Archives de catégorie : Récit

Aventure en Afrique (41)

temps de lecture : 5 minutes 

Voir la mer (2)

A 19h15 nous arrivions à Bambéréké, après avoir parcouru 526km dans la journée. Nous trouvions le campement. Les campements que l’on croisait le long des pistes principales, étaient distants d’environ 200km. C’était souvent d’anciens petits hôtels de l’époque coloniale, plus ou moins bien entretenus qui ne faisaient pas de restauration. Ils  mettaient à disposition des chambres plus ou moins grandes et des  boissons plus ou moins fraiches. La propreté de la literie laissait souvent à désirer, et nous préférions dormir sur nos inconfortables lits de camp. Un soir nous avons  trouvé un campement crasseux, l’eau étais antérieurement remontée d’un puits par une éolienne hors d’état de fonctionner, la porte du réfrigérateur était maintenue fermée par un sandow, les sanitaires dont les WC. …bouchés !
Nous avions établi un protocole à l’arrivée, le soir, au campement : Il nous fallait vider entièrement les véhicules dépourvus de siège arrière, contenant chacun: 2 roues de secours, 1 bidon d’eau, 1 bidon d’essence, 2 lits de camp, nos affaires personnelles. Etaient répartis dans l’ensemble des voitures: le matériel de réparation des pneumatiques, une glacière, un camping-gaz, une caisse à outil, câble de démarrage, corde … .  Pendant que les hommes réparaient les roues de secours, les femmes vidaient les 2CV qui devaient être stationnées portes non verrouillés. Ce n’était qu’après Continuer la lecture de Aventure en Afrique (41)

Le voyage à Reims

Première diffusion : 28 octobre 2014……………………………..temps de lecture : 6 minutes

Je traine seul dans Reims où je n’ai rien à faire avant midi et demi. Il est seulement onze heures. Le soleil commence à chauffer fort et j’irais bien m’asseoir à l’ombre quelque part. Ce ne sont pas les terrasses qui manquent sur la place d’Erlon, mais j’ai assez bu de cafés pour ce matin. Un peu plus loin, calme et fraiche, la cathédrale me tend les bras. La place est presque vide. J’entre.

J’ai déjà visité plusieurs fois cette belle et grande église, point de passage obligé de l’histoire de France. Aussi, aujourd’hui, je vais directement m’asseoir dans la nef principale, comme un habitué. La lumière est belle. Il fait bon. J’essaie de me concentrer sur une improbable méditation ou une vague prière parce que, récemment, il a fait plutôt mauvais temps pour notre entourage. Dans la grande nef, assis au bord de l’allée centrale, je suis là, à essayer de penser à des gens qui n’y sont plus. Au bout de quelques minutes, je réalise que mes pensées sont parties dans tous les sens et je me surprends à regarder le plafond ou les rares touristes qui me dépassent pour remonter vers l’autel.

Au beau milieu de l’allée, à un mètre de moi, une dalle est différente des autres. Elle ne se distingue que parce qu’on y a gravé très sobrement « Ici Saint Rémi a baptisé Clovis roi des Francs ». Compte tenu de l’ampleur de l’évènement, qui allait ouvrir le royaume de France à la religion catholique, je trouve l’inscription bien modeste. Pourtant, je remarque qu’instinctivement, lorsqu’ils déchiffrent l’avertissement, les visiteurs font un écart respectueux pour éviter de le piétiner. J’ai envie de leur dire: « Vous savez, il n’y a personne là-dessous. Vous pouvez marcher dessus ».

En cette fin de Juillet 2014, le visiteur moyen de la cathédrale de Reims a soixante ans. Il porte un short, un bermuda ou, si son sexe le lui permet, un pantalon corsaire ou une jupe courte ; il arbore volontiers une chemise à carreaux à manches courtes ou un polo du genre Lacoste mou. Et les chaussures ? Ah! Les chaussures! Birkenstocks, Adidas  multicolores à coussin d’air, Méphistos aérées, Tongs arc en ciel, tout est là, tout ce qui fait le charme du touriste en ville. Ce même visiteur moyen est souvent accompagné d’un sac ou assimilé : sac à dos du sportif, pochette en bandoulière du citadin ou banane de l’homme élégant.

J’en suis là de mes observations d’entomologiste charitable lorsqu’un groupe d’une douzaine de personnes passe devant moi en remontant l’allée. Ce petit groupe rassemble toutes les caractéristiques et tous les accessoires que je viens d’énumérer. Je me demande soudain où sont passées les groupes de jeunes filles suédoises ou californiennes d’autrefois ? Probablement au même endroit que les neiges d’antan.

