Archives de catégorie : Fiction

Désirer l’infinitif

Par Marie-Claire (première publication le 23 avril 2017)

Avoir le cœur qui flanche, les larmes au bord des yeux. Sans trop savoir pourquoi, ne plus se passionner pour rien. Faire saigner ses chagrins comme un enfant égratigne un genou blessé.

Chercher refuge auprès du piano. Poser ses mains sur le clavier. Frapper une touche, puis deux, retrouver ses automatismes.

Traduire avec ses doigts les notes que l’on a gravées dans sa mémoire, les laisser pénétrer en soi, ressentir un bien être, une chaleur, la paix.

Ecouter la musique, d’abord tendre, s’enflammer. Y trouver l’écho de ses sentiments, communier avec elle, s’y noyer.

Interpréter enfin le calme revenu, se détendre.

Effleurer le clavier d’une dernière caresse et quitter le piano, consolé.

Prendre sur soi, être toujours sur le qui-vive. Offrir de soi une image si lisse que rien ne s’y accroche. Donner satisfaction… Et voir le temps passer.

Dans un sursaut, lâcher prise. Décider de prendre du recul. Continuer la lecture de Désirer l’infinitif

Go West ! (69)

(…)Il a choisi deux pendentifs, un Yongosona et un épi de Talasi. Il a demandé :« Combien pour les deux ? ». Je lui ai dit :« Deux fois 1 dollar » Il a sorti deux billets du rouleau et me les a donnés. Ensuite, il m’a tendu le Yongosona en disant « Pour toi, petite grenouille ! » et le Talasi à Pahana, « Pour toi !», et puis il a rejoint l’autre soldat dans leur voiture et ils sont partis vers l’ouest.
C’est comme ça que j’ai rencontré mon mari, Bo. »

C’était la deuxième fois qu’elle évoquait son mari. Il fallait absolument que j’en sache davantage, mais Mansi s’était tue. J’avais dans la tête tout un tas de questions : « Qui est ce mari ? Pourquoi n’est-il pas là ? Où est-il ? Comment est-il ?  Grand ? Costaud ? Jaloux ? Violent ? Est-ce qu’il ne risque pas de revenir, comme ça, sans prévenir ? » Maintenant, au moins, je savais qu’il était grand et probablement costaud, mais les autres questions, je n’osais pas les poser : quand on veut jouer les blasés, les hommes tranquilles et sûrs d’eux-mêmes, quand on partage un lit avec une dame, quand il s’agit de son lit conjugal, on ne s’inquiète pas de son mari. Mais finalement, je n’ai pas eu besoin de demander pour en apprendre davantage sur Bo.
Après un long silence, Mansi s’est retournée sur le lit. Elle s’est dressée puis s’est dirigée vers la porte. Au moment de la franchir, elle s’est immobilisée un instant, les jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, la tête inclinée de côté comme si elle réfléchissait. Sa silhouette sombre se détachait en contre-jour sur l’écran gris de l’encadrement. Elle faisait semblant d’hésiter, mais moi, je savais que c’était pour que je puisse contempler ses formes. Et puis, elle Continuer la lecture de Go West ! (69)

Go West ! (68)

(…)Je croyais qu’elle s’était endormie, quand d’un coup, elle se recroquevilla en chien de fusil et recommença à parler. A présent, sa tête était posée là où quelques instants plus tôt se trouvait le cendrier qu’elle avait écarté pour le poser à côté du lit et, tandis qu’elle entrait dans le récit de sa vie, sa voix résonnait dans mon ventre.

« Je suis née à Gallup au Nouveau Mexique, mais j’ai grandi dans le village de Shungopavi, là-haut dans la mesa.. Le village n’existe plus aujourd’hui. Il a été abandonné après la grande sécheresse de 48. Mais à cette époque, une trentaine de familles y vivaient. Mes parents sont morts l’un après l’autre quand j’étais encore toute petite. Comme le veut la coutume Hopi, j’ai été adoptée par une des familles et j’ai été élevé par la tribu avec les autres enfants. Je n’étais pas esclave ni même maltraitée puisque ma vraie mère était une Hopi. Mais ma mère adoptive me faisait accomplir des travaux qu’elle n’exigeait pas de ses propres enfants. Parfois même, elle me mettait au service Continuer la lecture de Go West ! (68)

