Archives de catégorie : Fiction

Go West ! (18)

(…) 
Cal s’est arrêté devant une table. Quatre hommes y sont assis autour de verres de toutes les couleurs. Quatre chemise-cravates et un Texas Tech. Ils le saluent sur le même ton que Louise vient de le faire, nonchalamment : «Eh, Cal ! Ça fait longtemps… Où étais tu passé… Long time no see… c’est ton fils ? … » Le Texas Tech regarde ailleurs.

Cal me présente rapidement — Philippe… français… autostoppeur — et, après quelques “Hi Phil !“ polis, personne ne pose de question. Cal approche deux chaises voisines et s’installe. La conversation s’engage entre les cinq comme si je n’étais pas là. Je n’écoute pas vraiment et je rêvasse tandis qu’ils parlent de leurs chasses, de leur technique au golf, de leurs affaires. C’est la troisième bière que je bois ce soir et je commence à somnoler, affalé sur ma chaise. Je sursaute quand le guitariste s’arrête de jouer. La barmaid monte sur scène et annonce “John Hancock, le type le plus drôle au nord du Rio Grande !“ C’est un grand type, mince, vingt-cinq ans. Il n’est pas le seul dans la salle à être habillé en cow-boy, mais lui, c’est presque une parodie, bottes blanches ouvragées, pantalon moulant marron clair, veste en peau cintrée avec de longues franges aux manches et dans le dos et Stetson blanc incrusté de petites étoiles d’argent. La salle applaudit son entrée et Continuer la lecture de Go West ! (18)

Go West ! (17)

(…) A ce moment, je jure que je n’ai pas la moindre idée de ce que je réaliserai un peu plus tard. Je pense seulement que je ne peux pas m’offrir une chambre dans un Howard Johnson sans flanquer par terre mon budget pour l’été. Par ailleurs, je ne me vois pas demander à Cal de me payer une chambre pour moi tout seul. Cal a bien compris tout ça, et il est bien gentil de m’offrir de partager la sienne. Après tout, il pourrait tout aussi bien me dire de dormir dans la voiture… Alors, « non, Cal, ça ne me dérange pas du tout ».

Une longue douche, un court plongeon dans la piscine et me voilà avec Cal au bar du restaurant. Il boit un Martini, j’ai choisi une bière. Pour ça, j’ai dû montrer au barman ma carte d’identité scolaire du Lycée Saint-Louis que j’ai trafiquée pour avoir plus de 21 ans. Cal n’a pas été dupe et ça l’a fait sourire. Je ne sais plus depuis combien de jours je n’ai pas bu une goutte d’alcool. Je crois bien que la dernière fois, c’était du scotch, dans l’avion, avec Carol. La bière, la sensation d’être enfin propre, la lumière tamisée du lieu, la chaleur humaine dégagée par Cal m’ont mis dans un état de douce euphorie. Je me sens presque détendu, reposé. J’ai le sentiment de faire à nouveau partie du monde, un monde Continuer la lecture de Go West ! (17)

Les voisins

Ce texte, déjà publié il y a cinq ans, se compose de deux versions distinctes d’un même évènement anodin : la rencontre de deux voisins dans un train. Il a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture : « Prendre une histoire bien connue et la raconter d’un autre point de vue« . C’était le thème de l’exercice.
Ne soyez pas surpris : dans la première version, celle du 4ème droite, vous reconnaitrez peut-être une partie d’un texte publié en octobre 2015. C’était ça, l’histoire bien connue.

