Archives de catégorie : Fiction

Gisèle ! (5)

(…) « Vous avez pu voir ce qu’il y a devant ? demande Bernard. Vous croyez qu’on va pouvoir passer ?
— Y a plus de trois mètres de haut de neige jusqu’à l’entrée de la station, répond le chauffeur. Ça fait une bonne centaine de mètres. Vous croyez qu’on va pouvoir passer, vous ? Peut-être qu’avec un peu d’élan… Qu’est-ce que vous en pensez ? »
La réponse était plutôt narquoise, mais Bernard ne s’en est pas rendu compte.
— Mais, il faut absolument que je passe ! supplie Bernard. J’ai un rendez-vous très… »

Mais Bernard n’achève pas. Ça ne sert à rien de gémir auprès du routier. D’ailleurs le type ne l’écoute même plus. Il est remonté dans sa cabine, il a claqué la portière et maintenant il s’agite autour de ce qui doit être son émetteur radio. « La CiBi, ils ont tous un truc comme ça, pense Bernard. » Il se sent tout petit auprès de ce grand type, avec son bonnet de laine noire roulé au bord, son gros anorak vert aux manches orange, sa petite barbe, son pantalon plein de poches et ses grosses chaussures. Il voudrait monter avec lui dans la cabine, il voudrait lui demander de lui dire ce qu’il faut faire, de le protéger… Mais il n’ose pas. Il ne voudrait surtout pas l’agacer ; il ne faudrait pas que le type l’envoie balader ; ce serait couper les ponts avec la seule personne qui pourrait l’aider. Alors, au pied du tracteur, les yeux levés vers la vitre de la cabine, Bernard attend. La neige fond autour de ses chaussures qui Continuer la lecture de Gisèle ! (5)

Gisèle ! (4)

(…) qu’est-ce qu’il faut faire dans ces cas-là ? s’arrêter ? c’est trop tard ! serrer à droite ? rouler sur la bande d’arrêt d’urgence ? oui, mais si le type continue comme ça, on se rentre dedans ! se porter complètement sur la gauche ? oui, mais si le connard reprend sa droite au dernier moment ? on se rentre dedans !…

Crispé sur son volant, Bernard se lance dans une série d’appels de phares mais voilà le connard d’en face qui fait la même chose ! Bernard est tétanisé. Les yeux écarquillés, la respiration bloquée, de ses deux bras tendus il repousse le volant le plus fort qu’il peut en prévision du choc. Deux longues secondes passent et Bernard voit filer sur sa droite un grand panneau routier, celui qui reflétait ses propres phares et qui lui annonce dans un éclair : « Aire de service de Saint-André – AGIP – Cafeteria 7/24 – Dernière station avant le tunnel du Fréjus – 1000 mètres ».
Bernard voit le panneau disparaitre d’un coup dans l’obscurité sur la droite. Il sent ses mains, ses bras et ses épaules se détendre, mais ses pieds le font souffrir tant ils se sont recroquevillés dans ses chaussures. La voiture continue d’avancer, à petite allure, bien en ligne. Bernard reprend ses esprits ; il débloque sa respiration.
«  Quelle connerie ces panneaux ! crie-t-il en tapant sur le volant. J’ai bien cru que… Ils pourraient quand même… Tous des cons… », mais il n’achève pas sa phrase. Il retrouve son calme et se remet à penser à la route qu’il lui reste à faire.

bon, ça va aller… pas le temps de m’arrêter, même pour un café… ce que je déteste partir en retard ! bon sang, Gisèle ! qu’est-ce que tu me… bon… faut que je fonce jusqu’à Bardonnèche… ah! voilà les lumières de la station-service… quoi encore ? qu’est-ce que c’est que ça ? ah non ! ça va pas recommencer tout de même !…

Devant lui, il y a Continuer la lecture de Gisèle ! (4)

Gisèle ! (3)

(…)tous ces dérapages finirent par ralentir la voiture et, après un ultime balancement encore plus prononcé que les précédents, elle se mit en glissade arrière. Instinctivement, Bernard se retourna à demi sur son siège comme s’il était en train de se garer en créneau, mais il ne savait plus quoi faire de son volant. Alors, il ne fit plus rien et c’est en marche arrière à vitesse de plus en plus faible que la voiture traversa les deux voies de circulation et la bande d’arrêt d’urgence pour venir mourir contre la glissière de sécurité dans un petit craquement sec. C’était le feu arrière gauche qui venait de céder.  

