C’était un jour qu’était pas fait comme les autres

temps de lecture : 20 minutes 

Deuxième chance :
Voici le texte intégral de ce qui a été publié ici en 4 épisodes entre les 19 et 22 mai dernier. 

1

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres. Je l’avais bien senti dès le début, moi, qu’il était pas fait comme les autres, ce jour. D’abord, quand je m’étais réveillé, y avait pas cette odeur habituelle de soupe aux poireaux. C’est mon voisin du dessous, Grospied. Il se fait une soupe aux poireaux tous les matins avant de partir bosser, cet emmerdeur. Ça empeste la cour et la cage d’escalier et ça rentre chez moi par les fissures du plancher. Je pourrais lui dire à Grospied qu’il pourrait se faire du café à la place de la soupe aux poireaux, et que ça serait mieux pour tout le monde, mais depuis qu’il est arrivé dans l’immeuble, il y a six ans, je lui ai pas dit un mot. Lui non plus, d’ailleurs. Ben oui, quoi ! Avec les voisins, vaut mieux pas être trop intime, sans ça ils deviennent vite envahissants.

Bref ! Ça sentait pas le poireau, c’était bizarre, mais bon ! Comme d’habitude, je m’étais fait mes sardines grillées et je les avais fait passer avec une bonne tasse de chocolat chaud. Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ? Chacun fait comme y veut, non ? Moi, c’est comme ça tous les matins : chocolat chaud et sardines grillées. Dans l’immeuble, personne s’est jamais plaint. Manquerait plus que ça ! Après, je me suis habillé, j’ai enjambé l’enveloppe qui traînait sur le palier — probable que c’était encore une facture — et je suis parti au boulot. J’y pensais pas plus que ça à l’absence de poireaux. Je me disais comme ça : bon, ce matin, y a pas de poireaux ! Eh ben, tant mieux ! Peut-être même qu’il est mort, Grospied ! Avec un peu de chance…

Et puis deux minutes plus tard, y a un type qui me sourit, dans la rue, comme ça, sans prévenir. Voilà comment ça s’est passé : je marchais sur mon trottoir, comme ça, tranquille, sans rien demander à personne. J’étais pas à deux mètres du numéro 13 — moi j’habite au 15 — quand un type est sorti de la porte cochère, comme ça, sans crier gare, le con ! Il faut savoir qu’à cet endroit le trottoir est plutôt pas large et que donc, si j’avais pas fait gaffe, j’y serais carrément rentré dedans, au gars ! Forcément, avec l’élan… Mais je faisais gaffe. Alors, j’ai pu m’arrêter, là, juste devant lui. Quand je marche comme ça, le matin, je fais toujours gaffe. Le soir aussi, d’ailleurs. En fait, je fais gaffe tout le temps. On sait jamais ce qui peut se passer, surtout avec les gens du coin. Alors, je suis toujours sur mes gardes. Comme ça, normalement, il peut rien m’arriver. Normalement…

Mais voilà qu’au lieu de m’engueuler ou même de me bousculer, le gars, il fait même pas mine de m’écarter de son chemin. Même pas ! Non, il fait juste un pas en arrière avec un geste comme ça, genre “Après vous, je vous en prie !” J’en revenais pas, dis-donc ! Mais puisque le mec est assez con pour me laisser passer, j’en profite et, royal, je passe. Et même, pour en rajouter un peu, je le regarde dans le blanc des yeux, comme ça ! Gonflé, non ? Et là, le mec me sourit ! Vrai de vrai, il me sourit, le mec ! Un moment, j’ai pensé qu’il se foutait de ma gueule, mais penses-tu ! Il me souriait, comme ça, genre : “Belle journée, n’est-ce pas ?” Vraiment bizarre, le mec !
Mais, ce qui était plus bizarre encore, c’est qu’il faisait beau, je veux dire : vraiment, il faisait beau ! Je l’avais même pas remarqué, dis-donc, engoncé que j’étais dans ma parka Décathlon camouflée. Faut dire que par ici, c’est pas tous les jours qu’il fait beau. La routine, ce serait plutôt verglas et brouillard ou vent frais et averses passagères, comme y disent à la météo. Mais là, il faisait beau et le type me souriait, gentiment ! Comme un con, quoi ! Y a un moment où j’ai failli lui demander pourquoi il souriait comme ça, mais finalement je l’ai pas fait. Je voulais pas qu’il me réponde une connerie quelconque, genre “C’est pas tes oignons, Dugland !” ou pire. On sait jamais ce que les gens ont dans la tête par les temps qui courent. Alors, vaut mieux être prudent et fermer sa gueule.
Donc, comme j’ai dit, j’ai continué sur mon trottoir tout en le regardant dans les yeux, avec l’air de dire “T’es sûr que ça va, connard ?”