Les voisins

(1er voisin – 4ème droite)

— Vous ne connaissez pas mon voisin du dessus ? C’est un type plutôt petit, étroit, précis, mais pas tout à fait ridicule. Ses traits sont assez fins, mais ils portent une expression pusillanime. Il approche de la cinquantaine, mais il a les cheveux presque blancs. Il porte des costumes gris clair et des cravates en laine marron foncé, ou des costumes marron clair et des cravates en laine marron foncé. Ses chaussures à lacets sont toujours luisantes d’un dernier coup de cirage. Ses horaires sont réguliers. Quand il m’arrive de le croiser dans l’escalier, il porte toujours une fine serviette en cuir jaune clair de très belle facture. Elle comporte un seul soufflet, mais aussi deux poches plaquées sur lesquelles viennent s’accrocher les boucles des deux sangles qui permettent d’en fixer le rabat.
Après dix ans de carrière à Bordeaux, il a été nommé à Paris et depuis cinq ans, il est mon voisin du dessus.
Hier, sur le quai de la gare de Bordeaux, je l’ai aperçu qui attendait Continuer la lecture de Les voisins

Go West ! (16)

(…) Pour le reste, il suffira d’être laconique, raisonnable et prudent. Pour Cal dorénavant, j’aurais quitté Paris depuis longtemps, j’habiterais Grenoble, ville discrète qui a peu de chance d’être connue d’un habitant d’Albuquerque. Je serais orphelin et je n’aurais ni frère ni sœur, c’est plus simple. J’aurais abandonné des études littéraires en première année de Fac. J’aurais emprunté de l’argent à un vague parent pour me payer un aller simple pour New York. Je ferais du stop vers Los Angeles où on m’a dit qu’on pouvait trouver facilement du travail dans les studios de cinéma, mon rêve.

Au fur et à mesure que je dessine mon nouveau personnage, je sens grandir en moi une sensation angoissante, celle d’avancer dans une sombre impasse et de me dissoudre un peu plus à chaque pas.
« L’orphelin vagabond sans le sou dans sa quête du paradis hollywoodien… » J’ai un peu honte de servir de tels clichés à ce brave type, mais comment faire autrement ?

Cal a avalé sans difficulté ma série de banalités et nous avons quitté Electra l’un derrière l’autre, lui devant dans sa belle Olsdmobile et moi, vingt mètres derrière, dans ma rutilante Plymouth Valiant.
Nous arrivons dans les faubourgs d’Amarillo Continuer la lecture de Go West ! (16)

Go West ! (15)

(…) il pense qu’il n’ira pas plus loin dans le projet. Mais le voyage à Dallas n’aura pas été inutile, puisqu’il revient avec cette voiture. Il l’offrira à Todd pour son anniversaire, le mois prochain. Cal est divorcé. Depuis cinq ans. Son ex-femme habite à côté de Santa Fe avec ses deux enfants, Todd et Sal, seize et quatorze ans. Il a le droit de les voir un week-end sur deux.
— Ça se passe bien avec Sam, me dit-il, mais avec Todd, c’est plus compliqué. Je crois qu’il m’en veut encore pour le divorce. »
Cal se retourne pour demander encore du café, puis, après un silence, il me demande :
— Et toi ? me demande-t-il ? Qu’est-ce que tu viens faire aux États ? Et d’abord, comment ça se passe pour toi, ici ?

À cette époque lointaine, je n’aimais pas mentir. Je considérais encore cela comme immoral. Mais surtout, ce qui me retenait de le faire, et c’est encore le cas aujourd’hui, c’est que je n’arrivais jamais à maintenir un mensonge bien longtemps. Pour mentir, il faut avoir une bonne mémoire. Or, ce n’était pas mon cas, et je finissais toujours par me contredire au détour d’une phrase. C’était juste une question de temps. Si ma rigueur morale s’est assouplie avec le temps, ma mémoire ne s’est pas améliorée, bien au contraire. Aujourd’hui encore, je mens le moins possible et, pour y parvenir, j’en dis le moins possible. C’est pourquoi, souvent, les gens me trouvent, au mieux, mystérieux ou réservé, plus souvent, taciturne ou timide et, au pire, idiot. En fait, je suis juste prudent. Continuer la lecture de Go West ! (15)

Go West ! (14)

