Archives de catégorie : Textes

Un couple inachevé (1)

2 minutes

1 – Un couple

Quand je suis entré à la Maison Marie, le café était presque désert. Je les ai vus, un homme, une femme, un beau couple. Je me suis installé face à eux, sur la banquette, pas trop près pour ne pas les gêner, pas trop loin pour pouvoir les observer. Ils sont venus là parce que c’est samedi. Ils ont acheté tous les journaux qui ont une édition magazine pour le weekend, l’Équipe, Le Figaro, Le Monde, Libé, L’Obs… Installés de part et d’autre d’une table en bordure de la vitrine, pas vraiment face à face mais calés de biais dans leur fauteuil, jambes croisées, tête penchée, l’un examine rêveur la page golf de L’Équipe, tandis que l’autre traverse, nonchalante, les pages modes du Figaro Magazine pour s’arrêter finalement sur les pages voyages : « Cinq îles paradisiaques à découvrir avant qu’elles ne disparaissent« . Ils ne se parlent pas : elle n’éprouve aucun intérêt pour le golf, il déteste les voyages.

Ils ont commandé la formule Petit-Déjeuner-Tradition à 8,50 € : grand café crème, thé ou chocolat ; orange, citron ou pamplemousse pressé ; pain, beurre, confiture ou Continuer la lecture de Un couple inachevé (1)

Le mardi, c’est Mythologie (10)

temps de lecture : 5 minutes

Tout se tient
ou
Midas et le bonnet phrygien

Où l’on verra que tout se tient : les Mosches, l’Amérique, les patronymes, l’or, le gros lot, la pensée unique, les noeuds, l’impérialisme, la musique, les chapeaux, la République, les roseaux, la dépression nerveuse. Tout se tient, je vous dis ! 

Midas était roi des Mosches, quelque part en Macédoine. Un jour, une bande de Mosches rencontra Silène, un ami débauché de Dionysos. Ils le firent prisonnier et l’amenèrent à leur roi. La spécialité de Silène, c’était de raconter des histoires, ce qu’il fit pour Midas. Il lui raconta celle d’un continent au-delà de l’Océan, séparé de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie, où les habitants sont grands et forts, où ils vivent longtemps et heureux et bénéficient de lois justes.

— Sans blague ? dit le roi des Mosches.

— Non, je rigole ! répondit Silène.

Midas se mit à rigoler lui aussi et pour remercier Silène, il le rendit à Dionysos, qui en retour proposa à Midas de réaliser deux de ses vœux.

—  Que veux-tu que je fasse pour toi en premier ? Continuer la lecture de Le mardi, c’est Mythologie (10)

Top gun : Maverick – Critique aisée n°232

temps de lecture : 4 minutes 

Critique aisée n°232

Top Gun : Maverick
Joseph Kosinski – 2022
Tom Cruise…

Quand on m’a dit que ‘Top Gun, Maverick’ sortait le même jour à Paris et à Cannes, j’étais comme un gamin. Il fallait absolument que je vois ça, ce jour-là, maintenant, tout de suite. Caprice d’adolescent, urgence absolue, rien ne devait pouvoir s’y opposer.

Quand j’avais vu le premier Top Gun, c’était au milieu des années 80. Je n’avais plus quinze ans depuis longtemps. Pourtant, j’aimais encore et j’aime toujours ces scènes de porte-avions…
…l’étrave du gigantesque navire déchire la mer dans la lumière orange du Continuer la lecture de Top gun : Maverick – Critique aisée n°232

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres

temps de lecture : 20 minutes 

Deuxième chance :
Voici le texte intégral de ce qui a été publié ici en 4 épisodes entre les 19 et 22 mai dernier. 

1

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres. Je l’avais bien senti dès le début, moi, qu’il était pas fait comme les autres, ce jour. D’abord, quand je m’étais réveillé, y avait pas cette odeur habituelle de soupe aux poireaux. C’est mon voisin du dessous, Grospied. Il se fait une soupe aux poireaux tous les matins avant de partir bosser, cet emmerdeur. Ça empeste la cour et la cage d’escalier et ça rentre chez moi par les fissures du plancher. Je pourrais lui dire à Grospied qu’il pourrait se faire du café à la place de la soupe aux poireaux, et que ça serait mieux pour tout le monde, mais depuis qu’il est arrivé dans l’immeuble, il y a six ans, je lui ai pas dit un mot. Lui non plus, d’ailleurs. Ben oui, quoi ! Avec les voisins, vaut mieux pas être trop intime, sans ça ils deviennent vite envahissants.

