Archives de catégorie : Fiction

Gisèle ! (14)

(…) À présent, il va se méfier, Robert. Rendu furieux par la douleur et la vexation de s’être fait battre par un gringalet de délégué commercial en costume, le fauve va se déchainer, il ira jusqu’au bout, il sera sans pitié. D’ailleurs, le voilà déjà qui commence à s’ébrouer. Il s’appuie sur ses avant-bras, il va se dresser dans la cabine, il va se jeter sur Bernard, il va le déchiqueter. Affolé, sans le quitter des yeux, Bernard tâtonne sous son siège, attrape la lampe torche comme il peut, se redresse à demi et, la saisissant fermement des deux mains,  il en assène un formidable coup sur le crâne de Robert.

Le routier s’est effondré mollement. Dans sa chute, son crâne a rebondi sur le volant puis son corps s’est affalé sur la Samsonite, coincé entre le siège du conducteur et la console centrale. Le silence est retombé dans la cabine. On n’entend plus que le bruit du moteur qui tourne, calmement, comme si de rien n’était. Continuer la lecture de Gisèle ! (14)

Gisèle ! (13)

(…) — Écoute moi bien, Toto ! dit Robert calmement en regardant Bernard dans les yeux. Ou bien tu me donnes mon fric, ou bien tu me files ta valise et tu vires de mon camion. C’est clair pour toi ?
— Mais vous n’avez p-pas le droit… En plein milieu du tu-tunnel, comme ça, dans le froid…
— Te plains pas, Toto ! Au moins, ici, y a pas de neige. Je pourrais te laisser du côté italien, tu sais, dehors, en pleine cambrousse. Doit pas y faire chaud en ce moment ! Alors, tu choisis ? On n’a pas des plombes…
— Mais je ne veux pas vous donner ma valise. Vous n’allez pas me la prendre d-de force, quand même ?
— On parie ?
— Et puis, je refuse de descendre ! C’est q-quand même pas croyable, ça, à la fin !
— Tu refuses ! Sans blague ? »

Brusquement, Robert s’est penché vers Bernard. De la main gauche, il a saisi la poignée de la petite Samsonite qui dormait entre les genoux de son passager et, passant devant son corps, de l’autre, il tâtonne à la recherche de la poignée de la portière droite. Bernard n’arrive pas à croire à ce qui lui arrive : coincé dans la cabine d’un 35 tonnes arrêté en plein tunnel entre la France et l’Italie, il lutte avec un chauffeur routier deux fois plus lourd que lui pour conserver sa valise et ne pas se faire jeter dehors. De ses deux mains, il tente de repousser Robert loin de lui en répétant d’un ton offusqué « mais enfin, mais enfin, mais enfin… » La portière est maintenant entr’ouverte et Bernard peut sentir dans son dos le froid de l’extérieur. S’il peut encore résister à la poussée de Robert, Continuer la lecture de Gisèle ! (13)

Gisèle ! (12)

(…) Le connard, je l’ai vu dans le rétro, y s’est mis à chasser dans tous les sens que c’en était marrant. Il a dû finir dans le décor, le mec… »
Robert se tait quelques instants. Il semble réfléchir, puis il ajoute en secouant la tête : « Y a quand même de sacrés brêles sur la route ! Vous trouvez pas ? »

…Robert est sympa, Robert est un chic type, Robert va m’emmener à Turin…Robert est sympa, Robert est un chic type…non ! Robert est un gros con, il a failli me faire tuer, Robert est un gros con, Gustave est un gros con, tous les routiers sont des gros cons, des tarés, des salopards…

« Vous trouvez pas ? répète le gros con.
— Si, bien sûr… les gens conduisent n’importe comment, les Mercedes surtout, répond docilement Bernard.
— Ah ! Vous voyez bien ! conclut Robert, satisfait »
Le silence s’établit dans la cabine. Quelques instants plus tard le camion franchit la barrière de péage et pénètre dans le tunnel. Aussitôt, la neige disparait et, après quelques grognements, les essuie-glaces s’immobilisent en bas du pare-brise.
Robert détend un peu sa ceinture de sécurité, se soulève de son fauteuil en se trémoussant, puis il se laisse retomber sur le siège, soupire un grand coup et allume une cigarette.
« Ouf ! On y est… Maintenant c’est tout bon, on est pépères… Quatorze kilomètres de tunnel… route sèche, bien éclairée, bien à l’abri, presque au chaud ! Et après, ça descend tout du long jusqu’à Turin… du gâteau ! Dites, j’y pense… C’est comment, votre nom ? Charly me l’a pas dit…
— Charly ? Je ne … Ah, oui, Gus… Charly, oui bien sûr… Charly…
— Alors, c’est comment, votre nom ? Moi, c’est Robert.
— Je m’appelle Gustave…, je veux dire Bernard… Bernard Ratinet.
— Et vous faites quoi dans la vie ? Continuer la lecture de Gisèle ! (12)