(…) En m’exécutant, je ne peux m’empêcher de penser que cette scène, je l’ai déjà vue, au cinéma, dix fois, vingt fois. Je me rappelle aussi qu’on m’avait dit : “Tu verras, en Amérique, tout est comme dans les films, les voitures, les restaurants, les routes, les flics…“ Et c’était vrai : c’était comme dans les films et moi, l’amoureux du cinéma américain, j’aurais dû savoir ce qu’il fallait faire et surtout ne pas faire : sortir de sa voiture. Je m’en souviens maintenant : avec un flic, ne jamais faire le malin, ne jamais plaisanter, ne jamais sortir de la voiture. Mais voilà, sur le moment, j’avais oublié et maintenant, me voilà penché sur la voiture, les mains écartées bien à plat sur le capot, en train d’attendre, le cœur battant et les jambes faibles, que le flic veuille bien me dire ce que je dois faire.

Il a bien fallu plus d’une heure pour démêler la situation. Voilà comment ça s’est passé : Après m’avoir fouillé et passé les menottes dans le dos, le flic m’avait enfermé à l’arrière de sa voiture. Ensuite, il avait rejoint celle de Cal, et depuis la banquette arrière de la voiture de police, j’avais pu les voir discuter pendant un long moment. Et puis, après avoir fouillé l’Oldsmobile, il avait examiné la Valiant de fond en comble. Je l’avais vu vider mon sac, en sortir mon passeport et écrire longuement sur un bloc-notes. Entre-temps, une deuxième voiture de police était arrivée – celle du sheriff – et la discussion entre Cal avec les deux policiers était devenue Continuer la lecture de Go West ! (14)

Go West ! (13)

(…) En cette matinée de début Juillet, il ne faisait pas encore très chaud. J’avais ouvert en grand toutes les fenêtres et je conduisais sagement le coude à la portière en regardant le paysage. J’étais un américain comme les autres, roulant à travers le Grand État du Texas, détendu, tranquille, maitre de moi comme de ma voiture. Indifférent, je regardais défiler les stations-services, les « diner », les « Honest Joe », les vieilles usines désaffectées, les taudis de bord de route… Ça ne me concernait pas, j’avais ma voiture, mon travail, mon appartement en ville… Tout allait bien. Maintenant que mes affaires marchaient bien, il faudrait que je me décide à changer cette petite Valiant pour un modèle un peu plus prestigieux. Pourquoi pas un de ces cabriolets Chevrolet Corvette ?

Deux brefs coups de sirène me ramènent d’un coup à la réalité. Il y a une voiture de police dans le rétroviseur et sur son toit, un large bandeau qui s’allume en bleu, orange et rouge. Qu’est-ce qu’elle veut, cette voiture ? Que je m’arrête ? Que je la laisse me dépasser ? Je ralentis, j’hésite, je serre sur la droite, j’hésite encore, j’accélère… je ne sais pas ce qu’il faut faire. Cette fois-ci, c’est quatre coups de sirène et une succession d’appels de phares que m’envoie la voiture de flics qui se colle pratiquement à mon pare-chocs.  Qu’est-ce qu’ils me veulent, ces flics ? Continuer la lecture de Go West ! (13)

Go West ! (12)

Dans le panneau des départs, je cherchai un bus qui puisse me déposer sur la route d’Amarillo à une douzaine de miles de Dallas. Il y en avait un. Il partait à 8h30 du matin et s’arrêtait partout entre Dallas et Wichita Falls. Je pris un billet pour la premier arrêt après Fort Worth. J’avais plus de cinq heures devant moi. Je m’installais sur une banquette de la salle d’attente. Je ne tardais pas à m’y allonger et à m’endormir.

