Archives par mot-clé : Proust

Les personnages de roman mènent-ils leur vie ?

temps de lecture : 3 minutes 

C’est une coquetterie commune à beaucoup d’écrivains de fiction : ils déclarent volontiers qu’au bout de quelques chapitres, les personnages qu’ils ont créés prennent leur indépendance et se mettent à vivre leur vie propre.
Pour un esprit rationaliste comme le mien, c’est bien évidemment une blague et Charles Dantzig, écrivain, le confirme dans son dernier essai « Proust océan » :

« On dit beaucoup que Proust s’est inspiré d’Anatole France pour ce personnage (Bergotte). Inspiration ! Comment s’inspire-t-on d’une personne ? La plonge-t-on dans un grand faitout d’eau bouillante par-dessus lequel, la tête penchée recouverte d’un tissu, on fait une fumigation ? D’une personne on peut s’approprier un petit élément, éventuellement un autre (un geste, une parole, un acte), mais on en picore aussi à d’autres, et au moyen de ces tesselles on entreprend de composer une mosaïque, laquelle reste très fragmentaire.
Le primordial est apporté par l’imagination. Pour commencer, elle est préalable. On a l’idée d’un personnage et de son trait de Continuer la lecture de Les personnages de roman mènent-ils leur vie ?

La petite madeleine

temps de lecture : huit minutes. Mais non, ce n’est pas long, huit minutes ! Et puis, on ne s’en lasse pas. 
Morceau choisi

La petite madeleine

C’est très curieux la madeleine de Proust : tout le monde en a entendu parler, presque tout le monde a une idée de ce qu’elle représente, mais bien peu de monde a véritablement lu ce passage emblématique de la Recherche du temps perdu.

Vous me direz que c’est pareil pour le reste du roman : monumental chef d’œuvre reconnu dans le monde entier, respecté, vénéré, cité, étudié, analysé, interprété, disséqué… mais aussi chef d’œuvre craint, tenu à distance, entamé, rarement achevé, oublié…

Quand vous leur posez la question, comme pour la plupart des classiques, la plupart des gens ne lisent pas la Recherche, ils la relisent. Ne vous y trompez pas : c’est souvent un mensonge. Au mieux, c’est un projet, une vague Continuer la lecture de La petite madeleine

Pronostic vital

Morceau choisi

Pronostic vital
Il y a cent ans aujourd’hui jour pour jour, le 18 novembre 1922, Marcel Proust mourait chez lui, rue Hamelin à Paris.
Voici ce qu’en janvier 1921 Jacques-Émile Blanche écrivait dans une lettre ouverte à l’écrivain :

Heureusement pour nous, votre santé s’améliore de mois en mois. Vous nous enterrerez tous, vous atteindrez l’âge de Sarah Bernhardt et de Chevreul ! Il est peu d’êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la coupole de l’Académie française, vous siégerez entre Jacques Rivière, André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre collègue, sera Président de la République ; et vous discuterez l’étymologie, les divers sens de quelques mots qui s’enrichiront chacun d’un si long commentaire. Jacques-Émile Blanche – lettre ouverte à Marcel Proust, janvier 1921

Note : J.E. Blanche était peintre et écrivain, il n’était ni médecin ni voyant. 

Vous ne pouvez pas vous figurer

Ukraine : J 264

(…)c’était des rivages de la mort, vers lesquels ils allaient retourner, qu’ils venaient un instant parmi nous, incompréhensibles pour nous, nous remplissant de tendresse, d’effroi et d’un sentiment de mystère, comme ces morts que nous évoquons, qui nous apparaissent une seconde, que nous n’osons pas interroger et qui, du reste, pourraient tout au plus nous  répondre : « Vous ne pourriez pas vous figurer. »
Marcel Proust – À la recherche du temps perdu – Le temps retrouvé

Rendez-vous à cinq heures avec Monsieur le Duc

la page de 16h47 est ouverte…

 

Le duc de Guermantes va en soirée

Voici un extrait de A la recherche du temps perdu – Le côté de Guermantes – lu par Guillaume Gallienne.

