Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Coucher de soleil

Il y a quelques semaines, en panne d’écriture depuis des mois et fatigué de corriger sans cesse les épreuves de Go West ! — qui, je le rappelle, est désormais disponible sur Amazon — j’ai éprouvé soudain le besoin de me remettre à lire — je veux dire lire autre chose que de moi. Bien sûr ces derniers temps, on m’avait offert des tas de livres. «Tiens, me disait-on, toi qui écris, tu dois beaucoup lire, forcément, Ah ! Ah ! Alors voilà un livre ; je ne l’ai pas lu — pas le temps, tu penses bien ! — mais Télérama ( Le Masque, Luchini,  mon beau-frère… ) en dit beaucoup de bien !» Alors j’ai tapé dans l’alignement des succédanés de succès de l’année dernière, des page-tourneurs, des prix qu’on courre, des bêtes c’est l’heure, des prix faits minables et des prix Nobel de vide et ratures qui, comme disait le magot myope de Saint Germain des Prés, se dressaient “tels des menhirs » sur l’étagère la plus basse de ma bibliothèque. 

D’aucun de ces ouvrages, bons à remettre au moins cent fois sur le métier, je n’ai pu dépasser la cinquantième page. 

Et puis, la semaine dernière, alors que je passais, maussade, devant les tréteaux du bouquiniste de la rue Claude Bernard, la couverture jaunie d’un volume de la collection “du monde entier” de la NRF a attiré mon œil avachi. 

Quatre-cents pages exactement d’un Conrad, en bon état, au titre peu connu, en corps 10 et pour 5 Euros, l’affaire était exceptionnelle. J’entrai Continuer la lecture de Coucher de soleil

Un atelier d’urbanisme

Comment s’appelle-t-il déjà, le nouveau Maire de Paris ? Ah oui ! Emmanuel Grégoire — entre nous, il va nous falloir lui trouver un ou deux surnoms affectueux à celui-là. Grégoire était, si mes renseignements sont bons, premier adjoint pendant le règne de Cruella. Je précise «si mes renseignements sont bons » parce que je ne suis pas tout à fait sûr qu’ils le soient. En effet, pas une fois au cours de sa campagne, Monsieur Grégoire n’a mentionné le nom de son ex-patronne. Les premières déclarations de m’sieur not’maire semblent pourtant confirmer qu’il est dans sa droite ligne et même davantage. Le premier projet qu’il a mentionné consisterait à créer des carrefours et des feux rouges sur le boulevard périphérique afin que les piétons puissent le traverser. (J’ai vérifié : il ne s’agit pas d’un poisson d’avril). Ils sont forts quand même les écologistes quand ils sont au pouvoir. Ils arrivent à imaginer l’inimaginable. La passion (la haine fait partie des passions) les domine, l’idéologie les guide et l’absolutisme les conduit… quand ce n’est pas la folie. On peut en juger par ce récit fidèle d’un atelier de créativité impromptu qui s’est tenu il y a deux ans dans le bureau d’Annie Dingo. Au début, étaient présents la Maire (en furie, mais inspirée) et le Dir Cab (bègue, mais pas quand il téléphone). Ont apparu ensuite le médecin de l’Hôtel de Ville (complaisant mais inquiet) et Cottard (toujours aussi con).
Là, c’est Annie qui soliloque. C’est parti !

«  (…) Voyons… je réfléchis tout haut… les travaux pour les pistes cyclables, les fontaines du Rond-Point, les embouteillages, la crasse dans Paris, le trou financier, ma vérification personnelle de la hauteur des vagues sur le site de surf olympique à Tahiti, tout ça est en train de me péter à la figure. Il me faut un projet dérivatif, quelque chose qui occupe les gens, un truc qui marque les esprits, une réalisation qui transforme Paris pour toujours, l’apogée de ma mandature. Eh bien, cette histoire de prolongement de la rue de Rennes jusqu’à la Seine, ça c’est une bonne idée. Et qu’est-ce qu’il en pense, le petit Dir Cab, hein ? Elle n’est pas bonne mon idée peut-être, hein ? Hein ?