Je me réveille un peu avant 8 heures et je m’installe à un bout du bar de la cafeteria pour un café. Je me sens fatigué et crasseux. Je regarde autour de moi. Au bar, quelques hommes solitaires prennent leur petit déjeuner, les yeux fixés dans le vague ou dans la contemplation de leur assiette. Derrière moi, il y a une rangée de box. Deux seulement sont occupés. Le premier par une famille mexicaine encombrée d’enfants et de paquets et le second par un homme seul ; la quarantaine, blouson de daim, bottes western. J’ai toujours eu envie de bottes comme ça, souples, sobres, très légèrement décorés, pas trop pointues. J’espère que je pourrai en acheter une paire avant de rentrer en France. A Paris, une paire comme ça, c’est hors de prix. Le blouson aussi est bien, léger, souple, de couleur claire. Pas de fermeture à glissière mais des boutons, peu visibles. Pas de poches, pas de franges à la Davy Crockett. En fait c’est plus une veste qu’un blouson, presque une chemise. Ça doit être autrement plus agréable à porter que ma stupide veste en daim, avec ses épaulettes rembourrées et sa doublure en rayonne. Vraiment chouette, le blouson.

D’un coup, je m’aperçois que ça fait un sacré moment que je suis tourné de trois quart sur mon tabouret à fixer l’homme au blouson. D’ailleurs, il s’en est aperçu et Continuer la lecture de Go West ! (12)

Go West ! (11)

(…) Deux heures encore, et toujours rien. Soleil. J’ai sorti une chemise de mon sac et je me la suis mise sur la tête. Encore une heure et je me suis assis sur le sac, au bord de la route. J’ai placé le carton contre ma jambe de manière à ce qu’il reste lisible. Après qu’il se soit envolé trois fois au passage des trois premières voitures, je l’ai coincé sous un pied et puis j’ai posé mes coudes sur mes genoux, j’ai pris ma tête entre les mains et j’ai fermé les yeux. New-York — Flagstaff ! En stop ! Quelle ânerie ! Fais chier, Hervé, fais chier !

Tout à coup, j’entends une sirène à l’approche. Je lève la tête. C’est un Greyhound ! Sans vraiment y croire, je tente le coup : je me lève et je fais de grands signes avec la chemise que j’avais sur la tête, je saute sur place, je crie… sans que j’y croie encore tout à fait, le bus ralentit, me dépasse et s’arrête. Je ramasse mon sac et cours vers le bus. Quand j’arrive à la hauteur de sa porte avant, elle s’ouvre toute seule, m’envoyant sur le visage et la poitrine une pleine bouffée de fraicheur. Au volant, il y a une sorte de rugbyman à casquette bleue à galon doré, chemise blanche à manches courtes avec un lévrier brodé sur la pochette et d’énormes lunettes de soleil Ray-Ban. Celui-ci ne ressemble pas à un capitaine de vaisseau mais à un pilote de ligne qui mâcherait du chewing gum.
Hors d’haleine, je lui demande :
— Où est-ce que vous allez, s’il vous plait ?
— Dallas, Texas. Continuer la lecture de Go West ! (11)

Go West ! (10)

(…). devant cette carte et l’étirement irréfutable du rectangle, je réalisai qu’une fois à Montgomery, j’aurais parcouru plus de 1200 miles depuis New York et que je serai encore à 1700 miles de Flagstaff. La plus courte distance entre ces deux villes étant seulement de 2300 miles, cela voulait dire que la fille de Columbus m’avait couté un détour de 600 miles, c’est à dire un petit millier de kilomètres. Mille kilomètres pour prendre deux gifles, se couvrir de ridicule et être recherché par le sheriff d’un comté du Tennessee. Mais c’était fait. Et puis, l’aventure, c’est l’aventure.

Le reste du voyage jusqu’à Flagstaff ne fut pas sans histoire, mais à présent, j’étais à des centaines de miles du Cove creek Motor Inn, je commençais à avoir de l’expérience et je laissais venir les événements avec moins d’inquiétude. La Ford Ranch Wagon m’avait déposé sur une petite route qui pointait plein ouest vers Jackson mais il n’y circulait que des tracteurs agricoles, des pick-up de fermiers et des voitures conduites par des femmes à bigoudis et voiles de tulle. J’avais ressorti mon petit drapeau français et ma pancarte Going West !, je brandissais mon pouce, je prenais l’air le plus inoffensif possible, mais je restais sur le carreau dans la chaleur et la poussière. Pourtant, vers la fin Continuer la lecture de Go West ! (10)