Archives de catégorie : Textes

Go West ! (70)

(…) Il faudrait qu’elle fasse très attention, parce que si quelqu’un se rendait compte qu’elle était indienne, qu’elle n’avait que quinze ans, et qu’ils n’étaient pas mariés, ils auraient tous les deux de très graves ennuis. Et surtout, ils seraient séparés, lui en prison et elle dans un orphelinat pour indiens. Il fallait qu’elle promette. Elle promit.

« J’étais heureuse à Milford. Bo partait au camp le matin et il rentrait le soir et moi, je l’attendais. Au début, je ne sortais jamais sans lui. Le soir, nous allions au supermarché de Junction City et il m’apprenait à faire des courses. Après, on rentrait à la maison et il me montrait comment préparer un hamburger, ou des œufs au bacon, ou de la salade de chou, ou des beignets de tomates vertes. Ou alors, il m’apprenait à lire. Le dimanche, on allait piqueniquer au bord du lac. Il me faisait boire un peu de bière, juste pour m’habituer. Quelquefois, on partait loin dans la campagne et il m’apprenait à conduire.

Bo était différent des autres sous-officiers qui habitaient autour de nous. Pour la plupart, c’était des brutes, et racistes par-dessus le marché ! Au contraire, Bo était doux et patient, et affectueux aussi. En fait, il m’aimait. Alors je l’aimais aussi. Je voulais lui faire plaisir ; j’apprenais bien mes leçons, je faisais la cuisine du mieux que je pouvais, je nettoyais bien la maison. Petit à petit, j’ai commencé à sortir seule ; je prenais le bus pour aller à Junction City, je faisais des courses sans Bo. Au bout de trois mois, j’étais capable de conduire sa voiture. Alors, il m’a inscrite à l’examen du permis de conduire. Ensuite, il s’est débrouillé pour ce soit un de ses amis qui me le fasse passer. Je l’ai eu tout de suite et Bo m’acheté une voiture. Moi, Mansi, quinze ans, orpheline adoptée par une famille Hopi, j’avais une voiture à moi ! Continuer la lecture de Go West ! (70)

Désirer l’infinitif

Par Marie-Claire (première publication le 23 avril 2017)

Avoir le cœur qui flanche, les larmes au bord des yeux. Sans trop savoir pourquoi, ne plus se passionner pour rien. Faire saigner ses chagrins comme un enfant égratigne un genou blessé.

Chercher refuge auprès du piano. Poser ses mains sur le clavier. Frapper une touche, puis deux, retrouver ses automatismes.

Traduire avec ses doigts les notes que l’on a gravées dans sa mémoire, les laisser pénétrer en soi, ressentir un bien être, une chaleur, la paix.

Ecouter la musique, d’abord tendre, s’enflammer. Y trouver l’écho de ses sentiments, communier avec elle, s’y noyer.

Interpréter enfin le calme revenu, se détendre.

Effleurer le clavier d’une dernière caresse et quitter le piano, consolé.

Prendre sur soi, être toujours sur le qui-vive. Offrir de soi une image si lisse que rien ne s’y accroche. Donner satisfaction… Et voir le temps passer.

Dans un sursaut, lâcher prise. Décider de prendre du recul. Continuer la lecture de Désirer l’infinitif

Une journée particulière

par Lorenzo dell’Acqua

Cette journée avait été si particulière que j’envisageais de la raconter à mes amis. Malheureusement, quarante-huit heures plus tard, je ne me souvenais déjà plus pourquoi et ce n’était pas les 6,4 kilomètres parcourus à pied, une distance respectable à mon âge sans être pour autant un réel exploit, qui en étaient la raison. La disparition récente d’un ami confirma le bien-fondé de ma décision : mon Journal Illustré m’avait été fort utile pour retrouver tous les bons moments passés avec lui et tombés dans l’oubli.

C’était donc un 11 novembre qui n’avait rien de plus original que les soixante-quatorze précédents. Je quittai mon domicile assez tôt le matin, mais pas trop quand même, pour rejoindre à la Brasserie Mollard un ex-ami redevenu mon ami. Les horaires de nos levers me fournirent un sujet de réflexion pendant le trajet en bus. Quand on se lève tard, la journée ne commence que deux heures plus tard après le dérouillage matinal obligatoire à notre âge et c’est alors le moment de se mettre à table pour le déjeuner. Autrement dit, quand on se lève tard, Continuer la lecture de Une journée particulière

Go West ! (69)

(…)Il a choisi deux pendentifs, un Yongosona et un épi de Talasi. Il a demandé :« Combien pour les deux ? ». Je lui ai dit :« Deux fois 1 dollar » Il a sorti deux billets du rouleau et me les a donnés. Ensuite, il m’a tendu le Yongosona en disant « Pour toi, petite grenouille ! » et le Talasi à Pahana, « Pour toi !», et puis il a rejoint l’autre soldat dans leur voiture et ils sont partis vers l’ouest.
C’est comme ça que j’ai rencontré mon mari, Bo. »