Bref ! Ça sentait pas le poireau, c’était bizarre, mais bon ! Comme d’habitude, je m’étais fait mes sardines grillées et je les avais fait passer avec une bonne tasse de chocolat chaud. Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ? Chacun fait comme y veut, non ? Moi, c’est comme ça tous les matins : chocolat chaud et sardines grillées. Dans l’immeuble, personne s’est jamais plaint. Manquerait plus que ça ! Après, je me suis habillé, j’ai enjambé l’enveloppe qui traînait sur le palier — probable que c’était encore une facture — et je suis parti au boulot. J’y pensais pas plus que ça à l’absence de poireaux. Je me disais comme ça : bon, ce matin, y a pas de poireaux ! Eh ben, tant mieux ! Peut-être même qu’il est mort, Grospied ! Avec un peu de chance…

Et puis deux minutes plus tard, y a un type Continuer la lecture de C’était un jour qu’était pas fait comme les autres

Photos-souvenir – 14

 Par Lorenzo dell’Acqua

Teddy était le surnom affectueux que ses élèves avaient donné à notre chef de service, le professeur Edouard Housset. Hautain, distant et même cassant, il était un des derniers représentants d’une aristocratie médicale en voie de disparition. Propriétaire d’un vaste domaine en Mayenne, Teddy avait réussi à attirer dans cette province chatoyante son élève Pascal P. qui, à son tour, y attira plus tard son élève Jean-Jacques M. Je ne cois pas que les recettes générées par les rares victoires de leurs poulains sur les hippodromes du département y étaient pour quelque chose. Non, Pascal avait choisi cette région parce qu’elle était située à moins de 300 km de Paris et qu’elle était bien desservie par les TGV au départ de la gare Montparnasse. 

Personnalité : Teddy a un caractère très fort et peut devenir très colérique quand quelque chose ne lui plait pas. Teddy a des valeurs et ne compte pas y déroger. C’est également un acharné du travail. Toutefois, il sait dissocier vie privée et vie professionnelle.

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L’Avare – Critique aisée n°231

Critique aisée n°231

L’Avare
Molière – 1668
Mise en scène : Lilo Baur
Harpagon : Laurent Stocker

Disons tout de suite que l’Avare n’est pas la pièce de Molière que je préfère. Vous me connaissez, moi, je serais plutôt du genre misanthrope, bourgeois gentilhomme, malade imaginaire ; ou alors femme savante, précieuse ridicule même, quelques fois, mais pas trop, tartuffe. Mais l’avare, non, pas vraiment.

Et puis, vous me connaissez aussi sur ce point : je trouve que le théâtre, c’est tard le soir, loin de chez moi, inconfortable, cher et souvent décevant. Alors… Par contre,  j’ai déjà eu l’occasion de vous dire tout le bien que je pense de ces classiques , filmés dans la salle de la Comédie Française un soir de spectacle et que l’on peut voir (une seule fois) en direct dans certaines salles de cinéma ou (en différé) certains jours Continuer la lecture de L’Avare – Critique aisée n°231

Le mardi, c’est Mythologie (8)

Salade grecque

Avertissement
Vous allez lire une horrible histoire. Elle est horrible mais vraie. Absolument garantie véridique. Elle a été rapportée par un historien réputé et digne de foi, Robert Rank Graves (1895-1985)
Pour une fois, les noms des personnages n’ont pas été modifiés. Ces gens-là s’appelaient vraiment comme ça, et c’est surtout ça qui rend l’histoire incroyable. Et pourtant, elle vraiment vraie. Voyez vous-mêmes :

Dans le quartier de la Phocide, c’est Térée le chef. Il est à la tête d’une bande de petits voyous colériques, sanguinaires et sans scrupules. Il est lui-même le plus coriace, colérique, sanguinaire et sans scrupules de toute sa bande. Il est parvenu à ce poste par la violence, la contrainte et la tromperie. Il est, pour le moment et ce, jusqu’à ce qu’un petit gars plus coriace, colérique, sanguinaire et sans scrupule que lui le détrône, le patron incontesté du jeu, de la drogue et de la prostitution dans son quartier. Il est jeune et vigoureux, mais célibataire. Et ça lui pèse. Continuer la lecture de Le mardi, c’est Mythologie (8)

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres (4/4)

(…)
— Mais, pas du tout, Steeve, pas du tout, tout ceci est normal, tout à fait normal.
— Bon ! Moi, j’en ai ras le bol de vos petites phrases à la con qui veulent rien dire. Alors, choisissez : ou vous m’expliquez tout depuis le début, ou je vous refait le portrait de fond en comble séance tenante. C’est que j’ai fait de la boxe française, moi !

