Archives de catégorie : Textes

Sassi Manoon et le What’s Next

temps de lecture : 9 minutes

Depuis le porche de sa maison, Sassi Manoon observait le petit yacht qui se dirigeait droit vers l’appontement. Il naviguait plein Est, au moteur, lentement, ses voiles affalées sur le pont. Il semblait un peu trop bas sur l’eau et malgré l’absence totale de vent, il gitait fortement sur bâbord. Dans un quart d’heure, il serait au ponton. Sassi Manoon descendit l’escalier creusé dans les rochers pour l’accueillir.

Quand Sassi Manoon était arrivée à Palmetto Point vingt ans auparavant, personne ne savait d’où elle venait. A l’époque, elle était encore une belle femme d’une quarantaine d’années. Avec le peu d’argent qu’elle avait apporté avec elle, elle avait fait construire sa maison et son appontement par les hommes de Codrington, l’unique village de l’ile de Barbuda. Ensuite, elle avait aménagé elle-même une grande salle qu’elle appelait le salon et qui voulait faire office de salon de thé-bar-restaurant-cuisine-magasin de souvenirs et de petit accastillage. Avec cela, elle espérait attirer la clientèle aisée des plaisanciers qui naviguaient en nombre dans la région. Mais la clientèle aisée n’était jamais venue. Elle préférait la marina sûre et confortable d’English Harbour à Antigua. C’est Continuer la lecture de Sassi Manoon et le What’s Next

La Règle du jeu – Critique aisée n°235 (intégral)

temps de lecture : 20 minutes

Et pour ceux qui ont vingt minutes à perdre ou qui préfère lire tout d’un coup, voici la version intégrale, in extenso, de la totalité du texte en son entièreté et sans coupure.

Critique aisée n°234

La Règle du jeu
Jean Renoir – 1939
Marcel Dalio, Nora Grégor, Jean Renoir, Roland Toutain, Paulette Dubost, Julien Carette, Gaston Modot…

La première fois
La première fois que j’ai vu La Règle du jeu, c’était au Champollion. Pas à l’Actua-Champo, non, dans la grande salle, au Champo.
La grande salle du Champollion ! Cent places ? Cent cinquante ? Légèrement en pente, elle était si petite que, pour pouvoir projeter sur un écran de taille acceptable, le propriétaire avait fait installer un système très particulier : par le truchement d’un périscope, le film était projeté sur le mur du fond de la salle où un miroir renvoyait les images sur l’écran. L’Actua-Champo, dont la salle était encore plus petite, ne bénéficiait pas, je crois, de ce système ; c’est dire la taille de l’écran.
Mais la première fois que j’ai vu La Règle du jeu, c’était bien au Champollion, dans la grande salle.
Je devais avoir 17, 18, 19 ans tout au plus. C’était l’été, les vacances… le mois d’août plus précisément. Il faisait chaud, sûrement. J’étais seul. À ce moment-là, je n’avais pas de petite amie, ou alors elle n’était pas là, je ne sais plus. Il devait être Continuer la lecture de La Règle du jeu – Critique aisée n°235 (intégral)

La Règle du Jeu – Critique aisée n°235 – (3/3)

(…) ils ont tous leurs défauts, leurs faiblesses, leurs snobismes, mais aucun n’est traité avec mépris ni méchanceté, ni même avec condescendance, car comme Octave dit à Jurieux : « Tu vois, mon vieux, dans la vie, le problème, c’est que tout le monde a ses raisons ». Autrement dit, il ne faut pas juger les gens car ils ont tous leurs raisons… Tolérance, humanisme, c’est toujours le point de vue de Renoir.

C’est à cause des acteurs !
Ah oui ! Les acteurs !
D’abord Marcel Dalio, à contre-emploi, habitué aux rôles de juif ou de personnage trouble, se voit ici confier celui d’un aristocrate, léger, faible mais foncièrement généreux. il trouve ici peut-être son meilleur rôle au cinéma. La scène muette où, ravi aux anges comme seul un enfant peut l’être,  il présente à ses amis l’orgue de barbarie qu’il vient d’acquérir est un monument d’émotion.
Ensuite, Jean Renoir lui-même. Il est absolument Continuer la lecture de La Règle du Jeu – Critique aisée n°235 – (3/3)

Rendez-vous à cinq heures autour d’une coupe (9)

temps de lecture : 3 minutes

la page de 16h47 est ouverte…

Presque tout sur le champagne (9)

Et pour clore cette somptueuse série sur le champagne, laissez-moi vous redonner cet extrait de L’Atrabilaire, la célèbre pièce de Jean-Baptiste Peuquelin, dit Meulière.

ACTE II – Scène I 

Philinte entre à grands pas, portant un plateau sur lequel se trouvent une bouteille et deux coupes. Alceste le suit en protestant.

Alceste
Mais enfin, mon ami, puisque je n’en veux pas…

Philinte
Apprenez, cher Alceste, qu’avant tout bon repas
Le champagne s’impose : c’est une obligation,
Surtout quand il s’agit de notre réveillon.
Un peu d’effervescence vous disposerait mieux
Envers les Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures autour d’une coupe (9)

La Règle du Jeu – Critique aisée n°235 – (2/3)

temps de lecture : 8 minutes

(…) mais jamais encore je n’avais été et jamais plus je ne serai pris à ce point dans un film, enveloppé, transporté par lui, du début jusqu’à la fin. Tous mes visionnages ultérieurs de La Règle du jeu ont confirmé, et même parfois, grâce à une meilleure connaissance du cinéma, renforcé cette première impression.