Rafraichi, reposé et un peu triste, je me lève pour sortir. Je passe devant les panneaux touristiques qui expliquent l’histoire de la cathédrale. Ils me confirment que la charpente en bois de la cathédrale, détruite pendant la première guerre mondiale, a été entièrement reconstruite en éléments de béton armé, ceci à la demande et aux frais de M. Rockefeller.

Au moment où j’atteins la sortie latérale, un chant très doux s’élève derrière moi. Tout de suite, je pense aux haut-parleurs accrochés aux piliers un peu partout dans la cathédrale car il est maintenant d’usage de diffuser de la musique en continu dans certaines églises comme on le fait dans certains ascenseurs. Mais, non ! Ce cantique ne peut provenir que de la nef que la rangée de colonnes et de piliers me cache. Je fais demi-tour et je me dirige vers l’autel par le bas-côté. Lorsque j’arrive au transept, c’est la fin du cantique. Devant moi, ma douzaine de touristes bariolés est sagement rangée, debout entre le chœur et la nef. Face aux rangées de chaises, six femmes. Derrière elles, intercalés, un degré plus haut, six hommes. Tous tiennent une feuille de papier à la main. Ils ont posé leurs sacs à dos, pochettes à bandoulière et bananes sur quelques chaises de la première rangée. Ils fixent un treizième larron qui leur fait face. Celui-là porte un pantalon long beige clair, un polo bleu ciel impeccable et des mocassins de cuir Bordeaux. C’est sûrement leur chef. Effectivement, il fait un vaste geste des deux bras et un nouveau chant commence.

Presque sur la pointe des pieds, avec des gestes d’une lenteur appuyée, des visiteurs s’insinuent entre les rangées de chaises et s’asseyent avec précaution. D’autres s’immobilisent, debout, là où le chant les a surpris. J’ai choisi la chaise la plus à gauche dans la première rangée. De cette manière, je peux voir aussi bien les visages des chanteurs que celui du chef de chœur ou ceux des spectateurs.

Ces dames, pas encore tout à fait vieilles, petites, boulottes, mal habillées, elles qui tout à l’heure, dans l’allée centrale, semblaient avoir perdu toute grâce,  ces femmes ont des voix d’enfants. Ces hommes qui les accompagnent  leur ressemblent. Leurs voix sont à peine plus graves, mais plus rondes. Ils ferment les yeux pour ne pas se perdre dans le canon, ils dodelinent de la tête pour sentir le rythme, ils arrondissent la bouche pour prolonger le son. Le chef de chœur les accompagne plus qu’il ne les conduit. L’amplitude et la lenteur des mouvements de ses bras, les balancements de son buste, l’immobilité du bas de son corps donnent l’impression qu’il conduit sa chorale planté au fond de l’océan par dix mètres de profondeur. Lui ne chante pas, mais il articule soigneusement et silencieusement chaque parole du cantique. De temps en temps, il sourit largement. Il est heureux.

Je ne suis pas musicien. Je ne sais pas décrire une musique, une mélodie, ou une petite phrase dans une sonate. Mais je sais ressentir que l’émotion est palpable. Elle a saisi toute la cathédrale.

Un cantique s’achève ; un instant de silence, troublé par quelques bruits de chaises qui s’agitent ; une porte lointaine claque ; un léger murmure parmi les choristes ; une note, une seule pour donner le ton ; encore un silence et un nouveau cantique commence. Ce sera le dernier.

Il monte, d’abord doucement, lentement, sans rythme, puis il s’élève un peu sur quelques courtes mesures. La musique devient légère, bondissante comme une danse campagnarde. Mais, derrière la danse, monte à nouveau le thème du début qui enfle et résonne à travers la cathédrale. Les voix des hommes et des femmes, puissantes, ne se distinguent plus. Enfin, elles se séparent pour un canon majestueux qui reprend sans cesse le mot Amen, de plus en plus doucement, de plus en plus lentement, pour finir sur une seule note prolongée qui se noie dans l’écho.

Chorale

Silence…on hésite à applaudir. Quelques-uns osent, timidement. Le chef se retourne, salue brièvement de la tête. Il prononce un seul mot dont on entend juste la fin : -…sssiii. Les choristes ont repris leurs sacs à dos, pochettes à bandoulière et bananes. Leur petit groupe descend l’allée centrale et disparait dans l’ombre du sas de l’entrée principale.

Une fois dehors, un autre que moi sourira à son tour devant leurs sacs à dos, leurs pochettes et leurs bananes et les prendra pour un groupe de touristes ordinaires.