C’était la deuxième fois qu’elle évoquait son mari. Il fallait absolument que j’en sache davantage, mais Mansi s’était tue. J’avais dans la tête tout un tas de questions : « Qui est ce mari ? Pourquoi n’est-il pas là ? Où est-il ? Comment est-il ?  Grand ? Costaud ? Jaloux ? Violent ? Est-ce qu’il ne risque pas de revenir, comme ça, sans prévenir ? » Maintenant, au moins, je savais qu’il était grand et probablement costaud, mais les autres questions, je n’osais pas les poser : quand on veut jouer les blasés, les hommes tranquilles et sûrs d’eux-mêmes, quand on partage un lit avec une dame, quand il s’agit de son lit conjugal, on ne s’inquiète pas de son mari. Mais finalement, je n’ai pas eu besoin de demander pour en apprendre davantage sur Bo.
Après un long silence, Mansi s’est retournée sur le lit. Elle s’est dressée puis s’est dirigée vers la porte. Au moment de la franchir, elle s’est immobilisée un instant, les jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, la tête inclinée de côté comme si elle réfléchissait. Sa silhouette sombre se détachait en contre-jour sur l’écran gris de l’encadrement. Elle faisait semblant d’hésiter, mais moi, je savais que c’était pour que je puisse contempler ses formes. Et puis, elle Continuer la lecture de Go West ! (69)

Que faut-il penser d’Histoire de Dashiell Stiller ?

Des écrivains vous répondent…

June 25th, 1955, Earl’s Hangout, 1245 Wilshire Blvd, Los Angeles, Ca.

Quand la fille est entrée dans le hall, tout d’abord, je n’y ai pas cru. Son bikini albâtre bronzé avait dû être taillé par un miniaturiste dans trois timbres-postes. Les jambes fuselées qui en sortaient étaient plus longues qu’un film suédois non sous-titré. Quant à ce qu’on pouvait voir de son corps entre le haut du slip de bikini et la naissance de son cou, je préfère ne pas commencer à en parler de peur de ne pouvoir en achever sereinement la description. Quant à ses cheveux, ses yeux, ses lèvres, je les ai à peine vus tant j’étais concentré sur la partie indescriptible mentionnée plus haut. Mais ce n’est pas à l’existence réelle de cette apparition que je ne croyais pas. Des filles comme ça, à Venice Beach ou à Malibu, il y en a à la pelle. D’accord, dans le lobby du Berverly Hills Hôtel, où je devais rencontrer un ponte de la MGM pour une banale histoire de cocufiage, le port du bikini minimaliste, c’est plutôt rare, encore que, dans la Cité des Anges, Continuer la lecture de Que faut-il penser d’Histoire de Dashiell Stiller ?

Go West ! (68)

(…)Je croyais qu’elle s’était endormie, quand d’un coup, elle se recroquevilla en chien de fusil et recommença à parler. A présent, sa tête était posée là où quelques instants plus tôt se trouvait le cendrier qu’elle avait écarté pour le poser à côté du lit et, tandis qu’elle entrait dans le récit de sa vie, sa voix résonnait dans mon ventre.

« Je suis née à Gallup au Nouveau Mexique, mais j’ai grandi dans le village de Shungopavi, là-haut dans la mesa.. Le village n’existe plus aujourd’hui. Il a été abandonné après la grande sécheresse de 48. Mais à cette époque, une trentaine de familles y vivaient. Mes parents sont morts l’un après l’autre quand j’étais encore toute petite. Comme le veut la coutume Hopi, j’ai été adoptée par une des familles et j’ai été élevé par la tribu avec les autres enfants. Je n’étais pas esclave ni même maltraitée puisque ma vraie mère était une Hopi. Mais ma mère adoptive me faisait accomplir des travaux qu’elle n’exigeait pas de ses propres enfants. Parfois même, elle me mettait au service Continuer la lecture de Go West ! (68)

Une sieste épatante

par Marie-Claire
— Moi, je l’aime bien Antoine !
J’ai entendu mon nom dans le brouillard de ma sieste. Jusque-là, j’avais été bercé par le ronron de la conversation d’Alice et de Jeanne et le chant des cigales. Il faisait chaud, la chambre était sombre et tranquille. Je m’y étais réfugié après le déjeuner. La fenêtre aux volets clos donnait sur la terrasse où mes deux amies bavardaient. Elles me croyaient probablement parti avec les autres, à la plage ou ailleurs.
J’aurais dû fermer la fenêtre, me mettre un oreiller sur la tête, ou tout simplement signaler ma présence. Je jure que si cette scène se passait maintenant, je le ferais ! Mais je ne savais pas alors que seule la partie apparente de l’iceberg est supportable…
J’ai tendu l’oreille :
— Moi aussi, je l’aime bien.
J’ai reconnu la voix de Jeanne. Jusque -là tout allait dans le bon sens. Mais Continuer la lecture de Une sieste épatante

