Archives de catégorie : Récit

Un souvenir d’enfance

(…) Après, nous avons allumé des cigarettes. Longtemps, nous avons fumé en silence, et puis la bougie s’est éteinte. Dans la lueur irréelle et vacillante qui venait du salon, j’ai vu Mansi se lever. Quand elle est revenue quelques minutes plus tard, elle avait enfilé un t-shirt et portait deux tasses de café. À brûle-pourpoint, elle m’a demandé :

— Philippe, j’aimerais que tu me racontes ton plus vieux souvenir d’enfance ?

Elle m’avait appelé Philippe, pas Jay, ni Phil. Elle avait même fait un effort pour le prononcer correctement. Dans sa bouche, ça ressemblait plus à de l’espagnol qu’à du français, mais Continuer la lecture de Un souvenir d’enfance

Journal intime – 7 Février 2013

Clinique St Jean de Dieu. Salle pré bloc. Les bruits réguliers des appareils, un ronronnement calme (la climatisation sans doute), les conversations assourdies des infirmières, des brancardiers, des médecins qui entrent et sortent. Allongé sur mon brancard, en attendant l’entrée dans le bloc et l’anesthésie,  je me sens parfaitement bien, somnolent, confiant. Pourquoi ce sentiment d’apaisement ?

La raison apparaît, tout à coup, évidente : je ne suis plus responsable de rien.

Journal intime – 5 Février 2013

Je ne lis plus du tout. En la matière je ne fais plus qu’écouter les enregistrements de la Recherche. A ce propos, j’en ai fini avec ceux de Dussolier pour passer à ceux de Lambert Wilson. Grosse différence entre les deux. Avec A.D., la diction est simple, calme, presque plane, sauf dans les dialogues, très incarnés. Le sens des phrases, pourtant complexes dans leur forme, apparait évident. Avec L.W., c’est plus difficile. La diction est plus modulée, presque maniérée, la respiration est audible, probablement volontairement. Cette façon de prononcer les mots qui devraient selon moi se terminer par un e muet, (Gilberteu, Odetteu…) m’agace énormément. J’en viens à insulter Wilson à haute voix. De même m’agacent ces déformations de la syllabe « ai » qui, selon moi, doit sonner toute droite, sans modulation, alors qu’il la prononce comme ferait un anglais parlant français : par exemple « de travear » au lieu de « de travers. Pourvu qu’il ne me gâte pas l’ombre des jeunes filles en fleurs !

Mémoires d’un flic de la Cité des Anges

SUNSET BLVDMarilyn Monroe est morte le 4 août 1962 vers 22 heures dans sa maison de Brentwood à Los Angeles. Jack Clemmons, à l’époque sergent au LAPD est le premier officier de police à être intervenu sur place. Mais il n’est pas que simple officier de police, il est aussi une taupe du FBI au sein du LAPD, et Marietta, son correspondant, lui a confié une mission particulière de la plus haute importance : retrouver un dictaphone. Dans ses mémoires publiées en 1983, « Say goodbye to the President », Clemmons a raconté sa découverte du corps de Marilyn et ses premières investigations.
« Le Français » dont il est question à la fin de cet extrait, c’est le narrateur de « Go West ! », récit des aventures américaines d’un étudiant de dix-neuf ans pendant l’été 62, mêlé bien malgré lui au mystère toujours non élucidé de la mort de Marylin Monroe.
Go west ! actuellement sous presse devrait paraitre chez Amazon dans les prochaines semaines.

(…)
Deux minutes plus tard, j’entrai dans 5th Helena drive. Il était 10 :34 p.m.
C’est un cul de sac. La maison de Marilyn est tout au fond, portail ouvert. Deux voitures garées côte à côte font face à la porte d’entrée, un cabriolet T’Bird et une Rolls Royce décapotée. Sous le porche il y a un type en bermuda qui s’avance vers moi entre les deux voitures. Je le reconnais tout de suite, c’est Peter Lawford, l’acteur. Je ne suis pas surpris, tout le monde sait que c’est un ami intime de Marilyn. Je me présente. Lawford a l’air bouleversé.  Dans le désordre, il me dit que Marilyn est dans sa chambre, qu’elle est morte, sur son lit, que c’est la nurse qui l’a appelé, qu’il est venu tout de suite, que c’est terrible, qu’il a cassé un carreau pour entrer dans la chambre, qu’elle a fait une overdose, qu’elle est morte, qu’il a appelé le médecin de Marilyn, que la nurse a appelé la police, que c’est bien d’être venu si vite, qu’elle est morte… Je finis par l’interrompre et lui demander de m’accompagner à l’intérieur. Nous passons entre les deux voitures pour entrer dans la maison l’un derrière l’autre. Il me guide jusqu’à la chambre. Je lui demande de me laisser seul faire mon travail. Je referme la porte à clé derrière moi et je sors mon carnet de notes. La pièce est faiblement éclairée par une lampe de chevet et par le plafonnier d’un dressing-room resté ouvert.
Marilyn est là, en peignoir, étendue sur le lit, morte. Elle est couchée sur le côté droit, encore tiède. Son bras gauche repose sur sa hanche. Son bras droit Continuer la lecture de Mémoires d’un flic de la Cité des Anges

Le doigt de Dieu

Avec « Le ciel est par dessus le toit », « Le doigt de Dieu » est le seul poème que je puisse vous réciter encore aujourd’hui, comme ça, sans révision aucune, d’un seul trait. 