Gisèle ! (11)

(…) À bout de fatigue, étourdi par la tempête, abruti par les injonctions du routier, Bernard se conduit comme un parfait imbécile. Il ne sait plus où donner de la tête. Il avance, saisit la poignée de la portière du conducteur, la lâche comme si elle était brûlante, recule, part vers l’arrière du semi-remorque,  repart dans l’autre sens, laisse tomber sa valise, se penche pour la ramasser, glisse et tombe sur le dos, veut se relever trop vite, glisse et tombe à nouveau…  Tout d’abord subjugué par les contorsions de Bernard, Robert s’est tu un court instant. Mais maintenant, il explose :
« Non mais quel andouille ! Vous avez pas bientôt fini de faire le clown ? Je vais finir par vous planter là, moi. Ça va pas trainer !»
…si tu crois que c’est facile, Ducon !…

Bernard en a assez d’être moqué, bousculé, insulté. Ça ne peut plus durer ; il a décidé de l’appeler Ducon, ce gros plein de soupe de Robert, ce pauvre type, ce primaire mal embouché, ce primate, avec son métier à la con… Non mais sans blague… il ne va pas se laisser traiter comme ça sans rien dire… il faut qu’il réagisse… il va réagir…

« Si vous croyez que c’est facile, dit-il doucement en montant dans la cabine. Je fais ce que je peux, Monsieur Robert, je fais ce que je peux…
— Bon, ben grouillez-vous de mettre votre ceinture, répond Robert d’un ton un peu radouci. On a plus de cent bornes à faire et le temps a pas l’air de s’arranger. »

Le semi-remorque s’est engagé sur la voie d’accès à l’autoroute après quelques manœuvres effectuées avec concentration et adresse à grands renforts de rugissements de moteur. En trois gestes du majeur, Robert est passé en troisième vitesse et le moteur s’est calmé. C’est à présent une sorte de ronronnement puissant qui semble pousser le camion dans la côte. Apaisé par le silence et la maitrise de son chauffeur, réconforté par la chaleur qui règne dans l’habitacle, Bernard s’enfonce dans son siège et observe l’intérieur de la cabine. Sur sa gauche, Continuer la lecture de Gisèle ! (11)

Gisèle ! (10)

(…) Il y a longtemps que le propriétaire de Gisèle ne l’écoute plus. Il est reparti vers la table où ses deux compères l’accueillent avec des plaisanteries que Bernard n’entend pas. Ils éclatent de rire encore une fois puis se saluent en heurtant leurs poings fermés. Le bon Samaritain  se dirige vers la porte qui s’efface devant lui, amenant un grand courant d’air froid dans la cafétéria surchauffée. Les emballages de sandwiches s’envolent de la table de Gustave qui hurle « Robert ! La porte, nom de Dieu ! » et éclate de rire encore une fois. Sans se retourner, Robert lui fait un doigt d’honneur et disparaît dans un tourbillon de neige. Le vent s’est levé et maintenant, devant la vitrine, les flocons volent à l’horizontale.

Bernard s’agite. Il se soulève un peu de son fauteuil en s’appuyant péniblement sur les accoudoirs — douleur. Son pantalon encore humide se décolle de ses cuisses comme à regret. Aussitôt, un froid humide enveloppe son entre-jambe. La sensation est extrêmement désagréable. Il se lève, sa veste pèse sur ses épaules et sa chemise vient adhérer à sa poitrine. Sous le contact poisseux, il frissonne. Il essaie d’enfiler ses mocassins. Ils ont perdu une pointure et leur cuir ressemble à du carton froissé. Bernard passe une première manche de son manteau sans trop de difficulté mais, à la deuxième, son bras meurtri se rappelle à lui encore une fois — douleur… Le vêtement lui semble peser autant qu’une cotte de maille. Bernard a mal aux pieds, il a mal au bras, il est épuisé, trempé,  fiévreux. Pourtant il n’y pense plus. Tout ce qu’il sait c’est qu’il y a un camion qui l’attend, avec son routier sympa, son habitacle surchauffé, probablement son Thermos de café et, pourquoi pas même — il sait que beaucoup de semi-remorque en sont équipés — sa couchette accueillante à l’arrière de la cabine. Il a réussi à enfiler ses mocassins en écrasant Continuer la lecture de Gisèle ! (10)

