Archives de catégorie : Textes

Petite note à l’usage de mes biographes (6)

6- Hôtel de la Gare et Ski cassé

Il y a une soixantaine d’années, alors que nous en avions une vingtaine, nous allions skier à Zermatt, en Suisse. Nous habitions à l’Hotel Bahnhof, juste à côté de la gare où arrivait, et où arrive encore, je le suppose, le train à crémaillère qui monte depuis Visp dans la vallée du Rhône jusqu’au sommet du Gornergrat en passant bien entendu par Zermatt.

L’Hotel Bahnhof était une sorte de caserne qui offrait des chambrées à six places pour le prix, modeste pour une station élitiste, de 5 Francs suisses par jour et par personne. Le confort était lui aussi modeste, très modeste, mais du moment que nous avions accès aux pistes et aux boites de nuit, ça nous suffisait. (Google vient de m’informer que l’hôtel Bahnhof existe toujours, qu’il offre toujours des chambres à six lits pour le prix toujours modeste de 45 Francs suisses.)

C’est à Zermatt que se trouvait le seul Club Privé auquel j’aie jamais adhéré : le Broken Ski Club. Il avait fallu batailler Continuer la lecture de Petite note à l’usage de mes biographes (6)

Petite note à l’usage de mes biographes (5)

5- Aventure en Arizona

C’était Juillet 1962. C’était l’Amérique. Plus précisément, c’était l’Arizona. Pour 50 dollars, à six, nous avions acheté une voiture à marchand de la ville. Huit dollars un tiers par personne, nous pouvions nous le permettre. C’était une Hudson 51, comme celle qui figure sur la photo.

C’était une 6 cylindres en ligne qui pesait 1800 kilos. Dans ma mémoire, sa couleur était grise, mais il se peut qu’elle ait été marron mat. Ce qui est certain, c’est que son pare-brise était en deux parties planes, ses fenêtres hautes, et sa calandre ornée d’un gros Delta chromé. Elle sentait l’huile chaude et la poussière. Elle consommait beaucoup d’essence. Et d’huile aussi. Mais l’essence n’était pas chère. Quant à l’huile, il nous arrivait de la voler.

Ses phares s’éteignaient parfois de façon intempestive, et lorsque nous roulions la nuit, il fallait que le passager qui était à l’avant tienne à la portière une lampe torche qu’il allumerait en cas d’extinction des feux.

Nous n’avons jamais réussi à nous mettre d’accord sur un nom à donner à cette voiture. De toute façon, à moi, ça paraissait un peu artificiel : elle et nous, nous nous connaissions à peine.

Un jour que nous roulions entre Flagstaff et Las Vegas, il nous est arrivé quelque chose.

La route en descente s’insinuait dans une forêt de grands pins en larges virages bien dessinés. La montagne était sur notre gauche et, sur notre droite, le terrain descendait en pente assez forte à travers les pins jusque vers un torrent.

Soudain, au débouché d’un virage sur la gauche, un grand arbre est en travers de la route. Notre conducteur du moment, peut-être moi, freine fortement mais sans panique et arrête la voiture sur la chaussée à quelques mètres de l’obstacle, car en cet endroit, il n’y a pas de bas-côté, pas de shoulder où ranger la voiture.

Nous descendons de voiture et tous les six nous approchons de l’arbre pour examiner la situation. L’arbre couché ne fait que sept ou huit mètres. Du côté gauche de la route, sa cime s’appuie sur le talus. Du côté droit, ses branches basses maintiennent le tronc à presque un mètre au-dessus du bitume. En l’attrapant par le sommet, il doit être possible de le faire pivoter pour le ranger le long du côté droit de la chaussée. Pendant que nous réfléchissions, une voiture qui venait en sens inverse s’est arrêtée comme nous quelques mètres avant le pin. Une famille en descend. Nos deux groupes, chacun de son coté de l’arbre se prépare à le saisir par la cime.