Ça doit être pour ça que j’ai pas vu qu’un autre abruti était en train de descendre de sa bagnole qu’était garée devant le numéro 11. Pétard ! Je me suis foutu la tranche de la portière juste dans le genou. C’est peut-être de la merde, les Peugeot, mais les portières, elles sont vachement costauds ! Un mal de chien, que ça m’a fait ! Tellement que je me suis appuyé contre le mur pour pas tomber. Je gueulais un truc genre “sacrénodedieudebordeldefoutoirdemerdedebaniolalacon !” ou quelque chose comme ça tout en me frottant le genou comme un malade. Le connard à la Peugeot était descendu de sa bagnole et me regardait me trémousser. Normalement, il aurait dû me dire quelque chose genre “T’avais qu’à regarder devant toi, Ducon !” et on en serait resté là. Mais non ! Le voilà qui s’approche et qui me regarde sous le nez, l’air attendri, ouais, c’est ça, attendri ! Et je l’entends qui me dit : “Ah, Monsieur ! Je suis désolé ! C’est entièrement de ma faute ! J’aurais dû mieux regarder avant d’ouvrir ma portière. Vous n’avez pas trop mal, j’espère ?” Franchement anxieux, le mec. Je sais bien que j’aurais dû l’envoyer aux pelotes, mais là, j’arrivais pas à dire autre chose que  “oulaoulaoulaoulalalala” ou un truc comme ça. Alors, il insiste, le type : “Comment dites-vous ? Vraiment, je suis confus ! Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?  Allez, laissez-moi vous offrir un café au tabac d’en face ! Un petit alcool alors ? Un remontant ? Juste pour vous remettre… Non ? Vraiment ?”
J’essaie bien de lui répondre un truc genre : “Vatfervroufspessedetroundevrin” mais il a pas l’air de piger, vu qu’il s’éloigne d’un air tout triste en continuant à débiter ses salades : “Ah bon ! Encore une fois, Monsieur, je suis vraiment désolé. Ah ! Je m’en veux, je m’en veux ! Je vous présente toutes mes excuses et j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop pour cette maladresse impardonnable.” et il disparaît dans une dernière courbette au coin de la rue. Bizarre quand même, le gonze, bizarre !

2

Et je repars en boitant vers ma station de métro. Quand j’arrive sur l’avenue, le soleil me donne en plein sur la tête et, avec ce foutu anorak, je commence à suer sang et haut. Alors, je repousse en arrière ma capuche en poil de Zyrtek et j’ouvre ma parka d’un grand geste. D’abord, la fermeture Éclair se coince pas dans mon écharpe en viscose du Tibet. Bizarre, non ? Ensuite, d’un seul coup, je vois le ciel, il est tout bleu, les balcons, ils sont fleuris, les arbres, ils ont des feuilles, les filles, elles sont souriantes, les trottoirs, il y a pas de merdes de chiens… Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Y nous avaient rien dit au 20 heures, hier soir. Et j’ai pratiquement plus mal au genou ! J’ai plus mal du tout, même. Vraiment bizarre…

