¿ TAVUSSA ? (85) : Marcel Proust et le Nègre joyeux

Nous n’étions pas seuls l’autre jour au Musée Carnavalet. Il y avait du monde. Je ne n’ajouterai pas « et du beau » mais plutôt « et du vieux ». Et pour revenir sur la notion de quantité, je dirai aussi « trop de monde ». Tous ces gens, comme moi, étaient venus pour l’exposition temporaire « Marcel Proust, un roman parisien » organisée à l’occasion du centenaire de la mort du petit Marcel, et les autres étaient tellement plus nombreux que nous qu’ils nous ont gâché notre visite. Engoncés dans nos manteaux d’hiver, mal à l’aise de chaleur, nous circulions entre d’autres manteaux d’hiver, tentant de nous glisser entre eux et les murs pour essayer de consulter de minuscules portraits de Robert de Montesquiou ou des fac-simile de billets adressés par le petit Marcel à la Comtesse de Greffulhe. Une seule salle émouvante, presque vide : le lit de mort de Proust, sa chaise longue, un morceau du liège dont les murs étaient tapissés, sa pelisse, usée.
Mais, décidemment, trop de monde. Nous reviendrons pour le prochain centenaire.

L’expérience malheureuse m’aura permis au moins de faire deux observations :
La première, c’est que si la clientèle de Proust est nombreuse, elle n’est pas née d’hier.
La seconde, c’est que réserver sa visite sur internet ainsi que c’est recommandé, cela ne sert à rien, puisqu’on laisse entrer des gens qui, comme moi, n’ont pas réservé !

 

Mais, et le Nègre joyeux dans tout ça ? Eh bien voilà.

Le musée Carnavalet se consacre à l’histoire de Paris, et à ce titre, il renferme une collection d’enseignes, d’affiches et autres calicots des siècles passés, et c’est ainsi qu’en faisant la queue avec ceux qui avaient précautionneusement mais inutilement réservé leur visite au petit Marcel, je suis tombé sur cette fameuse affiche « Au Nègre joyeux » qui décorait autrefois la façade d’un immeuble de la place de la Contrescarpe, plus précisément au 14 de la rue Mouffetard.

En bref, voici son histoire, instructive au plus haut point.
Créée en 1897 pour servir de marque à un magasin de café, l’enseigne représente un Noir — un nègre comme on disait en cette sombre période — servi par une femme blanche. Maintenant, observez bien : dans un appartement visiblement bourgeois, l’homme — pour éviter d’avoir à le désigner autrement — est habillé en gentilhomme. Serviette autour du cou, souriant, il semble porter un toast ou tout au moins célébrer quelque chose de joyeux en élevant à hauteur de ses yeux un flacon de ce qui pourrait être un rosé de Provence. Tout dans son attitude et son costume montre que ce monsieur est chez lui. La femme en bleu lui présente un plateau couvert d’argenterie et de choses probablement mangeables. Tout dans son attitude et son costume suggère sa condition de servante — à cette sombre époque, on disait servante, mais les choses se sont nettement améliorées quand on a commencé à dire « domestique » puis « bonne à tout faire » puis « bonne » tout court ; maintenant, de toute façon, il n’y en a plus.

Nous sommes dons en présence d’une scène dans laquelle un homme, noir, et même très vraisemblablement d’origine africaine ou antillaise, habillé en gentilhomme, est servi très respectueusement chez lui par une employée de maison, blanche, de type caucasien et même très vraisemblablement d’origine bretonne. Il s’agit donc d’une scène diamétralement opposée — ou inverse, si vous voulez, et mathématiquement c’est mieux — au schéma esclavagiste classique des rapports Noirs sur Blancs.

Eh bien, après quelques dégradations par des ivrognes de passage — car le lieu n’en manque pas — après quelques décrochages, réparations, raccrochages, pétitions de bigots de passage — car ceux-là ne peuvent être du quartier — , nouveau décrochage pour restauration avec promesse de réinstallation in situ moyennant notice explicative pour les non-comprenants, à l’issue d’une longue controverse, de rapports d’historiens et de promesses contraires, notre chère Mairie de Paris a pondu ceci : « (…) l’enseigne n’étant pas en adéquation avec les valeurs antiracistes portées par notre époque et notre ville (…) la Ville de Paris ne saurait remettre dans l’espace public cette enseigne publicitaire au titre choquant et indéniablement raciste. » Et vlan ! Puisqu’elle dit, l’adjointe au patrimoine, qu’elle l’est, indéniablement raciste, cette enseigne ! Il n’ y a plus qu’à circuler et s’asseoir sur les demandes expresses de la Mairie du Vème, des copropriétaires de l’immeuble et des associations de riverains.  Qu’on l’envoie au placard, c’est-à-dire au musée, la scandaleuse affiche !

Le politiquement correct a encore frappé par le bras de la Mairie de Paris, armé de ses moyens habituels, le déni, la distorsion des faits, l’autoritarisme et le goût de chiottes qui la caractérise.

5 réflexions sur « ¿ TAVUSSA ? (85) : Marcel Proust et le Nègre joyeux »

  1. Les deux tendances que je perçois chez nos auteurs contemporains sont : soit plonger leurs héros dans les drames et devenirs de tout le monde, soit prendre en route le train du wokisme.

    Hier soir, nous avons appris avec effroi que le célèbre inspecteur Wallander était atteint de la maladie d’Alzheimer. Est-ce vraiment rassurant de faire redescendre les héros de leur piédestal pour nous les montrer aux prises avec les mêmes problèmes que nous ? Jadis, dans Une Sacrée Famille, Annie Duperey était atteinte d’un cancer du sein. Pour notre plus grand bonheur, elle réintégrait ainsi la même vie que celle des téléspectatrices et aussi la notre.

    En ce qui concerne le wokisme, je ne suis pas d’accord du tout. Il me semble malhonnête d’émettre un jugement a posteriori. La sinistre destinée de la rue Durouchoux est un exemple didactique de la stupidité de certains élus socialistes comme l’est aussi le retrait de la peinture murale de la rue Mouffetard. Juger a posteriori est une malhonnêteté intellectuelle et condamner a posteriori est un crime moral. Je ne souhaite pas m’étendre sur ce sujet parce que ses protagonistes sont incultes et bêtes. Ils ne réalisent même pas que s’ils sont libres d’émettre leurs sentences stupides, c’est peut-être parce que leurs aïeux avaient élu hier ces hommes et ces femmes qu’ils dénoncent aujourd’hui. Leurs anathèmes sont des insultes au devoir élémentaire de compréhension et de tolérance. Sans elles, l’humanité n’a aucune chance de s’en tirer.

    Enfin, sur le bien fondé des thèmes choisis par ces « créateurs », j’émettrai aussi un doute : quand nous regardons une fiction télévisée, ou un film, ou quand nous lisons un livre, notre souhait n’est-il pas au contraire d’échapper à notre condition dont nous savons tous qu’elle va mal se terminer ?

  2. Compte -tenu du taux d’abstention, je crois me souvenir que madame H. avait été élue avec 19,3 % des voix. Nous en avons déjà parlé. Mais qui sont ces 19,3% de parisiens qui ne travaillent pas, roulent à bicyclette et sont aveugles ?

  3. Qui a voté pour Hidalgo ? Je crois me souvenir que ce sont les Conseillers de Paris qui élisent le maire. Je me souviens vaguement aussi d’une comédie-vaudeville Griveaux-Villani-Buzyn et d’un taux d’abstention de plus de 60%.

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