Une sieste épatante

par Marie-Claire
— Moi, je l’aime bien Antoine !
J’ai entendu mon nom dans le brouillard de ma sieste. Jusque-là, j’avais été bercé par le ronron de la conversation d’Alice et de Jeanne et le chant des cigales. Il faisait chaud, la chambre était sombre et tranquille. Je m’y étais réfugié après le déjeuner. La fenêtre aux volets clos donnait sur la terrasse où mes deux amies bavardaient. Elles me croyaient probablement parti avec les autres, à la plage ou ailleurs.
J’aurais dû fermer la fenêtre, me mettre un oreiller sur la tête, ou tout simplement signaler ma présence. Je jure que si cette scène se passait maintenant, je le ferais ! Mais je ne savais pas alors que seule la partie apparente de l’iceberg est supportable…
J’ai tendu l’oreille :
— Moi aussi, je l’aime bien.
J’ai reconnu la voix de Jeanne. Jusque -là tout allait dans le bon sens. Mais Continuer la lecture de Une sieste épatante

Go West ! (67)

(…) Mais moi, je n’avais pas encore réfléchi à tout ça, je n’avais pas encore assez de recul pour réaliser ces similitudes, je n’en avais pas encore tiré de conclusion de ces points communs. Pour moi, les filles demeuraient un mystère. Alors, une femme…
Mais j’y pense : si vous n’avez connu ni les femmes ni les États-Unis de cette époque, je ne voudrais pas que vous vous en fassiez une fausse idée en généralisant à toute une génération ce que je suis en train de dire de quelques-unes. Il y a eu sûrement, là-bas et à cette époque, des filles qui avaient fait ou qui allaient faire l’amour par sentiment amoureux, mais cet été-là, je n’en ai pas rencontré.

Donc, assis sur mon canapé, j’étais perplexe et longtemps, je suis resté silencieux, à observer le petit pendule osciller, à manger des sandwiches épicés, à boire du vin rouge, fumer des cigarettes blondes. Et puis, avec le temps, le vin, la nourriture, la voix chaude de Nancy, je me suis détendu, j’ai changé de position sur le divan, j’ai quitté le pendule des yeux et j’ai décidé d’accepter les choses telles qu’elles étaient et telles qu’elles se présenteraient. J’ai commencé à répondre à Nancy, à lui faire une ou deux remarques idiotes sur la cuisine, le vin, à lui poser des questions stupides sur sa maison, ses meubles, à faire la conversation. En réalité, je voulais me mettre à son niveau de détachement. Je voulais éviter de la regarder, je voulais lui montrer que j’étais à l’aise parce que tout ça, pour moi, c’était presque de la routine. Mais je n’y arrivai pas et je finis par revenir au pendentif :
— Il est joli, ton bijou, là. Qu’est-ce que c’est ? C’est indien ?
Elle le saisit entre deux doigts et se pencha vers moi pour me le montrer de plus près.
— C’est un Yongosona, une divinité en forme de tortue. Continuer la lecture de Go West ! (67)

Go West ! (66)

(…)Il est encore moins fréquent que les auteurs développent  »in corpore textus » des considérations sur ce qu’ils auraient pu ou voulu écrire mais n’ont pas fait, par choix ou par incapacité. C’est là le travail des thésards et des critiques, pas celui des écrivains. Bien que depuis peu, je m’honore, sans vergogne ni fausse modestie, de faire partie de la caste des écrivants, avec en ligne de mire subliminale le statut, supérieur et au mieux posthume, d’écrivain, je vais quand même me permettre de transgresser cette règle.

Nous en étions donc au point où, après m’être roulé voluptueusement dans une baignoire avec une femme entreprenante, je me trouvais, vêtu seulement d’un peignoir trop grand, assis jambes croisées sur un divan en train d’observer le mouvement fascinant d’un délicat petit pendule de turquoise et d’argent qui oscillait entre deux jolis seins, tandis qu’on me tendait des plats exotiques et épicés.

A ce point du récit, littérairement parlant, il eut été parfaitement logique Continuer la lecture de Go West ! (66)

Un moment d’égarement

Première diffusion : 12/08/2017

Le couvert était mis : deux assiettes, les serviettes blanches bien pliées, en triangle, comme Élise les aimait. Les couverts d’argent luisaient doucement, les verres étincelaient. Elle ajouta quelques fleurs au centre de la table, s’assit, lissa sa jupe, arrangea ses cheveux, posa ses mains sur ses genoux et attendit.

A l’autre bout de la ville, le commissaire tendit la feuille au jeune homme pâle qui lui faisait face et lui demanda de relire et de signer. Le jeune homme pâle obtempéra.