Bon ! C’est bien beau tout ça, mais va quand même falloir y aller au boulot. Enfin, si on peut appeler ça un boulot ! Coupeur de chevaux en quatre ! Tu parles d’un job ! Moi, j’aurais voulu être modérateur de cantabile, mais on fait pas toujours ce qu’on veut, pas vrai ? Maintenant, la station de métro est juste là, devant moi. Le problème, c’est qu’elle a l’air fermé. Y a une espèce de monceau de fleurs qui barre l’escalier. Y a une grève ou quoi ? Ça non plus, ils l’avaient pas annoncé au 20 heures. Et comment que je fais pour aller au boulot, moi ? Je vais quand même pas y aller en bus ? En bus, c’est deux fois plus long. Alors, c’est couru, je vais arriver en retard et je vais encore me faire alpaguer par cette salope de Verlingue ! Fait chier, merde ! De toute façon, pour le bus, on dirait que c’est râpé aussi : y a un arbre qu’a poussé à la place de l’arrêt. Même que c’est un grand sapin bien vert, avec des petits cadeaux accrochés partout, et des guirlandes et tout ! Doivent être en grève aussi, les bus.

Faut absolument que j’appelle la boite ! Faut que je dise à Verlingue que je vais être en retard, et sacrément même, mais que c’est pas ma faute, que c’est la faute à ces salopards de grévistes — sûr qu’il va aimer ça, Verlingue, ces salopards de grévistes —  qui empêchent l’honnête ouvrier de se rendre à son travail pour gagner l’entrecôte. Le problème, c’est que j’ai plus de portable depuis qu’on me l’a piqué pendant que je me reposais dans le bistrot à Paulo où je soigne ma cuite hebdomadaire. Comme téléphone, y aurait bien chez Liang, le chinetoque qu’a racheté le Balto, de l’autre côté de l’avenue. Mais l’autre problème, c’est que j’ai eu des mots avec le Chinois. La dernière fois que je lui ai causé, à Liang, c’était pour lui dire que j’y refoutrais jamais les pieds, dans son rade de minables. Y m’avait répondu un truc du même tonneau, genre je sais plus quoi. Bref, on est en froid, Liang et moi. Bon, mais j’ai pas le choix. Faut que je passe un coup de fil. J’entre dans le troquet. C’est pas Liang qu’est derrière le comptoir, c’est un autre jaune, mais qu’est-ce que ça peut foutre ? Sont tous pareils de toute façon. “Salut, gros lard, que je lui dit au niakoué. T’as le téléphone ?” Je m’attendais à une vanne quelconque, une chinoiserie à la con, mais non ! Le voilà qui me dit : “Tiens donc ! Mais c’est Monsieur Steevie ! Et comment qu’il va, aujourd’hui, Monsieur Steevie ? Il prendra bien un petit quelque chose ?” Je sais pas comment il connaît mon nom, le gazier, mais j’ai pas le temps de lui demander. Alors je lui dis : “Suis pressé ! Je t’ai demandé le téléphone. T’as pas entendu ? T’as des germes de soja dans les oreilles ? Té-lé-phone ! Toi pas compris ? C’est pas sorcier, quand même !” Je sais bien que gueuler, c’est pas une bonne méthode quand on demande un service à quelqu’un, mais c’est plus fort que moi, je peux pas faire autrement. Moi, à sa place, je me serais foutu dehors illico, mais lui, pas du tout : “Ah ! Excusez-moi, Monsieur Steevie, qu’il me dit, tenez le voilà, le téléphone. Et désolé, hein, je pouvais pas savoir que…”

— Bon, ça va, Gros lard, ça va ! que je me radoucis en attrapant le biniou.

Je fais le numéro et, bizarre, ça décroche tout de suite. Pas de tut-tut-tut-occupé, pas de Quatre Saisons à la con, tout de suite une voix : “Bonjour, Steeve. Que puis-je pour vous ?”
Qu’est-ce que c’est encore que ce bordel ? C’est pas la voix de seringue de la Vivianne de d’habitude ! Ensuite, comment qu’elle sait que c’est moi au bout du fil ? Et puis d’abord, comment elle connaît mon nom, cette sauterelle ?