Couleur café 36 Le Capoulade

Couleur café n° 36:

Le Capoulade

Voici une photographie de la terrasse du Capoulade au début des années 50. Le Capoulade était l’un des grands cafés du Quartier Latin. Situé au bas de la rue Soufflot à l’angle du Boulevard Saint-Michel, au soleil du matin au soir, il était préféré à celui d’en face, le Maheux, qui demeurait à l’ombre la plus grande partie de la journée.

Sur cette photo prise par un beau jour ordinaire de printemps, on remarquera la sérénité et l’insouciance de ces étudiants qui, pour les garçons, portent tous (sauf un zazou en col roulé au premier plan) costume et cravate et, pour les filles, chemisier léger et jupe plissée. On se souviendra aussi que la guerre avait commencé alors qu’ils atteignaient Continuer la lecture de Couleur café 36 Le Capoulade

Ma nuit du 4 août

Soixante et un an plus tard, publié une première fois il y a huit ans, voici à nouveau ma nuit du 4 août (1962)

La vieille Hudson 51 nous aura au moins amené jusqu’à Los Angeles. Nous l’avions achetée à Flagstaff deux semaines plus tôt pour la somme de cinquante dollars partagée entre nous six. Flagstaff-Los Angeles, six cents miles à respirer l’odeur de poussière des sièges et les relents d’huile surchauffée du moteur ; six cents miles, y compris le petit détour pour voir le Grand Canyon au lever du soleil et Las Vegas au crépuscule ; six cents miles, dont une bonne partie de nuit, à surveiller le vrai défaut de cette voiture : l’extinction totale et imprévisible des phares à des intervalles tout à fait irréguliers. Pour survivre à cet inconvénient, nous nous étions organisés. La nuit, l’un après l’autre, nous prenions le quart pendant une heure à la place du passager avant, fenêtre ouverte, le nez dehors pour rester éveillé et le bras droit pendant à l’extérieur, la main serrée sur une lampe torche. Lorsque l’extinction des feux survenait, l’homme de quart devait allumer aussitôt sa lampe et éclairer quelques mètres de route vers l’avant tandis que le conducteur s’appliquait à arrêter la voiture sans sortir du béton.

Cela fait cinq heures que nous roulons après une longue soirée dans les casinos de Vegas. Le jour se lève. Nous sommes tous épuisés mais, avec le jour, cesse la garde à la fenêtre. L’expressway descend doucement vers la ville que l’on aperçoit à travers la brume qui passe du marron au jaune en s’éloignant du sol. Le temps est gris. La ville immense est encadrée par le pare-brise de la voiture, marqué d’insectes éclatés et d’arcs de cercles jaunâtres, sans rien d’autre pour accrocher le regard que le quadrillage infini des boulevards et un petit paquet de tours gris foncé vers le centre. L’ampleur du spectacle a quelque chose d’oppressant. Cette ville n’est pas à notre échelle, et dans la fatigue du petit matin, je me demande déjà comment nous allons survivre dans ce paysage hostile. Continuer la lecture de Ma nuit du 4 août

Rendez-vous à cinq heures avec Poutine au café

la page de 16h47 est ouverte…

Poutine meurt et va en enfer

En bas là-bas, son expérience d’ancien du KGB et de chef maffieux lui permettent de très bien se débrouiller. Il collabore efficacement au bon fonctionnement de l’enfer. Il lui arrive même de proposer des modifications pour rendre l’enfer encore plus infernal.

Satan le convoque et lui fait part de sa satisfaction. Pour le récompenser, il lui donne la permission de redescendre à Moscou pour 24 heures.

Poutine arrive à Moscou sans être reconnu et entre dans un café. Le patron, qui ne le reconnait pas, lui demande ce qu’il veut. Sur ses gardes, Poutine se contente d’un café.

Puis il entame la conversation, l’air de rien : Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec Poutine au café

Aventure en Afrique (40)

temps de lecture : 6 minutes 

Voir la mer (1)– la soudure
Début novembre, un soir au cours d’un apéritif, nous avions évoqué les vacances que nous pouvions pendre au mois de décembre soit une année pleine de service. Henri nous a dit en plaisantant : « en tant qu’Alsacien, je n’ai jamais vu la mer ». Il y eu un grand blanc puis un « pourquoi pas ? ».

Je précisais : « Je me permets de vous rappeler qu’officiellement nous n’avons pas le droit de sortir du département de Niamey sans un laissez-passer ».
Nous nous mîmes au travail : trouver une carte Michelin de l’Afrique Nord et Ouest, choisir un itinéraire, relever les positions des stations-services, des campements…Nous avons appris plus tard, à nos dépends, que sur le lot ils y en avaient de non approvisionnés depuis plusieurs semaines, de fermés et “Via Michelin“ n’existait pas encore.