Pourquoi ?
Par la suite, j’ai souvent été tenté de faire partager ma passion pour La Règle du jeu à d’autres, parents, amis, tous plus ou moins cinéphiles, mais jamais je n’ai rencontré de véritable âme sœur sur ce sujet. J’obtenais surtout deux types de réactions à mon enthousiasme : d’abord celle que j’appellerai la réaction Proustienne, et ensuite l’autre, la réaction Alternative.
Le nom de la première vient de ce qu’elle ressemble à la position de beaucoup devant qui Continuer la lecture de La Règle du Jeu – Critique aisée n°235 – (2/3)

La Règle du Jeu – Critique aisée n°235 – (1/3)

temps de lecture : 8 minutes

Critique aisée n°235

La Règle du jeu
Jean Renoir – 1939
Marcel Dalio, Nora Grégor, Jean Renoir, Roland Toutain, Paulette Dubost, Julien Carette, Gaston Modot…

La première fois
La première fois que j’ai vu La Règle du jeu, c’était au Champollion. Pas à l’Actua-Champo, non, dans la grande salle, au Champo.
La grande salle du Champollion ! Cent places ? Cent cinquante ? Légèrement en pente, elle était si petite que, pour pouvoir projeter sur un écran de taille acceptable, le propriétaire avait fait installer un système très particulier : par le truchement d’un périscope, le film était projeté sur le mur du fond de la salle où un miroir renvoyait les images sur l’écran. L’Actua-Champo, dont la salle était encore plus petite, ne bénéficiait pas, je crois, de ce système ; c’est dire la taille de l’écran.
Mais la première fois que j’ai vu La Règle du jeu, c’était bien au Champollion, dans la grande salle.
Je devais avoir 17, 18, 19 ans tout au plus. C’était l’été, les vacances… le mois d’août plus précisément. Il faisait chaud, sûrement. J’étais seul. À ce moment-là, je n’avais pas de petite amie, ou alors elle n’était pas là, je ne sais plus. Il devait être 4 heures de l’après-midi et je passais Continuer la lecture de La Règle du Jeu – Critique aisée n°235 – (1/3)

Les petits cons (Couleur café n°30)

2 minutes  

Couleur café n°30

 Les petits cons
La Coupole, Boulevard du Montparnasse, Paris

Quand je vois ces jeunes crétins en T-shirt siglé qui, l’air ennuyé, traversent la Coupole derrière leurs parents ravis, et même parfois, leurs grands-parents rayonnants,

Quand je vois ces grands dépendeurs d’andouilles jeter un œil blasé sur la salle encore à moitié vide,

Quand je vois ces petits cons entrer ici sans rien savoir de ce que ceux qui les y amènent aujourd’hui y ont un jour connu ou auraient aimé y connaitre,

Quand je vois ces godelureaux débraillés s’effondrer sur les banquettes de cette salle sans la moindre idée de ce qu’ont pu être ici les soirées bruyantes et enfumées des après France-Galles, les après-midi oisives où Ferdinand Lop venait vendre ses essais philosophiques et, à défaut, ses portraits de Jeanne d’Arc, les tardifs déjeuners du dimanche où apparaissaient, hiératiques, le Premier Secrétaire du Parti Socialiste, son chapeau noir, son écharpe rouge, son air  chafouin et sa hautaine indifférence,

Quand je vois tout cela, je me dis que Continuer la lecture de Les petits cons (Couleur café n°30)

Le Grand Jabadao – Critique aisée 234

6 minutes

Critique aisée n°234

Le Grand Jabadao
Jean-Luc Coatalem
Le dilettante – 188 pages – 17€

Ça fait bien longtemps que je n’ai pas lu de Série Noire, une dizaine d’années peut-être, peut-être vingt. En tout cas, ça fait au moins trente ans que je n’en ai pas achetée. Les bibliothèques de ma maison en sont pleines. À vue de nez, il y en a surement plus de deux cents, et contrairement aux autres collections qui trônent sur mes étagères, ceux-là, je suis sûr de les avoir lus. Si je les ai tous lus, je ne les ai pas tous achetés car une partie d’entre eux m’est venue Continuer la lecture de Le Grand Jabadao – Critique aisée 234

La caverne de Platon

temps de lecture : 5 minutes, sans Platon ; 10 minutes avec

Vous connaissez l’allégorie de la caverne ? Mais oui, bien sûr, vous la connaissez. Vous n’allez quand même pas dire que non devant tout le monde. Mais vous avez un peu oublié les détails, c’est ça, hein ? Vous vous souvenez vaguement : les hommes enchainés, les ombres projetées sur le fond de la caverne… Mais à partir de là, ça devient confus, non ? Ne culpabilisez pas trop — ma propre science est toute fraiche —  et laissez-moi vous faire une modeste piqûre de rappel. En principe, c’est sans douleur.  De toute façon, vous pouvez bien consacrer cinq ou six minutes au texte le plus célèbre de la philosophie occidentale.

Pour expliquer l’allégorie de Platon, on ne peut à mon avis se passer de Continuer la lecture de La caverne de Platon

AVENTURE EN AFRIQUE (20)

temps de lecture : 5 minutes 

Le lendemain soir après cette aventure, remis de nos émotions, nous nous sommes arrêtés à un puits où des animaux s’abreuvaient. Pas un cri, pas un beuglement. À chacun des deux puits, deux hommes remontaient de l’eau, avec un saut en cuir, qu’ils déversaient dans une grande outre de cuir dans laquelle venaient boire trois vaches et un veau. Au bout de quelques dizaines de secondes, au même moment, les bestiaux relevaient la tête et venait se placer un peu plus loin auprès de ceux qui avaient déjà bus. Et ils étaient remplacés par trois autres. Nous n’avions entendu aucun ordre, aucun sifflement Continuer la lecture de AVENTURE EN AFRIQUE (20)