Archives par mot-clé : Couleur Café

Anatomie d’une chute

Extrait de « Couleur café »

(…)
Au moment où elle va passer pour la septième fois devant ma table, porteuse d’un plateau chargé — j’ai une mémoire photographique presque absolue — de trois demis pression, un verre de Morgon, un autre de bourgogne aligoté, deux cafés dont un allongé, un croque-monsieur, une tarte du jour et deux tickets de caisse, je pousse légèrement du pied la chaise en osier inoccupée qui se trouve devant moi. Le siège se déplace de trois centimètres environ, ce qui demeure caché aux yeux de la serveuse par le plateau de service qu’elle porte devant elle d’une main encore sûre. Le pied de la chaise se trouve à présent sur le trajet de sa Ranger gauche. La pointe de la chaussure ne heurte que légèrement le barreau d’osier bigarré mais, en retardant d’un tiers de seconde le mouvement Continuer la lecture de Anatomie d’une chute →

Conversation Sélecte

Cette chronique a été écrite il y aura bientôt 10 ans. C’est pour cela que certaines considérations pourront vous paraitre datées, en particulier celles qui portent sur la circulation et la sécurité des piétons. C’est pourquoi je me suis permis d’ajouter quelques notes de bas de page explicatives. 

Couleur café 15
Le Sélect,Boulevard du Montparnasse

Le Sélect est un bel endroit mais il a peu d’histoire. Sur ce plan, il ne peut pas lutter avec La Coupole (mais la Coupole n’est plus la Coupole) ou Le Dôme (sans charme, mais gastronomique). Le Sélect est un tout petit peu mieux placé que La Palette qui, certes, a eu l’honneur de l’une de mes rubriques (« Les hommes de la Palette« ) mais qui aujourd’hui a disparu. La Closerie des Lilas demeure à l’écart de ce concours, tant sur le plan historique que géographique.

Le Sélect se trouve à l’angle du Boulevard du Montparnasse et de la rue Vavin. Contrairement à ses voisins, il n’a jamais vraiment cherché par le passé à être un restaurant ou même une simple brasserie. Non, jusqu’à il y a peu, c’était Continuer la lecture de Conversation Sélecte →

 Luxe, calme et volupté (Couleur café n°32)

temps de lecture : 1 minute, même pas 

Couleur café n°32

Luxe, calme et volupté

La Rose de France
24 Place Dauphine, Paris 1er

Aujourd’hui, ce matin, mon café, c’est La Rose de France. Joli nom.
Place Dauphine. Il est neuf heures et demi et le soleil vient de passer au-dessus du Palais de Justice. Il fait beau, il fait frais. Sur la place en triangle, on a ratissé le sable encore humide de la pluie de cette nuit. Au fond, deux gendarmes débonnaires et armés, jambes écartées, manches courtes, avant-bras croisés sur leur mitraillette, se détachent Continuer la lecture de  Luxe, calme et volupté (Couleur café n°32) →

Les Deux Magots (2/2)

(SUITE)

Il y a quelques minutes une très jeune femme, vingt ans au plus, s’est installée non loin de moi. Je la vois de côté. Chez elle, tout est mince, clair et net. Le profil est précis, la queue de cheval châtain est courte et bien serrée et de sobres boucles d’oreille fantaisie pendent à ses oreilles. Elle se tient bien droite sans s’appuyer au dossier de la banquette. Elle regarde autour d’elle, me voit à peine. Le garçon s’approche, mais elle dit qu’elle attend quelqu’un. Un peu plus tard, elle est rejointe par une autre femme, un peu plus âgée, moins de trente ans. Elle se lève pour embrasser la nouvelle arrivante sur les joues (trois fois : elle doit être du Massif Central). Celle-ci est le contraire de celle-là. Tout en elle est arrondi, flou, imprécis. Sa silhouette Continuer la lecture de Les Deux Magots (2/2) →

Les Deux Magots (1/2)

Couleur Café n°36

Les Deux Magots
6 place Saint-Germain-des-Prés

C’est vraiment une belle salle que celle des Deux Magots. Surtout à cette heure…

C’était le matin. C’était l’hiver. Il faisait beau, juste un peu froid. C’était avant l’épidémie. Le ciel était clair et la traversée des Jardins du Luxembourg, tout propres des averses de la veille, m’avait rempli d’optimisme. J’avais enfin redémarré l’écriture de mon roman qui était en chantier depuis des mois, Le Cujas, et je me disais que j’avais assez de matière devant moi pour interrompre quelques heures, peut-être même quelques jours, la rédaction de son cinquième chapitre. Je m’accordai donc une matinée de vacances avant d’aller tout à l’heure chez Grasset récupérer le manuscrit qu’ils venaient de me refuser dans les formes.

Je continuai donc à descendre vers Saint-Germain des Prés.

Par des matins d’optimisme comme celui-là, l’écriture de quelques lignes m’est aussi indispensable qu’une douche ou un café-tartines. Malgré ma décision de laisser mon opus magnum en plan pour la journée, je me dis que j’irais bien passer une heure Continuer la lecture de Les Deux Magots (1/2) →

Bientôt Noël

Couleur café n°31

Le Nicot Latin
161 rue Saint Jacques
Paris 5ème

25 novembre 2019 17h30*

 Deux hommes sont installés au comptoir depuis un temps indéterminé.
Ils s’appellent Bouvart et Ratinet**.
Bouvart finit son verre et s’apprête à partir.

Ratinet
Allez ! Un dernier verre…

Bouvart
Peux pas… suis en scooter.

Ratinet
Et alors ?

Bouvart
Ben non… Quatre enfants…

Ratinet
Et alors ?