Rendez-vous à cinq heures à la pharmacie

la page de 16h47 est ouverte…

 

Numéro 048
par Lorenzo dell’Acqua

Canicule oblige, je portais alors une robe si légère qu’elle ne m’avait pas permis de garder mon soutien-gorge. A cinquante ans passés, l’indécence de cette frivolité ne risquait pas de provoquer un scandale. Jeune, j’avais été une Louise Brook blonde aux yeux verts fort courtisée qui conservait aujourd’hui de beaux restes arrondis par un léger embonpoint. Pharmacienne dans une station balnéaire agréable, je n’étais pas malheureuse mais, ce matin-là, ma tenue aguichante m’avait donné à la fois l’illusion d’être encore désirable et une nostalgie un peu volage.

Le chiffre qui s’affichait là-haut sur l’écran était identique à celui inscrit sur le petit papier blanc qu’il me tendait. C’était donc bien son tour.

— Numéro 048, merci de me montrer votre ordonnance Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures à la pharmacie

Gisèle ! (9)

(…) mais si Gisèle m’avait pas mis en retard… putain, Gisèle, tu fais chier !… si Gisèle m’avait pas mis en retard, je vous aurais doublé à toute allure en klaxonnant la Cucaracha et je serais passé bien avant l’avalanche ; et vous, dans votre cabine crasseuse pleine de paquets de cigarettes à moitié vides et d’emballages poisseux, vous m’auriez regardé filer vers l’Italie et le siège de Sauti-Casagrande SpA en écoutant à fond votre musique reggae à la con !…

Pendant que son manteau s’égoutte au sol, que ses mocassins commencent à se recroqueviller sur le radiateur et que Bernard maugrée toute sa rancœur contre la gent routière, les trois poids-lourds finissent par se calmer. Ils essuient leurs yeux avec des serviettes en papier, se mouchent dedans, poussent de grands soupirs de satisfaction en extrayant de la glacière trois nouvelles Kro. Ils restent silencieux quelques instants puis l’un d’eux, pas Gustave, un autre, frappe la table du plat de ses deux mains, se lève en poussant une sorte de hennissement. Puis, d’un air décidé, il se dirige vers Bernard.

…qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ? j’espère qu’il m’a pas entendu tout à l’heure quand je… bon sang, il a l’air sacrément costaud…  j’espère que je l’ai pas mis en colère… mon Dieu, faites que je l’aie pas mis en colère ! faites que…

« Dites, c’est vous qui voulez être à Turin avant demain matin ?
— Euh… oui… pourquoi ? répond Bernard, sur la réserve.
— Parce que j’y vais, moi, à Turin. Je pars dans dix minutes avec Gisèle. Si vous voulez que…
— Avec Gisèle ? Continuer la lecture de Gisèle ! (9)

Gisèle ! (8)

(…) « Quoi encore ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi vous rigolez ?
— Mais je ne rigole pas, je tousse. On a le droit de tousser quand même ! Dites, vous ne pourriez pas ralentir un peu, s’il vous plait ? Je me suis fait très mal au bras tout à l’heure…
— On n’a pas le temps. Faut se grouiller ! Et puis, mal au bras, ça empêche pas de marcher, je présume…  »
Et Gustave avait repris sa marche inexorable vers les lumières de la station.
            …Gustave, gros con ! gros con ! gros con !…
Bernard le suivait en ricanant et ça lui faisait du bien.

Une heure a passé. Bernard est assis dans la cafétéria, le plus près possible d’un radiateur brûlant. Juste à côté, il a étalé son manteau sur une chaise sous laquelle une petite flaque est en train de se former. Il a enlevé ses mocassins et les a posé sur le radiateur, puis il s’est laissé tomber dans un petit fauteuil et il a posé ses pieds sur une conduite de chauffage. Il est trempé de sueur et de neige fondue. Sa veste lui semble peser vingt kilos et son pantalon lui colle aux mollets. Il a mal au bras, il s’est vaguement tordu un genou en sautant de la coulée de neige et ses pieds commencent à le bruler. Il se sent misérable.