Le tsunami

Tsunami1 est un mot d’origine japonaise. Littéralement, il veut dire « vague de port ». Aujourd’hui, alors que tout le monde a vu au moins une fois à la télévision ce que sont réellement un tsunami et ses effets dévastateurs, on peut se demander pourquoi cette tranquille locution sert à désigner un phénomène maritime monstrueux. Si vous ignorez cette raison et si vous voulez la connaitre, lisez la note de bas de page. Sinon, passez à la ligne d’en dessous : 

Le 26 décembre 2004 à 7 h 58, un tremblement de terre de magnitude supérieure à 9 et dont l’épicentre se situait à 250 km au large de l’île de Sumatra provoqua un tsunami qui atteignit la ville de Banda Aceh vingt minutes plus tard. À cette époque, la ville comptait 250.000 habitants ; 70.000 d’entre eux Continuer la lecture de Le tsunami

Réponse à la critique

par Lorenzo dell’Acqua
« Les Corneilles sont d’une bien belle plume »
in : Mes romans préférés, Coutheillas Ph, Gallimard, 2024

Ayant été agressé sur les réseaux sociaux par des critiques injustes de son dernier roman, Lorenzo a demandé et obtenu un droit de réponse dans le JdC. Comme ce n’est pas le genre à bayer aux corneilles, ni à se coucher avec les poules, ni un adepte de la politique de l’autruche, ni un manchot, ni une poule mouillée et encore moins un perdreau de l’année, il a pris la plume pour nous cocotter cette chouette réponse et voler dans les plumes de ces oiseaux de malheur.

Deux critiques m’ont profondément attristé : la première regrettait que NRCB soit le héros à vie de mes récits et la seconde que le modèle de ce personnage, un écrivain de la Rive Gauche adulé du grand public, soit trop facilement reconnaissable. Selon cette dernière, la réputation immaculée de ce dernier risquait d’en être ternie aux yeux de ses admirateurs et surtout du jury du prochain Prix Nobel de Littérature.

A la première, il m’est aisé de répondre que de nombreux chefs d’œuvre de la littérature regorgent de ce même procédé. D’Artagnan est le héros des Trois Mousquetaires, de Vingt Ans après et du Vicomte de Bragelonne, soit 5842 pages en tout. Plus proche de nous, San Antonio, comme Sherlock Holmes, est le personnage récurrent de célèbres romans policiers homonymes. N’oublions pas non plus Swann, Mickey, Ulysse, Astérix, Tintin et Milou, Lucky Luke, Malaussène, Arsène Lupin, la Coccinelle de Gotlib et Notre Seigneur Jésus-Christ. Signalons au passage que N-R-C-B est un hommage à mon héros en référence à N-S-J-C. Et, comme l’a écrit avec justesse René-Jean dans La Croix, Continuer la lecture de Réponse à la critique

Go West ! (67)

(…) Mais moi, je n’avais pas encore réfléchi à tout ça, je n’avais pas encore assez de recul pour réaliser ces similitudes, je n’en avais pas encore tiré de conclusion de ces points communs. Pour moi, les filles demeuraient un mystère. Alors, une femme…
Mais j’y pense : si vous n’avez connu ni les femmes ni les États-Unis de cette époque, je ne voudrais pas que vous vous en fassiez une fausse idée en généralisant à toute une génération ce que je suis en train de dire de quelques-unes. Il y a eu sûrement, là-bas et à cette époque, des filles qui avaient fait ou qui allaient faire l’amour par sentiment amoureux, mais cet été-là, je n’en ai pas rencontré.

Donc, assis sur mon canapé, j’étais perplexe et longtemps, je suis resté silencieux, à observer le petit pendule osciller, à manger des sandwiches épicés, à boire du vin rouge, fumer des cigarettes blondes. Et puis, avec le temps, le vin, la nourriture, la voix chaude de Nancy, je me suis détendu, j’ai changé de position sur le divan, j’ai quitté le pendule des yeux et j’ai décidé d’accepter les choses telles qu’elles étaient et telles qu’elles se présenteraient. J’ai commencé à répondre à Nancy, à lui faire une ou deux remarques idiotes sur la cuisine, le vin, à lui poser des questions stupides sur sa maison, ses meubles, à faire la conversation. En réalité, je voulais me mettre à son niveau de détachement. Je voulais éviter de la regarder, je voulais lui montrer que j’étais à l’aise parce que tout ça, pour moi, c’était presque de la routine. Mais je n’y arrivai pas et je finis par revenir au pendentif :
— Il est joli, ton bijou, là. Qu’est-ce que c’est ? C’est indien ?
Elle le saisit entre deux doigts et se pencha vers moi pour me le montrer de plus près.
— C’est un Yongosona, une divinité en forme de tortue. Continuer la lecture de Go West ! (67)