C’est alors qu’un bruit se fait entendre derrière nous, un bruit de moteur qui monte brutalement en régime. C’est un camion qui dévale la pente. En voyant notre Hudson et l’arbre qui lui barre la route, le chauffeur a rétrogradé puis pesé sur le frein. Quand la remorque a commencé à chasser, le chauffeur n’avait plus que deux solutions :

a – continuer à freiner et risquer ainsi de percuter d’abord une Hudson 51 et ceux de ses occupants qui n’auraient pas eu le temps de se jeter dans le fossé ensuite un tronc d’arbre et finalement une voiture montante et ses passagers.

b – passer en force en évitant si possible de tamponner les deux voitures.

C’est la deuxième solution qu’il choisit. Se porter sur le milieu de la chaussée en accélérant a pour premier effet de redresser la remorque et pour second effet de lui faire percuter l’arbre de face et en pleine vitesse. Dieu merci, la hauteur du parechoc de ce camion est supérieure à celle du tronc couché ; si bien que, dans un grand bruit, les pneumatiques du tracteur puis ceux de la remorque franchissent l’obstacle en bondissant par-dessus. Un habile coup de volant lui permet d’éviter la voiture montante. Cent mètres plus bas, dans un grand chuintement pneumatique, le camion s’arrête avant le prochain virage. Le chauffeur saute sur l’asphalte, considère un instant le tableau de l’arbre toujours en place et des voitures qu’il bloque, puis remonte dans sa cabine, repart dans un long coup d’avertisseur et disparait derrière le prochain virage.

Tandis que les piétons, le souffle coupé par ce qu’ils viennent de voir, reviennent lentement autour de l’arbre, je m’interroge sur l’étrange comportement du chauffeur. Je n’arrive pas à comprendre qu’il soit pressé au point de ne pas prendre quelques minutes pour comprendre ce qui s’était passé, engueuler tout le monde, aider à dégager la route. Ce n’est qu’après coup que j’en ai compris la raison.

Donc, nous sommes en train de nous remettre de cette émotion et de nous rapprocher du pin couché pour reprendre la manœuvre ébauchée un peu plus tôt.

Et c’est alors qu’un bruit se fait entendre derrière nous, un bruit de moteur qui monte brutalement en régime. C’est un camion qui dévale la pente, un camion en tout point identique à celui qui vient de disparaitre. En voyant notre Hudson et l’arbre qui lui barre la route, le chauffeur a rétrogradé puis pesé sur le frein. Quand la remorque a commencé à chasser, le chauffeur a lui aussi choisi de passer en force. Il s’est porté sur le milieu de la chaussée en accélérant. La remorque s’est redressée. Ses pneumatiques ont franchi l’obstacle en bondissant par-dessus. Un habile coup de volant lui a permis d’éviter la voiture montante. Cent mètres plus bas, dans un grand chuintement pneumatique, le camion s’est arrêté au même endroit que le précédent. Le chauffeur a sauté sur l’asphalte. Il a considéré la scène un bref instant, et d’un air furieux, il nous a montré le poing. Puis il est remonté dans sa cabine pour continuer sa route et disparaitre dans un long coup d’avertisseur.

Il ne nous restait plus qu’à dégager le pin fautif.

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Aujourd’hui, 16:47 Sans titre ? Vraiment ?
26 Déc, 07:47 Tableau 376

Je m’appelle Teddy Singer

Monument Valley      Je m’appelle Teddy Singer. C’est le nom qui figure sur mon bulletin de salaire du Comté de Coconino, où ça fait un bout de temps que je suis Shérif adjoint. Tous les deux ans, vers le milieu du mois d’août, je quitte le poste de Flagstaff pour venir passer deux ou trois jours dans un village Hopi, en plein milieu des Mesa, pour assister à la Danse de la Flûte. Mais croyez-moi, ce n’est pas par goût du pittoresque. Je la trouve plutôt ennuyeuse et même carrément ridicule, cette danse rituelle. Pensez-donc ! Une dizaine d’hommes déguisés et autant d’enfants qui tournent en rond pendant des heures en psalmodiant et en traînant des pieds dans la poussière tout en agaçant des serpents du désert abrutis par la fumée des Continuer la lecture de Je m’appelle Teddy Singer

