Archives de catégorie : Fiction

Go West ! (87)

(…)
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On ne va pas se recoucher quand, même ?
— Si tu veux, on peut…
Elle avait repris son ton neutre habituel et je n’arrivais pas à savoir ce qu’elle avait vraiment voulu exprimer. Était-ce l’enthousiasme : « Oh oui, Phil, s’il-te-plait, retournons dans la chambre » ? Ou bien une simple constatation objective des possibilités : « Parmi les choses que nous pouvons faire ce matin, nous recoucher est un choix parmi d’autres » ? Ou encore la résignation : « Moi, j’aimerais mieux pas, mais si ça te fait vraiment plaisir… » ?

Compte tenu de son attitude de tout à l’heure, je penchai plutôt pour la troisième version. Et puis, comme je venais de décider de m’intéresser davantage à elle, je changeai de sujet :
— Mais, dis-moi, tu ne dois pas sortir ? On est lundi aujourd’hui, non ? Tu ne travailles pas
— J’ai un petit boulot, mais seulement un jour sur deux et jamais le lundi.
— Ah bon ? Mais ça m’intéresse. Qu’est-ce que tu fais comme travail ?
Elle m’expliqua qu’elle était guide à Calico, une ville fantôme qui avait poussé au siècle dernier à une dizaine Continuer la lecture de Go West ! (87)

Go West ! (86)

(…) Il fallait encore que Mansi soit d’accord et il n’était pas question que je le lui demande. « Euh, dis-moi, Mansi… Ça ne t’ennuierait pas que je reste encore un petit mois chez toi ? » Non, je ne me voyais pas dire ça. Il fallait que ce soit elle qui demande. Ça, évidemment, ce serait l’idéal : « Tu sais, Phil, j’aimerais que tu restes encore… » Non, le mieux, ce serait un non-dit, une prolongation de la situation, jour après jour, sans demande, sans parole que je puisse regretter plus tard, sans engagement, une reconduction tacite en quelque sorte. Ensuite, on verrait bien…

Pour arriver à mes fins, je me disais qu’il me faudrait entourer Mansi d’affection, de tendresse, d’attentions. Il faudrait que je sois drôle, que je m’intéresse à elle, à son passé, à ses goûts, en un mot, que je me rende de plus en plus aimable. Retombant dans mon travers habituel, j’étais sur le point  d’endosser une fois de plus les habits d’un personnage stéréotypé, et ce personnage, cette fois-ci, c’était Don Juan. Comme extérieur à moi-même, je pouvais m’observer en train d’élaborer ma tactique de séducteur cynique pour parvenir à profiter des bons sentiments d’une femme et de son hospitalité.
Me rendre aimable ? Je m’en sentais capable. Mais aimable à quel point ? Jusqu’où fallait-il aller ? Jusqu’à ce qu’elle Continuer la lecture de Go West ! (86)

Ricardo et la pastèque géante

Passé inaperçu à sa première diffusion il y a cinq ans, ce texte ne le méritait pas. Peut-être…

Préface de l’auteur : J’ai beau me creuser la cervelle, je n’arrive pas à me rappeler ce qui a bien pu m’inspirer pour écrire un truc pareil.
L’absolue nécessité de pondre quelque chose pour remplir un trou du planning ?
Un vague souvenir de mes lectures des œuvres de Frederic Brown ?
Le temps orageux, l’approche de l’hiver, l’odeur entêtante de la pastèque le soir au fond des bois ?
Impossible de m’en souvenir.
Tout ce que je sais, c’est qu’avant d’écrire la première ligne, j’avais déjà trouvé le titre : « Ricardo ».
Ce n’est qu’après avoir écrit le mot FIN que j’ai ajouté la pastèque.

Intéressant, non ? 

*

C’est en rentrant de l’école à travers le désert du Serpente Azul que Ricardo rencontra la créature. Quatre miles et demi de cailloux, de buissons épineux, de sable et de cactus, c’est ce que traversait Ricardo tous les matins, tous les soirs, une heure et demie de marche sous le soleil impitoyable de la fin du printemps, dans le vent brulant de l’automne ou dans le froid sec de l’hiver. Et justement, là, c’était l’hiver.

Il n’avait pas fait aussi froid depuis 1956, cette fameuse année où même le lac salé de Guatalpa avait gelé et où la mère de Ricardo avait mis bas une paire de jumeaux pour la troisième fois. Le jeune garçon allait franchir l’étroit canyon que le Rio del Cabo-Cabo avait creusé en quelques centaines de millénaires et qui marquait le milieu de son parcours, quand il vit à une vingtaine de pas sur sa gauche une chose qui reposait Continuer la lecture de Ricardo et la pastèque géante

Go West ! (85)

(…) Quand les roseaux divulguèrent à tout vent le secret du roi Midas, Mansi éclata de rire. Elle se pencha vers moi à travers le lit pour m’embrasser sur la joue. J’étais content de la voir gaie à nouveau. J’en étais tout attendri.
Nous étions en train de devenir vraiment intimes, tellement intimes que nous nous sommes endormis, chastement, dans les bras l’un de l’autre.