Maintenant, tout était calme. Dehors, le paysage avait cessé de valser et, à part les flocons qui voletaient lentement dans la lumière des phares, tout était immobile. À l’intérieur, de sa belle voix chaude et tranquille, le speaker achevait de désannoncer le morceau précédent : « … avec bien sûr Léonard Bernstein à la baguette. Et maintenant, sans transition, nous allons entendre… » Cœur en folie, muscles tendus, épaules douloureuses, mâchoire crispée, Bernard respirait bruyamment par le nez.  Il n’entendait rien que sa respiration, ne voyait rien que la neige qui s’accumulait sur son pare-brise et ne pensait absolument à rien. C’est sans réaction aucune qu’il regardait grossir au loin sur sa gauche les phares éblouissants de ce qui ne pouvait être qu’un nouveau camion. Le monstre Continuer la lecture de Gisèle ! (3)

Gisèle ! (2)

(…) mais c’est sûr que j’aurais pas dû. maintenant, elle va me faire la gueule pendant quinze jours… je vais encore aller coucher dans le salon… ou alors, elle va partir une semaine à la Croix-Rousse, chez Françoise, cette garce ! c’est sûr que je n’aurais pas dû… bon sang, il neige de plus en plus…

Le moteur ronronnait calmement. Bernard observait les flocons qui se collaient sur le pare-brise. Ils glissaient lentement vers le haut de la vitre avant d’être rattrapés et chassés vers l’extérieur par les essuie-glace. De temps en temps, un flocon plus rapide parvenait à échapper aux balais. Il restait un instant avec quelques autres, bloqué par le rebord du pare-brise et puis, d’un coup, il disparaissait dans l’obscurité, emporté par le vent de la course. Instinctivement, Bernard jetait un coup d’œil dans le rétroviseur pour tenter de suivre sa fuite.

pauvre petit flocon, je me demande ce qu’il devient, tout seul, dans le noir…

Sa petite réflexion le fit sourire, mais quand il quitta le rétroviseur des yeux pour revenir à la route, il eut un haut le corps : Continuer la lecture de Gisèle ! (2)

Gisèle ! (1)

La neige est apparue à la sortie du dernier tunnel avant Chambéry. En une fraction de seconde, la voiture est passée de la lumière jaunâtre du souterrain à celle, éblouissante, des phares. Des millions de flocons qui flottaient doucement dans la nuit se transformaient en un rideau blanc tacheté de noir à l’apparence infranchissable. Au moment où il sortait du tunnel, Bernard est passé en feux de croisement et l’éblouissement a disparu. C’étaient maintenant des centaines de petites fleurs blanches qui s’écrasaient à chaque instant sur le pare-brise, aussitôt balayées par le ballet des essuie-glaces.

…ah, la barbe ! la neige ! …manquait plus que ça ! d’abord la séance avec Gisèle… ensuite l’accident dans le tunnel de Fourvières et maintenant, la neige… bon sang de bon sang ! j’y arriverai jamais …

Deux jours plus tôt, quand il avait appelé l’Hotel Politecnico à Turin, on lui avait dit qu’on ne pourrait lui garder sa chambre que jusqu’à 20 heures. « Nous sommes désolés, signore Ratinet, ma siamo en pleine mostra dell’automobile, no ?allora, capisci signore… ». Il avait juré qu’il serait à Turin avant 20 heures et on avait pris sa réservation « ma, solamente perche sei un buon cliente, signore Ratinet… » Et maintenant, il était presque huit heures, et il n’était même pas à Chambéry ! Il lui faudrait encore au moins deux heures et demi pour arriver à Turin et, avec ce temps, peut-être trois.
Bernard tâtonna pour trouver son téléphone sur le siège passager et, tout en surveillant la route d’un œil, il composa le numéro du Politecnico.
« Oui, bonsoir. Bernard Ratinet à l’appareil. Écoutez, j’ai une réservation pour ce soir jusqu’à huit heures, mais j’ai eu un petit ennui sur la route. Je pense arriver vers 9h30. Vous êtes gentils de me garder ma chambre, d’accord ? »
Contrairement à ce qu’il craignait, ça ne semblait pas poser de problème. Il se dit qu’il serait toujours temps Continuer la lecture de Gisèle ! (1)