Bouvart
Ben non… c’est bientôt Noël, je peux pas. Imagine… Papa est mort pour Noël, pas de cadeaux, tout ça…

Ratinet
Ah, oui, d’accord…je comprends. Bon ben, tout à l’heure, tu reviens ?

Bouvart
Ben oui, bien sûr !

* 

* Remerciements  du JdC à Thomas qui lui a rapporté avec promptitude et fidélité ce dialogue authentique et Beckettien.

**Que les héritiers de Camille Bouvart et d’Alfred Ratinet veuillent bien me pardonner d’utiliser régulièrement leurs patronymes dans mes petites histoires et qu’ils  comprennent que, si je le fais, c’est en hommage à leur inoubliable œuvre commune qui a bercé et nourri la jeunesse des meilleurs d’entre nous, je veux parler bien sûr  des 

Tables de logarithmes – Librairie Hachette – 1904
bientôt suivies des
Nouvelles tables de logarithmes – Librairie Hachette – 1950

Retour au Comptoir

J’y suis retourné, au Comptoir du Panthéon1. Ce doit être mon côté aventurier. Eh bien, elle était là, ma serveuse2, égale à elle-même3 Elle ne semblait pas se souvenir de notre dernière rencontre. Ou alors, elle ne m’a pas reconnu. Ou elle a fait semblant. Elle m’a servi mon café, sans un mot ni un sourire, bien sûr, mais dans des temps raisonnables. Alors, pour cette fois, je l’ai laissée vivre.

Note 1 – Si vous voulez savoir de quoi je parle, cliquez là-dessus
Note 2 – Melissa
Note 3 – Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir,

Qui était donc ce type ? (Couleur Café n°29)

LE JOURNAL DES COUTHEILLAS – NUMERO 2082

Couleur Café n°29

Qui était donc ce type ?

Café Hugo
22 Place des Vosges

C’est un quartier où je ne viens presque jamais, un café où je n’étais jamais venu. Voyons voir.
Les vieilles tables en bois sont marquées de coups et de brulures d’autrefois et les larges banquettes en moleskine marron sont craquelées comme je les aime. La serveuse, aimable, est en bon état. Installé contre le mur du fond, je tourne le dos à un grand miroir encadré de mosaïques aux motifs géométriques rouges, jaunes et argent. Devant moi, au premier plan, deux tables vides, puis la terrasse, puis, au-delà de la chaussée, les grilles du jardin et enfin les arbres de la place des Vosges, encore dénudés. Le mur qui sépare la salle de la terrasse est percé des mêmes arcades que celui qui sépare la terrasse de la chaussée. Les deux sont faits des mêmes pierres jaunes griffées, jointées à sec. Un passage par Wikipédia m’apprend que le Café Hugo occupe le rez-de-chaussée de l’Hôtel Laffemas (XVIIème siècle) et que la maison qui fut celle du grand Victor est à deux pas.
J’ai rendez-vous tout près d’ici dans un peu plus d’une heure. J’ai le temps de prendre un autre café et d’observer.

A ma gauche, près de l’arcade, un couple est installé. L’homme me fait face. Posées à plat sur la table, ses deux mains recouvrent la main droite de la Continuer la lecture de Qui était donc ce type ? (Couleur Café n°29) →

La Maison Marie

Couleur café n°28

Maison Marie
222 rue Saint-Jacques 75005 Paris
Samedi 2 février

Je n’aime pas beaucoup le café brasserie qui porte ce nom de Maison Marie depuis deux ou trois ans à l’angle aigu des rues Saint-Jacques et Gay-Lussac. Pendant plus d’un siècle, sous cette même enseigne et à cet emplacement on trouvait un primeur, c’est-à-dire un commerce de fruits et de légumes. Les couleurs de ses bacs, rouge, vert, orange, brun égayaient un peu ce triste trottoir qui fait face au triste Institut Océanographique. Bon, mais voilà, le petit commerce de centre-ville se meure, notamment parce que vous n’y allez plus, et quand il ne s’appelle pas Monop’ ou Carrefour-Market, il a du mal à résister aux offres inespérées des nouveaux bougnats de Paris.

Je n’aime pas beaucoup ce café, mais Continuer la lecture de La Maison Marie →

La Traversée de Paris

Couleur café (4 ) 

La Traversée de Paris
45 rue Poliveau, Paris V

Entre les Gobelins et le Jardin des Plantes, précisément à l’angle de la rue Poliveau et de la rue Geoffroy Saint-Hilaire, il y a un café qui s’appelle « La Traversée de Paris« . Ce nom lui a sans aucun doute été donné en hommage au film du même nom, tiré lui-même du roman éponyme de Marcel Aymé. Le film était aussi réussi que le roman, drôle et cruel, sur la rencontre de deux égoïsmes dans le Paris de l’occupation allemande. On peut y voir une prestation extraordinaire de de Funès dans le rôle d’un charcutier nommé Jambier qui se livre au marché noir dans le sous-sol de sa boutique. Jambier y égorge un cochon tandis que Bourvil, porteur de valises, joue de l’accordéon pour couvrir les cris de l’animal et que Gabin, artiste peintre anar, fait monter les enchères en hurlant de manière à ce que tout le quartier entende: « Jambier, 45 rue Poliveau, c’est trois mille francs !« . Bref, tout ça pour expliquer pourquoi le café s’appelle « La Traversée de Paris« .
Le quartier n’a pas dû bouger beaucoup depuis l’Occupation. Les immeubles ont été ravalés et entretenus, mais à part ça, ils sont Continuer la lecture de La Traversée de Paris →