Je me souviens qu’avec la complainte de Verlaine, je m’étais taillé un certain succès. Ce devait être en classe de seconde C et, à la demande de notre professeur de Français, je m’étais porté volontaire  pour réciter le poème devant la classe. Dans mon groupe de camarades, se porter volontaire était une chose rarement bien vue qui suscitait plutôt murmures désapprobateurs et lazzis que soupirs d’aise et encouragements amicaux. Mais j’aimais ce poème — je l’aime toujours — et je voulais le faire aimer des petites brutes avec et contre lesquels je jouais à la balle au mur tous les jours de la semaine et au Monopoly tous les jeudi après-midi. Je l’appris avec soin et le délivrai Continuer la lecture de Le doigt de Dieu

Souvenirs, souvenirs… 

Il y a quelques jours, j’ai publié un article intitulé « Journal intime » suivi d’une date, le 3 décembre 2012. Pendant quelques semaines, de manière espacée et pour un temps limité, je continuerai à publier des articles portant ce titre suivi d’une autre date. Mais pourquoi donc, se demande-t-on à voix basse sous la feuillée ? À voix basse sous la feuillée, on se demande
Pourquoi publier un journal intime ?
Et aussi, pourquoi écrire un journal intime ?
Et surtout, qu’est-ce qu’un journal intime ?
Mais d’abord, pourquoi cette question ?

Eh bien voilà : 

Pendant quelques années, plus précisément de 2005 à 2013, j’ai tenu un journal intime. Oui, j’ai eu cette faiblesse. Pourtant, avant que cela n’arrive, combien de fois m’étais-je moqué de cette préciosité de jeune fille de pensionnat ?  Confier à un cahier à spirale ses états d’âme, ses joies, ses espoirs et ses déceptions, ça n’est pas très viril-viril me direz—vous, ni même très intéressant, non ? À quoi je vous répondrai que, pour dire ça,  c’est que vous n’avez pas lu le journal intime de Paul Morand, ni celui Continuer la lecture de Souvenirs, souvenirs… 

Journal intime – 3 Décembre 2012

Hier, mercredi, j’ai emmené Lili au parc à jeux du Jardin du Luxembourg. L’endroit est pratiquement désert dans cette matinée un peu froide. Lili joue avec enthousiasme, sautant d’une attraction à une autre. Mais finalement, elle passe l’essentiel de son temps sur une « tyrolienne » trop grande pour elle. Pendant un long moment, il n’y a qu’elle et un garçon de deux ou trois ans de plus qu’elle à utiliser les perches. Sans se regarder ni se parler, on voit bien que chacun ne se démène que pour impressionner l’autre. Du fait de la petite taille de Lili, je joue le rôle du perchman en l’aidant à monter sur l’estrade et à saisir les perches. À chacun de ses passages, tandis que je regarde Lili s’éloigner le long du câble, debout à côté de moi pour attendre son tour, le petit garçon me raconte quelque Continuer la lecture de Journal intime – 3 Décembre 2012

Y a un drôle de type qui me suit dans les musées …

par Lorenzo dell’Acqua

Avertissement  à l’usage de ceux qui ne le sauraient pas encore :
Lorenzo a pour habitude de trainer dans les musées. À l’occasion, il prend des photographies de dames de dos en train de regarder des tableaux. Ensuite, il rentre chez lui et, tel le Dr Caligari, il s’enferme dans son laboratoire pour plonger ses pellicules dans de diaboliques mixtures afin d’en tirer des photographies qu’il publiera avec des textes de Daniel Pennac.
(…à moins qu’il ne travaille en numérique.) 

Dans les musées, je suis très méfiant et je m’assure toujours, avant et après avoir pris la photo, que mes jolies modèles ne sont pas accompagnées d’un mari jaloux. Je crains plus sa colère justifiée que celle des gardiens indifférents à ce qui se passe dans la salle tant que les visiteurs n’essaient pas de détériorer les œuvres. N’ayant pas ce genre de projet, je ne redoute donc que les accompagnants de ma proie photographiée de dos.

Ces précautions n’empêchèrent pas l’agressivité de l’amoureux d’une jeune femme pourtant d’une laideur inimaginable. La conversation prenant un tour peu amène, je préférai, non pas m’enfuir, ce n’est pas mon genre, mais Continuer la lecture de Y a un drôle de type qui me suit dans les musées …

Brèves rencontres

Dans un article intitulé « Mes rencontres du troisième type » et publié en 2019, j’avais eu la faiblesse de raconter mes deux rencontres avec Brigitte Bardot. En hommage à la magnifique jeune femme qu’elle fut et, quoi qu’on puisse en penser, à la forte femme qu’elle devint, je vais les raconter à nouveau, mais un peu différemment.

Un matin, à Ramatuelle, sur le chemin des douaniers, ce sentier qui fait le tour du Cap du Pinet, désert à cette heure, j’ai rencontré Brigitte Bardot. Ce devait vers la fin des années 80. Brigitte devait avoir moins de la cinquantaine. J’en avais quarante à peine. A cet endroit, entre la prud’homie des pêcheurs et la pointe de Capon, le sentier était malcommode, haut perché dans le maquis, et les habitués préféraient passer au raz de l’eau, par les rochers. B.B. était accompagnée par cinq ou six chiens de races hétéroclites et incertaines. Moi, j’étais seul avec mon Labrador à pedigree certifié. Nous ne nous sommes pas salués. 

En 1968, bien avant que je ne la rencontre sur le chemin des douaniers,  j’avais déjà eu l’occasion d’apercevoir Brigitte Bardot. Ce fut une apparition somptueuse et mémorable. C’était le matin d’une de ces belles journées de Continuer la lecture de Brèves rencontres