Retour sur un jour qu’était pas fait comme les autres

Récemment, quelqu’un m’a demandé des nouvelles Steeve Ratinet. Steeve Ratinet… vous vous souvenez ? Non ? Enfin voyons ! Steeve Ratinet, célibataire, Coupeur de chevaux en quatre de profession, né le 29 février 1982 à Guéret dans la Creuse et décédé le 13 mai 2020 à 03:47 GMT en son domicile parisien, sis 15 rue Dacôté. (voir : C’était un jour qu’était pas fait comme les autres)

Ah ! Ça y est quand même ! Bon, je résume :

La Commission d’Admission au Paradis ayant classé Steeve dans la catégorie É-P-A-V-E (Égotiste-Primaire-Agressif-Vulgaire-Exacerbé), notre héros a été admis à entrer au Paradis (parce que, comme chacun sait, l’Enfer n’existe pas) moyennant un petit séjour préalable d’une cinquantaine d’année au CRAZY (Centre de Remise À Zéro(1)) suivi d’une période de Purgatoire d’une durée d’un à deux siècles. Cela fait maintenant deux ans qu’il est entré au CRAZY, et ma Foi, cela semble se passer plutôt bien. C’est du moins l’impression que j’ai pu retirer de la longue entrevue télé-angélique que j’ai pu obtenir par protection spéciale, compte tenu de mes bonnes relations avec l’au-delà. Voici ce qu’il m’a dit :

 « Le CRAZY, c’est l’endroit le plus chouette que je connaisse pour oublier ses emmerdes. Bon, c’est pas qu’on rigole tous les jours, mais c’est toujours mieux que de faire Coupeur de chevaux en quatre ! Moi, je voulais pas faire Coupeur de chevaux en quatre. Je voulais être Modérateur de cantabile. Mais, vous savez ce que c’est… Continuer la lecture de Retour sur un jour qu’était pas fait comme les autres

Les corneilles du septième ciel (51)

Chapitre 51

La deuxième demande émanant des lecteurs du JdC rejoignait l’injonction du Bienaimé Rédacteur en Chef du JdC de disposer de la liste complète des acteurs des Corneilles. Malgré les obstacles, nous sommes parvenus à contacter l’auteur et à obtenir de lui non pas un résumé de son roman ce qui représenterait un travail trop colossal mais un récapitulatif de ses protagonistes ce qui n’est déjà pas si mal.

Françoise est l’héroïne à l’origine de cette fiction. Née à Joigny-le-Pont, elle vécut une enfance difficile en compagnie d’un poilu de la guerre de 14 qui n’en finissait pas d’agoniser jour et nuit devant sa fenêtre. Les conséquences psychologiques de ce traumatisme quotidien furent guéries par le docteur Philippe Premier. Elle fera la connaissance de Ph., le célèbre écrivain, au Café de Flore et du photographe Lorenzo sur les quais puis accompagnera ce dernier dans le Marais Poitevin où elle sera témoin de son agression par Continuer la lecture de Les corneilles du septième ciel (51)

Les corneilles du septième ciel (50)

Chapitre 50

Ne restait plus à Françoise et à Bruno qu’à démontrer l’existence du chantage supposé de Lorenzo sur le lauréat du Prix Goncourt. Ni l’une ni l’autre, pas plus d’ailleurs que l’auteur, n’avait la moindre idée pour y parvenir. Le hasard faisant bien les choses, ce fut le moment que choisirent les lecteurs du JdC pour poser deux questions à la rédaction. Cet intermède fit le bonheur de l’auteur des Corneilles Continuer la lecture de Les corneilles du septième ciel (50)

Les corneilles du septième ciel (46, 47, 48 et49)

Chapitre 46

L’arrêt du Conseil d’Etat annulant les résultats du référendum fut à l’origine d’une situation inédite comme n’en avait encore jamais connue le JdC. En effet, son fondateur en 1912, monsieur Emile Zola, avait imposé que l’Assemblée des lecteurs ait 51 % des voix au Conseil de Gestion du journal. Cette mesure considérée comme démagogique par la plupart de ses directeurs successifs, allait remettre en cause son existence même. Le rejet par le Conseil d’Etat Continuer la lecture de Les corneilles du septième ciel (46, 47, 48 et49)