— C’est exact : il y a douze ans, deux leçons, et puis vous vous êtes fait mal et vous avez abandonné. Mais la question n’est pas là. En fait, je suis très étonné que vous ne soyez pas au courant. Vous n’avez pas lu la petite lettre ?  

4/4

— Au courant de quoi ? Quelle petite lettre ?

— Celle qui était sous votre porte, ce matin. Ah ! Je comprends … Vous n’avez pas trouvé la petite lettre. Bon, ce n’est pas grave. Je la connais par cœur. Écoutez et vous comprendrez :

À Monsieur Steeve Ratinet, en sa demeure du 17 de la rue Dacauté dans la belle ville de Paris-en-France
Cher Monsieur,

Il est de notre devoir de vous faire part de votre décès survenu en votre domicile le 13 du mois courant à 03:47 GMT. Nous vous adressons par la présente toutes Continuer la lecture de C’était un jour qu’était pas fait comme les autres (4/4)

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres (3/4)

(…) Je fais le numéro et, bizarre, ça décroche tout de suite. Pas de tut-tut-tut-occupé, pas de Quatre Saisons à la con, tout de suite une voix : « Bonjour, Steeve. Que puis-je pour vous ? »
Qu’est-ce que c’est encore que ce bordel ? C’est pas la voix de seringue de la Vivianne de d’habitude ! Ensuite, comment qu’elle sait que c’est moi au bout du fil ? Et puis d’abord, comment elle connaît mon nom, cette sauterelle ?      

3/4

Bon, on verra ça plus tard. « Passe-moi Verlingue, poupée, et que ça saute ! » que je lui demande gentiment. Et d’une voix plus douce que celle d’une publicité pour couches-culottes, la fille me susurre : « Monsieur Verlingue est dans l’impossibilité de vous parler pour le moment, mais il comprend parfaitement les raisons de votre retard. Soyez assuré qu’il ne vous en tiendra pas rigueur le moins du monde. Vous avez tout votre temps, Steeve, tout votre temps. Puis-je faire autre chose pour vous ? » Tout ce que je comprends de ce charabia, c’est qu’il est devenu gâteux, Verlingue. D’après la donzelle à la voix d’or, cette salope de garde-chiourme me donnerait tout mon temps pour arriver au bureau ! J’y crois pas ! C’est bien plus que du bizarre, ça ! C’est du pas possible, tout simplement. Mais après tout, je me dis Continuer la lecture de C’était un jour qu’était pas fait comme les autres (3/4)

C’était un jour qu’était pas fait comme les autres (2/4)

(…) J’essaie bien de lui répondre un truc genre :  » Vatfervroufspessedetroundevrin » mais il a pas l’air de piger, vu qu’il s’éloigne d’un air tout triste en continuant à débiter ses salades : « Ah bon ! Encore une fois, Monsieur, je suis vraiment désolé. Ah ! Je m’en veux, je m’en veux ! Je vous présente toutes mes excuses et j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop pour cette maladresse impardonnable. » et il disparaît dans une dernière courbette au coin de la rue. Bizarre quand même, le gonze, bizarre !    

2/4

Et je repars en boitant vers ma station de métro. Quand j’arrive sur l’avenue, le soleil me donne en plein sur la tête et, avec ce foutu anorak, je commence à suer sang et haut. Alors, je repousse en arrière ma capuche en poil de Zyrtek et j’ouvre ma parka d’un grand geste. D’abord, la fermeture Éclair se coince pas dans mon écharpe en viscose du Tibet. Bizarre, non ? Ensuite, d’un seul coup, je vois le ciel, il est tout bleu, les balcons, ils sont fleuris, les arbres, ils ont des feuilles, les filles, elles sont souriantes, les trottoirs, il y a pas de merdes de chiens… Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Y nous avaient rien dit au 20 heures, hier soir. Et j’ai pratiquement plus mal au genou ! J’ai plus mal du tout, même. Vraiment bizarre…