…quel con, non mais quel con ! pourquoi j’ai sauté comme ça ? pourquoi j’ai sauté comme un con au lieu de le suivre, ce gros connard de Gustave ? c’est parce que je suis con, parce que ça me faisait vingt mètres de plus à faire, que j’ai voulu couper au plus court et que je suis con ! et maintenant j’ai mal au genou… encore heureux que ce soit pas du même côté que le bras… ouais, encore heureux ! mais qu’est-ce que je raconte, moi ? en quoi c’est mieux que ce soit pas du même côté que le bras ? qu’est-ce que ça peut foutre que j’ai mal à la jambe droite ou à la jambe gauche ! quel con ! non mais quel con ! Et Gustave… quel salaud !… Continuer la lecture de Gisèle ! (8)

Gisèle ! (7)

(…) Il se penche dans la voiture pour attraper son téléphone — douleur — il s’extrait de l’habitacle avec prudence, claque la portière avant, ouvre la portière arrière — douleur — attrape d’une main son manteau — douleur — enfile le bras valide dans une manche, puis l’autre bras — douleur, douleur — claque la portière arrière en la poussant avec la hanche, va au coffre, l’ouvre, en sort sa valise à roulette de la main gauche et referme le coffre en le claquant dans un grand mouvement du bras droit. Aïe ! Il avait oublié — douleur, douleur, douleur !

…la vache ! qu’est-ce que ça fait mal ! j’ai vraiment dû me casser quelque chose… merde, les clés ! j’ai oublié les clés à l’intérieur !…

Il retourne à l’avant, ouvre la portière de la main gauche, se penche à l’intérieur pour tenter d’atteindre les clés, impossible sans entrer dans la voiture, se résigne à s’asseoir au volant, tend le bras vers les clés — douleur — les attrape et s’extrait finalement de l’habitacle sans trop de peine. Il est en nage, il est essoufflé, il a mal au bras ; sous la veste et le manteau, la transpiration plaque sa chemise glacée contre sa poitrine. Il s’appuie contre la voiture. Il voudrait se laisser glisser au sol, s’asseoir par terre, dans la neige.  Il voudrait que quelqu’un vienne, qu’on lui parle gentiment, qu’on lui apporte un café chaud, une couverture, qu’on lui dise que tout va s’arranger, que tout va aller bien…
« Eh alors ! Ça vient, oui ? » Continuer la lecture de Gisèle ! (7)

Gisèle ! (6)

(…) L’homme saute à terre, verrouille la portière du camion, passe son sac en bandoulière et dans un grand mouvement d’épaule, il le fait valser dans son dos et commence à s’éloigner. En quatre pas précipités, Bernard l’a rejoint :
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on va faire ?
Le routier s’arrête et fait face à Bernard.
— Vous, je sais pas ; moi, je vais à la station ; il doit faire chaud là-bas, il y a un bar, il y a de quoi manger. Y a même des douches !
— Ben, et moi ? Vous n’allez pas me laisser là…

Bernard se sent comme un enfant, perdu. Il sait bien qu’il est ridicule, qu’il ne devrait pas se comporter comme ça, mais il n’a jamais vécu de situation de ce genre. Dans sa vie, tout a toujours été réglé, attendu. Sur la route, il n’a jamais eu le moindre pépin, pas une seule panne, même d’essence, pas un contrôle de vitesse, rien. Ah si ! Il se souvient maintenant : le pneu crevé à la sortie de Grenoble. C’était il y a longtemps ; il était presque minuit ; ils sortaient d’un diner chez les Vidal, des cousins de Gisèle. C’était la première fois qu’il crevait un pneu. Il avait fallu tout sortir, le manuel, le cric, la roue de secours, découvrir comment on change une roue ; et tout ça dans la nuit, le froid et la bruine, avec tous ces camions qui passaient à toute allure en secouant la voiture tellement ils la frôlaient ; c’était Gisèle qui lisait le manuel et qui lui criait les instructions depuis l’intérieur de la Mégane… un sale moment… Continuer la lecture de Gisèle ! (6)