3

Bon, on verra ça plus tard. “Passe-moi Verlingue, poupée, et que ça saute !” que je lui demande gentiment. Et d’une voix plus douce que celle d’une publicité pour couches-culottes, la fille me susurre : “Monsieur Verlingue est dans l’impossibilité de vous parler pour le moment, mais il comprend parfaitement les raisons de votre retard. Soyez assuré qu’il ne vous en tiendra pas rigueur le moins du monde. Vous avez tout votre temps, Steeve, tout votre temps. Puis-je faire autre chose pour vous ?” Tout ce que je comprends de ce charabia, c’est qu’il est devenu gâteux, Verlingue. D’après la donzelle à la voix d’or, cette salope de garde-chiourme me donnerait tout mon temps pour arriver au bureau ! J’y crois pas ! C’est bien plus que du bizarre, ça ! C’est du pas possible, tout simplement. Mais après tout, je me dis que ce qui est dit est dit et que ce serait naze de pas profiter de ma journée.

Bon, je raccroche le bigophone, et je vais pour sortir du Balto. Comme je suis pas rancunier et que le loufiat a été plutôt sympa,  je lui lance un amical : “Allez, salut, Gugusse, et bonjour à Mao !” Pendant que la porte se referme, je l’entends qui me répond : “Merci pour votre visite, Monsieur Steevie, et revenez quand vous voulez !” Ça, ça m’agace. Alors je peux pas m’empêcher de lui rétorquer en claquant la porte : « Manquerait plus qu’y faille une invitation, gros lard ! »

Et voilà que je me retrouve devant l’arrêt-de-bus-sapin-de-Noël. Ça fait quand même beaucoup de trucs bizarres tout ça, que je me dis : on peut pas prendre le métro parce qu’il y a des tombereaux de fleurs devant, et l’arrêt du bus, c’est un sapin de Noël ! Sans compter le Verlingue qu’est devenu une crème, le Chinois qu’est trop poli pour être Chinois, la standardiste à la voix d’or, le connard à la Peugeot, le mec du 13 de la rue Dacauté…

Pendant que je reste planté là devant le sapin à me poser des tas de questions, de temps en temps, il y a des gens qui passent et qui décrochent un petit cadeau et puis qui s’en vont, l’air tout content, leur paquet sous le bras. Moi, j’ose pas, vu que c’est surement un attrape-couillons où un truc comme ça.  Vaut mieux être prudent… avec tout ce qui se passe…

— Vous ne prenez pas votre cadeau, Monsieur Ratinet ?

C’est un mec qui vient de parler, un grand, mince, bien sapé, costume sombre, col roulé blanc, gants de cuir noir, lunettes de soleil, propre sur lui, crâne rasé et tout. On dirait une pub pour Monsieur de Fursac. Et c’est à moi qu’il a dit ça ! Ben oui, Ratinet, c’est mon nom ! Alors, forcément… Mais je sais pas qui c’est, moi, ce type, je le connais pas. Alors pourquoi y me cause ? Et d’abord comment y sait comment je m’appelle, lui aussi ? C’est bizarre, ça, non ? Et pourquoi y veut que je prenne un cadeau sur le sapin ? Alors, je fronce les sourcils, je le regarde par en dessous et je lui dis, l’air méfiant :

— Hein ?

— Prenez votre cadeau, Monsieur Ratinet, comme ça on pourra y aller.

— Hein ?

— Vous êtes bien Steeve Ratinet, né le 29 février 1982 à Guéret dans la Creuse, célibataire, coupeur de chevaux en quatre, demeurant 15 rue Dacauté à Paris ?

— Hein ? Euh, ben… oui.

— Bon, alors, Steeve — je peux vous appeler Steeve ? — prenez un des petits paquets sur l’arbre. Comme ça on pourra y aller. Ma voiture est là, juste devant vous.

— Hein ? Quoi ? Un paquet ? Y aller ? Votre voiture ? Hein ? Quoi ?

— Eh bien oui. Vous prenez votre cadeau de bienvenue sur le sapin, vous montez dans ma voiture et hop ! on y va.