La nuit était tombée, déjà neuf heures. Élise pensait à son rôti qui serait trop cuit. Elle se leva pour éteindre le four et en profita pour ranger la cuisine : l’ordre, en général, calmait ses inquiétudes.
Mais pourquoi était-il en retard ? Et s’il n’allait pas venir ? Elle l’avait invité bien qu’elle le connaisse très peu, elle ressentait un tel besoin d’une présence masculine. Il y en avait eu si peu dans sa vie…
Elle continuait à nettoyer, ranger, faire reluire ce qui était déjà propre. Tout était vraiment prêt. Une bonne Continuer la lecture de Un moment d’égarement

Go West ! (65)

(…) Et pourtant, c’est la vérité : à cet instant, je ne vois rien venir d’autre qu’un repas, quelques heures de sommeil et, au mieux, demain, un ride de quelques miles en direction de Las Vegas. Rendez-vous compte de mon état, aussi ! Je suis épuisé, assoiffé, affamé, blessé, crasseux, démoralisé et je ne vois dans Nancy que la délicatesse de ses soins et la presque promesse d’un gite et d’un couvert. En cet instant, Nancy n’est pas une femme ; c’est ma grande sœur, c’est ma mère. Alors, je l’écoute, confiant, rassuré.

Je l’ai écoutée, Nancy, j’ai fait tout ce qu’elle m’a dit et vingt minutes plus tard, j’étais allongé dans une baignoire pleine d’une eau mousseuse et chaude à souhait. Ma nuque était posée sur une serviette roulée et j’avais les yeux à demi fermés. Sur un panier à linge que Nancy avait tiré près de moi, ma main bandée frôlait un verre de vin. Par-dessus le son étouffé de la télévision, j’entendais le gargouillis du petit filet d’eau brulante qui coulait en continu du robinet entrouvert. Je sentais son courant plus chaud circuler autour de ma taille et de mes cuisses. Mon crâne transpirait abondamment et, par à-coups, des gouttes de sueur coulaient délicieusement entre mes cheveux jusque sur mon front, pour rouler le long des ailes de mon nez, sur mes lèvres, puis dans mon cou jusqu’à se diluer dans la mousse du bain.
En sortant, Nancy m’avait annoncé qu’elle allait Continuer la lecture de Go West ! (65)

Go West ! (64)

(…)
— Écoute, tu as l’air mort de fatigue, tu es sale, tes vêtements sont couverts de poussière… on dirait un clochard. Personne ne te prendra jamais en stop dans cet état, et puis, tu te feras vite arrêter par les flics, même s’ils ne te recherchent pas particulièrement.

— Je sais, mais qu’est-ce que je peux y faire ?
Je lui ai dit ça dans un soupir en prenant mon air d’épagneul. Si elle pouvait m’abriter un peu, juste pour cette nuit par exemple…
Sans prendre le temps de réfléchir ni même faire semblant, comme si elle avait pris sa décision depuis longtemps, et tout en commençant à bander ma main, elle dit :
— Bon, écoute, Jay…

J’ai dit tout à l’heure que mes trois jours à Barstow étaient les plus étranges que j’ai jamais passés de toute ma vie. Mais, à la réflexion, « étranges » n’est peut-être pas le mot qui convient. Alors, comment qualifier ces trois jours ? De bizarres, d’insolites, d’extraordinaires, d’intenses, d’inhabituels ?
Inhabituels ? Certainement, parce qu’à l’époque, je n’avais jamais rien vécu de tel et que rien de tel ni même d’approchant ne m’est jamais arrivé depuis. Jours extraordinaires ? Dans le sens littéral, oui, hors de l’ordinaire, bien sûr, mais extravagants aussi, et surprenants, pas mal. Insolites ? Forcément, comme certaines découvertes peuvent l’être. Bizarres ? Je l’avoue, quelques fois. Encore aujourd’hui, il m’est impossible de qualifier ces jours d’un seul mot. Alors finalement, si « étrange » recouvre les mots que je viens de citer et si, à l’étrangeté, on ajoute une touche de joie et une nuance de plénitude, alors oui, les trois jours de Barstow ont été étranges.
Pour mieux comprendre ma surprise, il faut se rappeler qu’en cet été 62, je n’avais pas encore vingt ans et que mon expérience des femmes Continuer la lecture de Go West ! (64)

Les journées de Monsieur Lambert

Ce texte est de Marie-Claire.
Sa première publication remonte au 19 novembre 2016

Monsieur Lambert est ponctuel, c’est une qualité que sa femme lui reconnaît. Il ne se permet pas de flâner, la vie dans la maison est réglée comme ça, pas de temps perdu, pas de laisser-aller, une efficacité maximum. Même les enfants, un garçon et une fille, subissent cette loi et Madame Lambert en est fière.

Comme d’habitude, elle le regarde partir au bureau. Il est huit heures, il décroche sa gabardine du portemanteau, Il l’enfile, enroule son écharpe autour de son cou, prend son attaché-case, crie « A ce soir » à sa femme et claque la porte. Il a pris soin, avant de partir, de ramasser sa carte orange sur la console de l’entrée et de la mettre dans sa poche. Continuer la lecture de Les journées de Monsieur Lambert