Le petit Dir Cab n’avait pas compris que la question était rhétorique. Aussi, il pensa être subtil en approuvant la Patronne tout en soulevant une légère objection, un obstacle mineur, une peccadille :

— Si, si, bien sûr, Ma… Ma… Madame, elle est excellente. Toute… Toutefois…

— Quoi, toutefois ? Qu’est-ce qu’il y a, toutefois ?

Le ton de la dame aurait dû alerter Lubherlu, mais il poursuivit :

— Eh bien, il y a la dé… la démolition de l’Institut. Ça risque de po… po… Continuer la lecture de Un atelier d’urbanisme

Le temps qu’il fait

Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur et avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur ; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou Continuer la lecture de Le temps qu’il fait

Le doigt de Dieu

Avec « Le ciel est par dessus le toit », « Le doigt de Dieu » est le seul poème que je puisse vous réciter encore aujourd’hui, comme ça, sans révision aucune, d’un seul trait. 

Je me souviens qu’avec la complainte de Verlaine, je m’étais taillé un certain succès. Ce devait être en classe de seconde C et, à la demande de notre professeur de Français, je m’étais porté volontaire  pour réciter le poème devant la classe. Dans mon groupe de camarades, se porter volontaire était une chose rarement bien vue qui suscitait plutôt murmures désapprobateurs et lazzis que soupirs d’aise et encouragements amicaux. Mais j’aimais ce poème — je l’aime toujours — et je voulais le faire aimer des petites brutes avec et contre lesquels je jouais à la balle au mur tous les jours de la semaine et au Monopoly tous les jeudi après-midi. Je l’appris avec soin et le délivrai Continuer la lecture de Le doigt de Dieu

Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Première parution : 13/11/2017
Entre 1849 et 1852, Flaubert effectue un long périple en Orient. Pendant le voyage, il écrit énormément de lettres, dans lesquelles il raconte tout, vraiment tout. Dans cette lettre datée d’Athènes, il raconte Constantinople. Visionnaire, Gustave ? Pas tant que ça ! En tout cas, il n’avait pas prévu Erdogan ! Ni le reste !

Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet (1)
Athènes, au Lazaret (2) du Pirée (3),19 décembre 1850. Jeudi

(…) Dans un autre lupanar (4) nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables. —La maison était tenue par une ancienne maitresse de notre drogman (5). On était là chez soi. Au mur, il y avait des gravures tendres, et les scènes de la vie d’Héloïse et d’Abélard (6) avec texte explicatif en français et en espagnol. —Ô Orient, où es-tu ? — Il ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople (7), la plupart des hommes sont habillés à l’européenne, on y joue l’opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. ! Dans cent ans d’ici, le harem (8), envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de soi seul, sous le feuilleton et le vaudeville. Bientôt, le voile, de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’en ira tout à fait. Le nombre de pèlerins de La Mecque (9) diminue de jour Continuer la lecture de Qu’est-ce qu’un Suisse ?

Gustave monte en bateau

« Reçu bachelier le 3 août 1840, Gustave Flaubert (1821-1880) se voit offrir son premier grand voyage : un périple de deux mois sous la tutelle de Jules Cloquet, professeur à la faculté de médecine de Paris, âgé de 50 ans, ami de son père. Le jeune homme hésite d’abord à partir : « l’instinct me dit que le voyage sans doute me plaît, mais le compagnon guère », écrit-il à Ernest Chevalier. Finalement, il trouvera le docteur Cloquet à son goût, il restera lié avec lui sa vie durant. »
(extrait de l’introduction de Claudine Gothot-Mersch à l’ouvrage cité plus bas )

« À la hauteur des îles d’Hyères, la brise ne nous avait pas encore pris, et cependant de larges vagues déferlaient avec vigueur sur les flancs du bateau, sa carcasse en craquait (et la mienne aussi), une grande ligne noire était marquée à l’horizon et les ondes, à mesure que nous avancions, prenait une teinte plus sombre analogue tout à fait à celle d’un jeune médecin qui se promenait de long en large, et dont les joues ressemblaient à du varech tant il était vert d’angoisse. Jusque-là, j’étais resté couché sur le dos Continuer la lecture de Gustave monte en bateau

Les dieux rigolent

L’homme aime ; il hait, prévoit, décide, se bat, transpire, saigne, espère. 
Dans l’Olympe, les dieux regardent et rigolent. 
La preuve : 

