un soir de Joël d’Auberville, un VP. L’AFVP (Association Française des Volontaires du Progrès) associations créée en 1963 à l’initiative de Charles de Gaulle, en réponse aux Peace Corps américains créés par J.F. Kennedy, qui existent toujours. De nombreux d’objecteurs de conscience masculins s’engageaient deux ans dans l’AFVP en remplacement du Service Militaire. En général ils étaient envoyés en brousse, dans des lieux difficiles ou isolés pour y exercer leur métier. Ils étaient visités régulièrement par un responsable de l’association. A l’époque, il nous a été raconté qu’un VP, dans un oasis dans la région de Bilma, avait été Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (22)

AVENTURE EN AFRIQUE (21)

temps de lecture : 3 minutes 

Un jour, en fin de soirée, Mamoudou était en avance pour venir nous chercher. Il était tout excité et me dit : « patron les Peuls viennent de me dire qu’à Kaoiara il y avait un charo ce soir et que nous pouvions y aller ». Je demandais ce qu’était un charo : « tu verras » ! Je demandais aux autres, ils ne connaissaient pas. Après l’aventure des zébus, je commençais tout de même à me méfier avec les Peuls mais « Bon, allé !, ce n’est pas trop loin, allons-y ».

Nous nous garons à l’extérieur du village. Nous sommes les seuls avec un véhicule. Nous nous rendons à pied sur la place principale du village. Là beaucoup de monde.

Je suis le seul “nassara”. Je me faufile pour être au premier rang suivi de mes gars. Au sol une limite Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (21)