Le narrateur est reçu par le duc de Guermantes qui est impatient de se rendre à une soirée. Deux évènements risquent d’empêcher ou de retarder le duc dans son projet : que s’achève l’agonie d’un cousin germain et qu’Oriane, la duchesse, ne soit trop retardée par la visite attendue de Charles Swann. 

Cette lecture dure presque une heure, mais rien ne vous oblige à l’écouter jusqu’au bout. 

Le premier quart d’heure est une démonstration éclatante de deux talents : celui du petit Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec Monsieur le Duc

Mais enfin, pourquoi faut-il relire Proust ?

temps de lecture : 3 minutes

L’homme élégant et la femme du monde ne lisent pas Proust. Ils le relisent.
Le vieillard cacochyme aussi, mais lui, il croit que c’est la première fois.
Vous voulez savoir pourquoi il  faut relire Proust ? Eh bien, je vais vous le dire. Mais pour que vous en soyez vraiment convaincus, je vais le faire par le truchement de quelques spécialistes.

D’abord, relire pour le plaisir : 

C’est peu dire que le plaisir proustien par excellence n’est pas celui de la lecture, mais celui de la relecture.
Laurence des Cars, présidente du musée d’Orsay Continuer la lecture de Mais enfin, pourquoi faut-il relire Proust ?

« Les souliers d’Oriane » ou « Vous reprendrez bien un peu de Proust ? »

Morceau choisi

Cet extrait est l’un des moments les plus cruels de « A la Recherche du Temps Perdu », roman qui n’en manque pas.

Les Guermantes s’apprêtent à se rendre à une soirée lorsque leur ami Swann vient déposer chez eux un objet promis à Oriane, duchesse de Guermantes. Au cours d’une brève discussion, Swann annonce qu’il est gravement malade et que ses jours sont comptés. La gravité de cette nouvelle n’émeut pas le moins du monde le duc de Guermantes tout à la préparation de la folle soirée mondaine qui s’annonce. Ce qui le préoccupe est que sa femme porte  des chaussures qu’il trouve mal assorties à sa robe rouge.

« Mme de Guermantes s’avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann. « Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure », et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s’écria d’une voix terrible : « Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez Continuer la lecture de « Les souliers d’Oriane » ou « Vous reprendrez bien un peu de Proust ? »

¿ TAVUSSA ? (85) : Marcel Proust et le Nègre joyeux

Nous n’étions pas seuls l’autre jour au Musée Carnavalet. Il y avait du monde. Je ne n’ajouterai pas « et du beau » mais plutôt « et du vieux ». Et pour revenir sur la notion de quantité, je dirai aussi « trop de monde ». Tous ces gens, comme moi, étaient venus pour l’exposition temporaire « Marcel Proust, un roman parisien » organisée à l’occasion du centenaire de la mort du petit Marcel, et les autres étaient tellement plus nombreux que nous qu’ils nous ont gâché notre visite. Engoncés dans nos manteaux d’hiver, mal à l’aise de chaleur, nous circulions entre d’autres manteaux d’hiver, tentant de nous glisser entre eux et les murs pour essayer de consulter de minuscules portraits de Robert de Montesquiou ou des fac-simile de billets adressés par le petit Marcel à la Comtesse de Greffulhe. Une seule salle émouvante, presque vide : le lit de mort de Proust, sa chaise longue, un morceau du liège dont les murs étaient tapissés, sa pelisse, usée.
Mais, décidemment, trop de monde. Nous reviendrons pour le prochain centenaire.

L’expérience malheureuse m’aura permis au moins de faire deux observations : Continuer la lecture de ¿ TAVUSSA ? (85) : Marcel Proust et le Nègre joyeux

La fin du Temps

L’écriture n’est pas une  chose facile.
Elle n’était pas facile pour Gustave Flaubert. J’ai donné ici il y a longtemps un exemple des multiples écritures, corrections, ratures et réécritures du grand Gustave en reproduisant les versions successives d’un court passage de Madame Bovary. (voir l’article  ‘Flaubert au travail’)
Elle n’était pas facile non plus pour le petit Marcel. La preuve, voici la dernière page du manuscrit du Temps Retrouvé, dernier volume de l’énorme roman À la Recherche du Temps Perdu.

et voici le texte qui correspond à cette page : Continuer la lecture de La fin du Temps