J’ouvre les yeux et regarde autour de moi. Mansi dort encore. Elle a dû se lever dans la nuit car la baie vitrée de la chambre est à moitié ouverte ; le rideau aussi. La lumière et la fraîcheur du petit jour entrent dans la pièce. Mansi est étendue sur le ventre ; ses deux avant-bras sont repliés sous sa tête qui est tournée vers l’autre côté ; ses cheveux bruns épars me cachent son visage ; ils tranchent sur la blancheur du drap. Avec précaution, je me redresse sur un coude pour mieux la regarder. Sur sa peau mate et brune, entre ses omoplates, sa tache de naissance apparaît dans une nuance de brun à peine plus foncée ; de mémoire, j’essaie d’y placer Sidney et Melbourne, puis mon regard quitte l’Océan Pacifique pour descendre plein sud le long des courbes de son corps jusqu’à sa taille où apparaît le tropique de la bordure du drap. Entre le pouce et l’index, je soulève délicatement la toile et la fait glisser jusqu’à ses chevilles. Mansi n’a pas bougé ; c’est à peine Continuer la lecture de Go West ! (85)

¡ Adelante !

par MarieClaire

Elle s’appelait Soledad, ses parents l’avaient conçue au cours d’un voyage en Espagne. Mais elle était née à Paris-à Belleville, exactement.
Belleville, c’est pas le Pérou, ça grouille, ça piaille, ça n’a pas le sou ! Elle eut tout de même une enfance tranquille, fille unique d’ouvriers heureux.
Son prénom la faisait rêver. Dès l’enfance, elle se sentit d’ailleurs. Les hivers gris, les pavés froids, les nez qui coulent, ça n’était pas pour elle, elle n’était pas faite pour eux. Elle disait non à tout cela, secouant sa tête brune, faisant tinter les anneaux qu’elle portait aux oreilles et tournoyer ses jupes bariolées.

Le jour même de ses dix-huit ans, elle s’empara des économies familiales, Continuer la lecture de ¡ Adelante !

Go West ! (84)

(…) Alors, Sinquah est retournée au bar qui l’avait employée et le patron lui a redonné son travail et son placard. Elle a repris le service en salle, la vaisselle, le ménage pendant que moi, j’aidais comme je pouvais, je courais entre les tables, je jouais dans l’arrière-cour.  Nous sommes restés là presque un an et puis un matin, ma mère m’a dit d’aller chercher ma poupée et de monter dans le pick-up du patron. Il allait nous reconduire à la réserve, à Shungopavi. Nous allions y vivre heureux pour toujours au milieu du peuple Hopi… »

Quand nous sommes arrivés là-bas, j’ai bien vu que nous n’étions pas accueillies comme ma mère me l’avait dit. Aucun homme ne voulut d’elle comme épouse. Elle dû faire des petits travaux pour ceux qui voulaient bien lui en donner et elle avait du mal à nous nourrir toutes les deux avec ce qu’on lui donnait en échange. Personne ne lui parlait jamais sauf pour lui lancer des ordres ou des insultes. Elle pleurait tous les soirs et je pleurais avec elle. Un matin, à mon réveil, elle n’était plus là, et je ne l’ai jamais revue. Plus tard, on m’a raconté qu’elle était partie seule marcher dans le désert et qu’elle s’était fait mordre par un serpent. C’est un enfant qui l’avait retrouvée morte dans le désert. C’est à ce moment que j’ai été adoptée par une famille du village. Mais ça, je te l’ai déjà raconté. »

Mansi s’est tue un moment. Assise sur le lit, Continuer la lecture de Go West ! (84)

Floue

par MarieClaire (Première diffusion le 26/10/2017)

La seule chose que j’apprécie vraiment c’est le flou. Le flou des choses, le flou des gens. C’est un état confortable que je connais bien, je suis moi-même quelqu’un de flou.

Tout d’abord il y a mon physique. On ne peut donner de moi une description très précise : ni grande ni petite, ni grosse ni maigre, ni brune ni vraiment blonde… Je m’habille de vêtements larges, presque informes, indéfinissables, rien de compromettant.

Ma pensée elle aussi est floue. Je n’ai pas d’avis tranchés, je ne prends aucune décision, j’attends que les autres le fassent pour moi. Nul ne peut se flatter de connaître mes opinions politiques, d’ailleurs je n’en ai pas, je ne vote évidemment pas.