Mais qu’est-ce que c’est que ce mec avec son crane luisant, ses gants de tueur, son cadeau à la con et sa bagnole ? Qu’est-ce qu’y me veut, ce gluge ? C’est la Caméra Invisible ou quoi ?

— C’est la Caméra Invisible ou quoi ? que je lui demande. Parce qu’avec moi, ça prend pas, vous savez ! Ça fait longtemps que j’ai pigé que c’était un coup monté, tous vos trucs, là !

— Mais pas du tout, Steeve. Ce n’est pas la Caméra invisible, je vous assure. Je suis chargé de faire en sorte que vous receviez votre cadeau et que vous montiez dans ma voiture.

— Et mon bureau ? Faut que j’aille à mon bureau !

— Ah mais, Steeve, il n’y a plus de bureau.

— Comment ça, plus de bureau ? Je viens de leur téléphoner.

— Il n’y a plus de bureau, Steeve. Plus de bureau, plus de métro, plus de boulot, si vous me permettez cette petite plaisanterie. D’abord, êtes-vous certain que c’est votre bureau qui vous a répondu ?

— Hein ? Quoi ? Oui ! Euh, non ! Pourquoi ?

— Pourquoi ? Mais parce qu’il n’y a plus de Vivianne ni de Verlingue puisqu’il n’y a plus de bureau. C’est bien normal, voyons !

Et là, j’explose.

— Alors, écoutez-moi bien, vous, le grand chauve à col roulé, depuis ce matin je me réveille sans sentir la soupe à Grospied, y a un type qui me fait des manières sur le trottoir pour me laisser passer, y en a un autre qui se répand en salamalecs parce que je me suis cogné dans sa portière, il fait beau comme on a pas vu ça depuis ma naissance, y a les filles qui sourient, y a la bouche de métro qu’est pleine de fleurs, l’arrêt de bus qui s’est déguisé en sapin de Noël, y a le chinois du Balto qui me prête son téléphone, y a cette ordure de Verlingue qui ne me tient pas rigueur, comme elle dit l’autre, la remplaçante à Vivianne, et pour finir y a plus de boulot, plus de bureau et, en plus, tout le monde sait comment je m’appelle ! Et vous, la gueule enfarinée, vous me dites : “Mais c’est tout à fait normal, Steeve !” Vous vous foutez de ma gueule ou quoi ?

— Mais, pas du tout, Steeve, pas du tout, tout ceci est normal, tout à fait normal.

— Bon ! Moi, j’en ai ras le bol de vos petites phrases à la con qui veulent rien dire. Alors, choisissez : ou vous m’expliquez tout depuis le début, ou je vous refait le portrait de fond en comble séance tenante. C’est que j’ai fait de la boxe française, moi !

— C’est exact : il y a douze ans, deux leçons, et puis vous vous êtes fait mal et vous avez abandonné. Mais la question n’est pas là. En fait, je suis très étonné que vous ne soyez pas au courant. Vous n’avez pas lu la petite lettre ? 

4

— Au courant de quoi ? Quelle petite lettre ?

— Celle qui était sous votre porte, ce matin. Ah ! Je comprends … Vous n’avez pas trouvé la petite lettre. Bon, ce n’est pas grave. Je la connais par cœur. Écoutez et vous comprendrez :

À Monsieur Steeve Ratinet, en sa demeure du 17 de la rue Dacauté dans la belle ville de Paris-en-France
Cher Monsieur,

Il est de notre devoir de vous faire part de votre décès survenu en votre domicile le 13 du mois courant à 03:47 GMT. Nous vous adressons par la présente toutes nos condoléances ainsi que le témoignage de notre sympathie.
Après avoir examiné attentivement l’existence que vous venez d’achever, la Commission d’Admission au Paradis a décidé de vous attribuer la note de 6 sur un maximum possible de 20. En conséquence, vous êtes admis au Paradis, ceci sous des conditions qui demeurent à l’étude et qui seront portées à votre connaissance dès que possible.
Dans l’attente, vous êtes prié de sortir de chez vous comme d’habitude dès votre réveil mais en laissant sur place votre dépouille mortelle. Vous emprunterez ensuite votre parcours quotidien le long duquel un agent du Paradis viendra vous prendre en charge.
Permettez-nous, cher défunt, de vous adresser toutes nos félicitations pour votre admission parmi nous ainsi que nos vœux les plus sincères pour les siècles des siècles, amen.
Signé, pour le Comité : Ad. Patrès

— Et voilà, Steeve, vous avez compris maintenant ? Vous êtes mort.