Bon ! C’est bien beau tout ça, mais va quand même falloir y aller au boulot. Enfin, si on peut appeler ça un boulot ! Coupeur de chevaux en quatre ! Tu parles d’un job ! Moi, j’aurais voulu être modérateur de cantabile, mais on fait pas toujours ce qu’on veut, pas vrai ? Maintenant, la station de métro est juste là, devant moi. Le problème, c’est qu’elle a l’air fermé. Y a une espèce de monceau de fleurs qui barre l’escalier. Y a une grève ou quoi ? Ça non plus, ils l’avaient pas annoncé au 20 heures. Et comment que je fais pour aller au boulot, moi ? Je vais quand même pas y aller en bus ? En bus, c’est deux fois plus long. Alors, c’est couru, je vais arriver en retard et je vais encore me faire alpaguer par cette salope de Verlingue ! Fait chier, merde ! De toute façon, pour le bus, on dirait que c’est râpé aussi : y a un arbre qu’a poussé à la place de l’arrêt. Même que c’est un grand sapin bien vert, avec des petits cadeaux accrochés partout, et des guirlandes et tout ! Doivent être en grève aussi, les bus.

Faut absolument que j’appelle la boite ! Faut que je dise à Verlingue que je vais être en retard, et sacrément même, mais que c’est pas ma faute, que c’est la faute à ces salopards de grévistes — sûr qu’il va aimer ça, Verlingue, ces salopards de grévistes —  qui empêchent l’honnête ouvrier de se rendre à son travail pour gagner l’entrecôte. Le problème, c’est que j’ai plus de portable depuis qu’on me l’a piqué pendant que je me reposais dans le bistrot à Paulo où je soigne ma cuite hebdomadaire. Comme téléphone, y aurait bien chez Liang, le chinetoque qu’a racheté le Balto, de l’autre côté de l’avenue. Mais l’autre problème, c’est que j’ai eu des mots avec le Chinois. La dernière fois que je lui ai causé, à Liang, c’était pour lui dire que j’y refoutrais jamais les pieds, dans son rade de minables. Y m’avait répondu un truc du même tonneau, genre je sais plus quoi. Bref, on est en froid, Liang et moi. Bon, mais j’ai pas le choix. Faut que je passe un coup de fil. J’entre dans le troquet. C’est pas Liang qu’est derrière le comptoir, c’est un autre jaune, mais qu’est-ce que ça peut foutre ? Sont tous pareils de toute façon. « Salut, gros lard, que je lui dit au niakoué. T’as le téléphone ? » Je m’attendais à une vanne quelconque, une chinoiserie à la con, mais non ! Le voilà qui me dit : « Tiens donc ! Mais c’est Monsieur Steevie ! Et comment qu’il va, aujourd’hui, Monsieur Steevie ? Il prendra bien un petit quelque chose ? » Je sais pas comment il connaît mon nom, le gazier, mais j’ai pas le temps de lui demander. Alors je lui dis : « Suis pressé ! Je t’ai demandé le téléphone. T’as pas entendu ? T’as des germes de soja dans les oreilles ? Té-lé-phone ! Toi pas compris ? C’est pas sorcier, quand même ! » Je sais bien que gueuler, c’est pas une bonne méthode quand on demande un service à quelqu’un, mais c’est plus fort que moi, je peux pas faire autrement. Moi, à sa place, je me serais foutu dehors illico, mais lui, pas du tout : « Ah ! Excusez-moi, Monsieur Steevie, qu’il me dit, tenez le voilà, le téléphone. Et désolé, hein, je pouvais pas savoir que… »

— Bon, ça va, Gros lard, ça va ! que je me radoucis en attrapant le biniou.

Je fais le numéro et, bizarre, ça décroche tout de suite. Pas de tut-tut-tut-occupé, pas de Quatre Saisons à la con, tout de suite une voix : « Bonjour, Steeve. Que puis-je pour vous ? »
Qu’est-ce que c’est encore que ce bordel ? C’est pas la voix de seringue de la Vivianne de d’habitude ! Ensuite, comment qu’elle sait que c’est moi au bout du fil ? Et puis d’abord, comment elle connaît mon nom, cette sauterelle ?

A SUIVRE (demain)