Je n’ai jamais pu dire oui à un homme, je n’en ai gardé aucun. Bien entendu, je n’ai pu envisager d’avoir un enfant. Je suis seule.

Je flotte, je suis une non-personne. Je ne suis capable Continuer la lecture de Floue

Go West ! (83)

(…) Telle est la légende de Sikyangpu et de la fleur nommée Mansi. »
Je dis à Mansi que son histoire était très belle et qu’il faudrait qu’un jour elle me montre une de ces fleurs.
— On n’en trouve plus par ici. Elles ont complètement disparu depuis la grande sécheresse.
Je venais de me rendre compte qu’à mon tour j’avais dit « un jour » et que j’étais en train d’inscrire notre histoire dans la durée. Était-ce vraiment ce que je voulais ? Il faudrait que je fasse plus attention, très attention.
Après un moment de silence, Mansi finit d’un trait son verre de vin et puis, comme si c’était la conclusion d’une longue réflexion, elle reprit son ton neutre habituel pour constater :
— La seule qui reste, c’est moi. Je suis probablement la dernière Mansi sur terre.
— Oui, mais toi, au moins, tu ne risques pas de mourir de soif !

Je réalisai tout de suite que ma remarque était idiote et je la regrettai aussitôt. Pauvre répartie qui se voulait spirituelle, remarque totalement inadaptée à l’instant spécial que nous venions de vivre, elle était le produit d’un automatisme qui nous habitait tous, je veux dire mes amis et moi, étudiants arrogants et, en apparence, sûrs d’eux-mêmes, et qui nous poussait à vouloir être drôles à tout prix et à tout instant. C’était la règle parmi nous. Il fallait être spirituel, ironique, mordant, quitte à faire mal et, si possible, il fallait avoir le dernier mot.

Mais Mansi ne rit pas Continuer la lecture de Go West ! (83)

Go West ! (82)

(…) Alors, je m’étais mis à quatre pattes et m’étais approché de mon père par le côté opposé au chien. J’avais hésité un instant, et puis je m’étais allongé sur lui, mon ventre contre son ventre, mon nez dans sa chemise blanche qui sentait le savon. Ni mon père ni Vercors n’avaient bougé, mais j’avais entendu le chien pousser un nouveau soupir d’aise. Quelques secondes plus tard, relevant la tête, j’avais vu mon père qui, tout en prenant soin de ne rien bouger d’autre que son bras, pinçait son cigare entre deux doigts et, d’une pichenette, l’envoyait à travers la fenêtre rejoindre le boulevard cinq étages plus bas. Après, j’avais dû m’endormir.

Bien sûr, Mansi voulut en savoir davantage. Alors je lui ai raconté le collège Sévigné, qui était mixte jusqu’à la huitième, l’école Massillon, religieuse, pas mixte du tout, et puis le Lycée Saint-Louis où j’allais retourner à l’automne. Je lui ai parlé des dimanches de chasse où j’accompagnais mon père, d’abord avec un bâton, puis avec un fusil. Et puis, forcément, je me suis mis à lui parler de mon centre du monde à moi, de mon port d’attache, du jardin du Luxembourg où j’étais venu enfant, puis étudiant, vers lequel, mais je ne le savais pas encore, je reviendrai toujours, à toutes les époques de ma vie, jusqu’à devenir l’un de ces Vieux Messieurs du Luxembourg que chantaient, mélancoliques, les Frères Jacques. Je lui ai raconté aussi le Quartier Latin, La Sorbonne, vieille de sept-cents ans, la Tour Eiffel, dix fois plus jeune, Saint Germain des Prés, Sartre, Montparnasse, La Coupole, Picasso, Hemingway…
Silencieuse, les yeux au plafond, Mansi m’écoutait sans m’interrompre mais je crois que c’était la chanson de mon accent français qu’elle Continuer la lecture de Go West ! (82)

Le revolver

par MarieClaire

Le vent a bousculé les pages et j’ai perdu le fil de l’histoire, l’histoire de Lisa. J’ai reposé le cahier rouge, fermé les yeux et reconstitué à ma façon ce qu’elle y révélait de sa vie.

Sa triste enfance, elle la voit comme une tempête ponctuée de coups : ceux que son père lui assène, ceux que ses frères se donnent et auxquels elle n’échappe pas non plus. Cette violence la terrorise et elle tente de la fuir en rêvant.

Elle se décrit comme une chétive gamine à lunettes. Mais à l’adolescence, elle se transforme et apprend consciencieusement à faire d’elle une jolie femme. Elle abandonne ses lunettes, préférant voir un monde flou pour que ce monde la remarque. Son ambition s’est éveillée, pour fuir toutes ces violences, elle sera belle donc enfin aimée.

Et Simon apparaît. Il a une belle voiture, porte des chemises à son chiffre, la sort, la cajole : elle est Continuer la lecture de Le revolver