Lettre du mercredi 30 décembre 1959 d’Albert Camus à Maria Casarès.
« Bon. Dernière lettre. Juste pour te dire que j’arrive mardi, par la route, remontant avec les Gallimard lundi (ils passent par ici vendredi). Je te téléphonerai à mon arrivée, mais on pourrait peut-être convenir déjà de dîner ensemble mardi. Disons en principe, pour faire la part des hasards de la route — je te confirmerai le dîner au téléphone.
Je t’envoie déjà une cargaison de tendres vœux, et que la vie rejaillisse en toi pendant toute l’année, te donnant le cher visage que j’aime depuis tant d’années (mais je l’aime soucieux aussi, et de toutes les manières). Je plie ton imperméable dans l’enveloppe et j’y joins tous les soleils du cœur.
A bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant. J’ai refermé mes dossiers et ne travaille Continuer la lecture de Les dieux rigolent

Comme il vous plaira

Je n’ai jamais compris pourquoi, dans les statistiques du Journal des Coutheillas, cet article est demeuré depuis sa première parution l’un des plus vus. Mais puisque vous aimez ça, vous en reprendrez bien encore une fois.

(…) Or, qu’est-ce que la vie, sinon une sorte de comédie où chacun remplit son rôle sous un déguisement qu’il change souvent, si souvent que roi tout à l’heure sous la pourpre, le même acteur reparaît l’instant d’après esclave sous des haillons, jusqu’à ce qu’enfin l’imprésario le force à quitter la scène ! Telle est, sur ce monde sans consistance, la farce qui se joue chaque jour.
Erasme  –
Eloge de la folie (cinquième jour des ides de juin 1508)

Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs ; ils ont leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours de sa vie, joue différents rôles ; et les actes de la pièce sont les sept âges.
William ShakespeareComme il vous plaira (1599)

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Vrac n°7

Ce n’est pas une disgrâce d’être sans un sou, mais c’est tout comme.
Kin Hubbard. 1868-1930

Ne commencez jamais un discours en disant : « Je ne suis pas un orateur ». Ils s’en apercevront assez vite.”
Kin Hubbard. 1868-1930

Une idée courante, et c’est ce qui ne va pas, c’est l’idée que les pauvres sont les seuls responsables de leur triste sort.
Anonyme

Si une mouette te chie sur la tête, remercie le Ciel que les vaches ne volent pas.
Proverbe malouin

Député européen, Jordan Bardella ne vient Continuer la lecture de Vrac n°7

La nuit nordique

Dans un train d’enfer et un pays nordique au nord du Nord, là où les mots des pancartes ont des “visages de crapaud ou d’insectes, tout garnis de piquant, et qui portent sur le dos d’innombrables trémas comme des pustules ou des ballonnets d’air”, le jeune Paul Morand est emmené sur la motocyclette d’une jeune femme nommée Aïno.

“(…) Il n’y eut pas de banlieue. La campagne commença d’un coup au rez-de-chaussée d’une maison à cinq étages. Quelques nuages étaient jetés sur la route comme des tapis. Au-dessus de l’eau des lacs, le ciel était si clair que les mouettes semblaient des corbeaux. Il y eut encore quelques propriétés de marchands de pâte à papier, surmontées de mâts de TSF. Nous traversions des stades ménagés dans les clairières des bois de sapin ; des athlètes ajustaient leur corps aux exercices. Nous brûlions ce ruban troué qu’on ne pouvait appeler une route. Je m’arquais, tendant les reins, me soutenant des poignets pour amortir les chocs. Aïno riait et les plus violents à-coups, où je manquais quitter ma boîte, la ravissaient. Elle relevait mon courage par des mots que le vent emportait. Puis il n’y eut plus que des bouleaux blancs bordés de noir, végétal faire-part, interrompus par des étangs bordés de saules tordus de rhumatismes articulaires, où flottaient, noyés, des troncs d’arbre vers les scieries mécaniques. Quelle promesse d’allumettes roses ! (…)”

Et puis, ainsi échauffé, le style vrombit puis décolle. Aïno et Paul sont Continuer la lecture de La nuit nordique