Archives de catégorie : Citations & Morceaux choisis

Paris en guerre

A l’heure du dîner les restaurants étaient pleins ; et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand des pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : « On ne dirait pas que c’est la guerre ici. »

Marcel Proust – Le temps retrouvé

Rendez-vous à cinq heures avec deux tigres

La page de 16h47 est ouverte…

Mémoire d’éléphant, Tigre du bengale et Tombeau Hindou


Quelqu’un m’a dit que Lorenzo ne croyait pas qu’hier, je n’avais pas fait le rapprochement entre sa parodie de critique de César et Rosalie au Bengale et Le Tigre du Bengale, le mélo à grand spectacle tourné par Fritz Lang en 1959. 

Non, comme je l’ai dit plus tôt, je ne l’avais pas fait,  ce rapprochement. En fait, je suis beaucoup moins intelligent (ou beaucoup plus bête) que je n’en ai l’air, Est-ce un inconvénient ou un avantage ? Ça dépend des circonstances. 

Par ailleurs, à quoi cela sert-il d’être cinéphile quand on perd la mémoire ? 

En tout cas, pour vous récompenser, je vous donne le lien ci-dessous qui vous permettra de voir une lascive Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures avec deux tigres

Les personnages de roman mènent-ils leur vie ?

temps de lecture : 3 minutes 

C’est une coquetterie commune à beaucoup d’écrivains de fiction : ils déclarent volontiers qu’au bout de quelques chapitres, les personnages qu’ils ont créés prennent leur indépendance et se mettent à vivre leur vie propre.
Pour un esprit rationaliste comme le mien, c’est bien évidemment une blague et Charles Dantzig, écrivain, le confirme dans son dernier essai « Proust océan » :

« On dit beaucoup que Proust s’est inspiré d’Anatole France pour ce personnage (Bergotte). Inspiration ! Comment s’inspire-t-on d’une personne ? La plonge-t-on dans un grand faitout d’eau bouillante par-dessus lequel, la tête penchée recouverte d’un tissu, on fait une fumigation ? D’une personne on peut s’approprier un petit élément, éventuellement un autre (un geste, une parole, un acte), mais on en picore aussi à d’autres, et au moyen de ces tesselles on entreprend de composer une mosaïque, laquelle reste très fragmentaire.
Le primordial est apporté par l’imagination. Pour commencer, elle est préalable. On a l’idée d’un personnage et de son trait de Continuer la lecture de Les personnages de roman mènent-ils leur vie ?

La petite madeleine

temps de lecture : huit minutes. Mais non, ce n’est pas long, huit minutes ! Et puis, on ne s’en lasse pas. 
Morceau choisi

La petite madeleine

C’est très curieux la madeleine de Proust : tout le monde en a entendu parler, presque tout le monde a une idée de ce qu’elle représente, mais bien peu de monde a véritablement lu ce passage emblématique de la Recherche du temps perdu.

Vous me direz que c’est pareil pour le reste du roman : monumental chef d’œuvre reconnu dans le monde entier, respecté, vénéré, cité, étudié, analysé, interprété, disséqué… mais aussi chef d’œuvre craint, tenu à distance, entamé, rarement achevé, oublié…

Quand vous leur posez la question, comme pour la plupart des classiques, la plupart des gens ne lisent pas la Recherche, ils la relisent. Ne vous y trompez pas : c’est souvent un mensonge. Au mieux, c’est un projet, une vague Continuer la lecture de La petite madeleine

Problème de clôture

C’est avec grand plaisir mais sans autorisation que je vous livre aujourd’hui un cartoon de Voutch, ce type qui sait faire parler les dalles de jardin et les piquets de clôture tout autant que les palourdes et les lombrics, nous montrant qu’effectivement, les objets inanimés ont une âme et les mollusques des problèmes de couple, ce qui est bien rassurant. Voici donc le cartoon, sobrement intitulé « Piquets ».


Continuer la lecture de Problème de clôture

Pronostic vital

Morceau choisi

Pronostic vital
Il y a cent ans aujourd’hui jour pour jour, le 18 novembre 1922, Marcel Proust mourait chez lui, rue Hamelin à Paris.
Voici ce qu’en janvier 1921 Jacques-Émile Blanche écrivait dans une lettre ouverte à l’écrivain :

Heureusement pour nous, votre santé s’améliore de mois en mois. Vous nous enterrerez tous, vous atteindrez l’âge de Sarah Bernhardt et de Chevreul ! Il est peu d’êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la coupole de l’Académie française, vous siégerez entre Jacques Rivière, André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre collègue, sera Président de la République ; et vous discuterez l’étymologie, les divers sens de quelques mots qui s’enrichiront chacun d’un si long commentaire. Jacques-Émile Blanche – lettre ouverte à Marcel Proust, janvier 1921

Note : J.E. Blanche était peintre et écrivain, il n’était ni médecin ni voyant. 

Vous ne pouvez pas vous figurer

Ukraine : J 264

(…)c’était des rivages de la mort, vers lesquels ils allaient retourner, qu’ils venaient un instant parmi nous, incompréhensibles pour nous, nous remplissant de tendresse, d’effroi et d’un sentiment de mystère, comme ces morts que nous évoquons, qui nous apparaissent une seconde, que nous n’osons pas interroger et qui, du reste, pourraient tout au plus nous  répondre : « Vous ne pourriez pas vous figurer. »
Marcel Proust – À la recherche du temps perdu – Le temps retrouvé

Un accent avec un petit fouet dedans

Morceau choisi

(…) Depuis longtemps, je n’avais pas entendu des voix aussi distinguées moi. Ils ont une certaine manière de parler les gens distingués qui vous intimide et moi qui m’effraye, tout simplement, surtout leurs femmes, c’est cependant rien que des phrases mal foutues et prétentieuses, mais astiquées alors comme des vieux meubles. Elles font peur leurs phrases bien qu’anodines. On a peur de glisser dessus, rien qu’en leur répondant. Et même quand ils prennent des tons canailles pour chanter des chansons de pauvres en manière de distraction, ils le gardent cet accent distingué qui vous met en méfiance et en dégoût, un accent qui a comme un petit fouet dedans, toujours, comme il en faut un, toujours, pour parler aux domestiques. C’est excitant, Mais ça vous incite en même temps à trousser leurs femmes rien que pour la voir fondre, leur dignité, comme ils disent…

L-F. Céline – Voyage au bout de la nuit