Continuer la lecture de Aventure en Afrique (40)

Aventure en Afrique (39)

La vente aux enchères
       Un matin vers 10 heures, dans mon bureau, un de mes gars me dit « patron tu as vu, il y a un européen dans la cour. Le connais-tu ? « Non je ne le connais pas  » Une demi-heure plus tard, l’homme était toujours là debout en plein soleil. Je lui proposais de venir s’asseoir dans mon bureau bien que n’ayant pas encore de climatiseur.
Européen ? Il avait un fort accent canadien ! L’homme m’expliqua qu’il devait y avoir ce matin-là une vente aux enchères de vieux véhicules, dans la cour. Je demandais à mes gars, personne n’était au courant.
Vers 11h30 arrivait une grosse Mercedes noire avec un chauffeur : c’était le commissaire-priseur. En quelques minutes une trentaine de personnes arrivaient dans la cour. Je me glissais au milieu de mon personnel et d’autres du Génie-Rurale pour assister à la vente. Le commissaire-priseur nigérien, avec, ses lunettes noires son petit cartable en cuir, un papier et un stylo en or à la main, se tenait devant des véhicules. Continuer la lecture de Aventure en Afrique (39)

La Tour Eiffel qui tue !

La Tour Eiffel qui tue !

Dans les années cinquante du siècle dernier, était parue une courte comédie musicale, pleine d’invention et de talents. Le texte était de Guillaume Hanoteau, la musique de Georges Van Parys, l’orchestre était celui de Michel Legrand, la mise en scène d’Yves Robert et parmi les comédiens et chanteurs de la troupe de Michel de Ré, on trouvait Mouloudji, Judith Magre… et j’ai oublié les autres.

L’argument était le suivant : A la fin du XIXème siècle, à Paris, une série de meurtres est attribuée à la tour Eiffel qui vient d’être construite. Le jeune poète Christophe, sa fiancée Marie-Nuage Eiffel, et Hyène de Tigris, une demi-mondaine, refusent de croire à la culpabilité de la tour tandis que trois polytechniciens s’acharnent à soutenir le contraire. Alors Continuer la lecture de La Tour Eiffel qui tue !

La planche et les deux canards

temps de lecture : 4 minutes à 22 degrés

Bonjour !

Il est 8h49 et, ce matin, mon bureau, c’est la Fontaine Médicis du Jardin du Luxembourg. C’est assez rare que je vienne m’installer en cet endroit, souvent humide et froid. Mais en cette matinée du 14 juin, à cette heure, la température est idéale pour écrire une fable. Vous allez voir.

J’aime bien cette eau en pente qui semble glisser vers Polyphème surprenant Galatée dans les bras d’Acis. Ce matin, l’eau de la fontaine est noire, un effet de l’éclairage sans doute, et mis à part les imperceptibles ondes concentriques qui entourent trois canards endormis, elle est sans ride. Et la fable ? J’y viens.

Contrairement aux canards de Sologne dont on sait qu’ils s’envolent à l’aube par-dessus les ajoncs dans le soleil levant, le canard parisien n’est pas matinal. Ils sont trois à flotter comme des épaves, comme ça, le bec sous l’aile. Ils dorment. Hésitante, une Continuer la lecture de La planche et les deux canards

Aventure en Afrique (38)

temps de lecture : 2 minutes

La Grande Prière

       Le 20 juillet, fête de “la Tabaski” au Niger, appelée aussi “la Fête du Mouton” c’est Aïd el-Kebir,  “le jour du sacrifice” : congé pour tout le monde !.
Des milliers de moutons sont égorgés dans Niamey : dans les cours, sur  les trottoirs, les places. “Le fleuve coule rouge” dit-on. Suivant sa fortune on peut aussi égorger un veau, ou un chameau.
Mahomet ayant dit : «Certes Allah a prescrit l’excellence dans toute chose. Ainsi lorsque vous tuez, tuez de manière parfaite et si vous égorgez, égorgez  de manière parfaite. Que l’un de vous aiguise son couteau et qu’il apaise la bête qu’il égorge. ». Il faut manger la viande du sacrifice, en garder et offrir au moins un tiers aux pauvres, proches, voisins, collègues etc.
Ce matin-là je me trouvais sur une grande place, en terre battue, un peu à l’extérieur de la capitale. J’ai pu m’approcher discrètement sans difficulté, malgré le fait que l’ensemble était gardé par l’armée. Je me disais modestement, que je ne n’étais pas un touriste, que mon visage commençait à être connu au centre-ville m’ayant souvent vu avec Chantal, on me surnommait: «Monsieur Madame   Pharmacie»
Je sortis mon appareil photo.

   Au centre de la place, Continuer la lecture de Aventure en Afrique (38)