— Hein ? Quoi ? Vous pouvez répéter ?

— Si vous voulez : Et voilà, Steve, vous avez compris maintenant ? Vous êtes mort.

— Moi ?

— Vous.

— Ah, ben v’la aut’chose ! C’est pas des bobards, par hasard ?

— Non, Steeve, ce ne sont pas des bobards.

— Ah ben, oui, mais c’est que ça m’arrange pas du tout, votre truc. Je devais aller voir PSG-OM samedi, moi !

— Ça ne va pas être possible, Steeve.

— On peut pas remettre ma mort à plus tard, la semaine prochaine, ou même l’année prochaine ? C’est ça, tenez ! L’année prochaine ! J’ai rien de prévu, l’année prochaine.

— Je regrette, Steeve…

— Faites chier, quand même ! Vous arrivez comme ça, sans prévenir, sans rendez-vous… Y a même pas eu consultation. Je m’en vais vous flanquer le syndicat dans les pattes, moi, vous allez voir !

— Votre syndicat ne peut plus rien pour vous, Steeve. D’ailleurs, le dénommé Verlingue vous a fait rayer de la liste ce matin. En effet, en tant que décédé, vous ne pourriez plus cotiser.

— Ah ça ! Ça m’étonne pas ! Quel salopard, ce Verlingue ! M’aura fait chier jusqu’au bout, celui-là ! Bon, tant pis. Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On y monte dans votre foutue bagnole ? Et où est-ce qu’on va, par hasard ? Au cimetière ?

— Pas du tout. Là où nous sommes, les cimetières n’existent pas, c’est bien trop triste. D’ailleurs, ils ne serviraient à rien puisque personne ne meurt.

— Sauf moi, bien sûr. J’ai jamais eu de pot dans la vie.

— Steeve, il faut absolument que vous compreniez qu’au Paradis, personne ne meurt, pas plus vous que n’importe qui d’autre.

— Paradis ? Vous avez dit Paradis ? J’avais pas bien saisi, tout à l’heure. Alors, je suis au Paradis ? Ben, merde alors. Ça, c’est la meilleure de l’année ! Moi ! Au paradis ! Pour une surprise, c’est une surprise ! Et pourquoi que je suis pas en Enfer, par exemple ?

— Parce que l’Enfer n’existe pas, bien sûr !

— Alors comme ça, tout le monde va au Paradis ?

— Tout le monde ! Avec certaines conditions, mais tout le monde…

— Ah ! Ben dites ! Si j’avais su ça avant, je me serais fait moins chier dans la vie. Quand je pense à toutes les occases de me faire du fric que j’ai ratées par pure honnêteté ! Je vous raconte pas !

— Ne me racontez pas, Steeve. Bon, maintenant, il faut que je vous explique les conditions de votre admission. Je viens de les recevoir par message sub-angélique. Voici : la Commission d’Admission vous a classé dans la catégorie ÉPAVE.

— Ah ben c’est agréable ! Épave, quand même ! Faut pas pousser, y avait encore de la marge.

— Non, É-P-A-V-E. Ça veut dire Égotiste-Primaire-Agressif-Vulgaire-Exacerbé. C’est très courant comme catégorie, mais ça vous a valu la note de 6 sur 20. Tout ceci n’est pas bien grave, car nous pensons que ces défauts proviennent d’un manque de vitamines dans la petite enfance, ce qui a fait naitre en vous un complexe d’infériorité se traduisant par l’agressivité et l’égoïsme dont vous avez fait preuve dès votre adolescence. Nous savons très bien soigner cela. Un petit séjour au CRAZY devrait arranger tout cela en quelques années, une petite cinquantaine, pas plus. Par contre, vous aurez besoin de cours de rattrapage en heures supplémentaires pour vous débarrasser de votre vulgarité en matière de pensées, de paroles, d’actions et d’omissions.

—C’est quoi, le CRAZY ? Une boite de nuit ?

— Non, ça veut dire Centre de Remise A Zéro, tout simplement.

— Et le Y ? Il est là pour quoi, le Y ?

— Pour rien. Juste pour faire joli. CRAZY, c’est plus engageant que CRAZ, vous ne trouvez pas ?

— Ah ouais ! Faut dire que c’est super engageant, une remise à zéro ! Et après le CRAZY, c’est quoi le programme des réjouissances ?

— Eh bien, selon vos progrès, il ne vous restera plus qu’à faire un siècle ou deux de Purgatoire avant de devenir membre du Paradis à part entière.

— Hein ?

— Ah, ben oui, quand même ! Rappelez-vous que vous n’avez eu que 6 sur 20 ! Ce n’est pas très glorieux, in excelcis deo ! Il faut bien qu’il y ait une petite punition.

— Ah ! Je me doutais bien qu’y avait un loup ! Tout le monde il est gentil, au Paradis ! Tout le monde il y va, c’est super ! Ah ! oui, mais j’oubliais : y a un siècle de Purgatoire ! Un détail, une broutille, une paille ! Et où est-ce qu’il perche, ce Purgatoire ?

— Ici, au même endroit que le Paradis.

— Et la punition, c’est quoi ? Faire Paris-Strasbourg à genoux ?

— Non, Steeve. En vérité je vous le dis, moi-même, en ce moment, je suis en train d’effectuer mon propre Purgatoire. Plus que dix-neuf ans, deux mois, trois jours et dix-sept heures, deo gratias ! Et ma punition est la même que celle de tous les stagiaires, comme l’homme du 13 de la rue Dacauté, comme celui de la Peugeot, comme le substitut de Monsieur Liang. Et cette punition, ce calvaire, c’est d’accueillir et de guider les nouveaux décédés, les désagréables, les violents, les mal élevés, les vantards, les méfiants, les excités, les envieux, les imbéciles, les vicieux, les entourloupeurs de toutes sortes… Les défunts comme vous en quelque sorte. Et ce sera la vôtre aussi.

— Ah ben, merde alors !

— Bon ! Vous montez maintenant ?

 

Fin 

2 réflexions sur « C’était un jour qu’était pas fait comme les autres »

  1. Non, le logiciel du blog ne déraille pas et ce n’est pas la première fois qu’après avoir publié une histoire en épisodes, j’en publie le texte intégral un peu plus tard, car certaines personnes n’aiment pas les feuilletons.
    Mais les deux autres explications restent bonnes. Je suis à sec et je manque de réactions. Voilà.

    Pour ce qui est de mon action politique, j’ai déjà donné : Macron à été réélu confortablement. Il faudra qu’il se débrouille sans moi pour les législatives.
    Pareille pour Hidalgo : elle n’ose plus se montrer à l’Hôtel de Ville. C’est déjà ça.
    Pour ce qui est de Poutine, je lui ai annulé son abonnement au JdC. Les effets de cette sanction ne devraient pas tarder à se faire sentir en Russie.

  2. Bon moi je ne vois que trois explications: soit nôtre redac chef est complètement sec, soit il aimerait plus de réactions de ses lecteurs zélés,
    soit le logiciel de ce blog déraille : car cette montée au paradis, nous l’avons savourée il y a peu….
    Et Poutine ? Ça y est au bout de 3 mois on n’en parle plus?
    Et la réélection de Macron , suivie d’un gouvernement fantôme?
    Et le retour de la F de P avec ses projets délirants de périphérique vert?
    Et le melagomane hystérique Melanchon qui fait croire à la gauche puzzle que les législatives seront son apothéose ?
    Enfin ,heureusement la critique de Top Gun arrive….

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