Histoire de Noël (suite et fin)

temps de lecture : 13 minutes 

(…) Il se mit à gémir, à se frapper le front, à tourner sur lui-même. Il pleurait, criait vers le ciel, insultait la nuit, implorait la lune, maudissait sa jambe. Étourdi par ses pirouettes, essoufflé par ses cris, il finit par se laisser tomber au sol, où il resta prostré, assis sur ses talons, le front posé sur ses genoux. Les nuages revinrent en nombre et l’obscurité et la pluie avec eux.

Tout à coup, Noël se rappela l’église. Il redressa la tête, cherchant autour de lui. Il ne pouvait pas en apercevoir le mur, mais il savait qu’elle était tout près. Il pourrait certainement y trouver un abri pour la nuit. Le meilleur endroit serait la sacristie. Il y trouverait des cierges et de quoi les allumer. Au sec, avec de la lumière et le bon Dieu, la Sainte Vierge et Saint Martin pour le protéger des démons, il pourrait attendre en sécurité que le jour revienne. Il se releva, choisit une direction au hasard et commença à avancer, les mains Continuer la lecture de Histoire de Noël (suite et fin)

Histoire de Noël (première partie)

Temps de lecture : 10 minutes 

HISTOIRE DE NÖEL

Chapitre 1

Cette année-là, alors que la température restait étrangement douce, la pluie avait commencé à tomber la veille de la Toussaint et, depuis ce jour, il n’avait pas cessé de pleuvoir. Les chemins s’étaient transformés en bourbiers, les ruisseaux en torrents et les torrents en rivière. On disait que si ça continuait comme ça, demain, la route qui menait de St-Géraud à La Claux serait coupée.

Noël marchait sous la pluie depuis bientôt deux heures. Son chapeau de feutre avait perdu sa forme et ses larges rebords rabattus sur ses oreilles pendaient maintenant jusque sur ses épaules. Ses vêtements détrempés s’étaient collés à son corps et pesaient lourd sur son dos et sur ses reins. Il avançait encore plus péniblement qu’à l’ordinaire, trainant son pied difforme dans les ornières du chemin. Noël pressait le pas autant que sa démarche le lui permettait. Il voulait arriver à la Prétentaine avant la nuit car il avait gardé de son enfance une sourde crainte de l’obscurité et des esprits malfaisants qui la peuplent. D’ailleurs aucun homme de la région, même le plus Continuer la lecture de Histoire de Noël (première partie)

Petite note à l’usage de mes biographes (4)

4-Athènes – Moi et les colonels

Hemingway sobre, imberbe et encore jeune, muni d’une seule petite valise et d’une machine à calculer Hewlett Packard, je débarquai du Boeing 707 d’Iran Air à Athènes le 15 novembre 1973 en provenance de Téhéran. Le monde état soulagé : la fête du Kippour était passée, Israël avait failli arriver au Caire, les Russes et les Américains avaient failli en venir aux mains, mais tous les combats avaient fini par cesser la veille de mon anniversaire. Délicate attention. 

À cette époque et depuis plus de six années, la Grèce était sous ce qu’il a été convenu d’appeler le régime des Colonels. Depuis le coup d’état militaire du 21 avril 1967, la Grèce s’était couverte de cet Continuer la lecture de Petite note à l’usage de mes biographes (4)

Rendez-vous à cinq heures : Man farsi balam nistam 

La page de 16h47 est ouverte…

Man farsi balam nistam
par Guy

En 2008, j’étais à Téhéran pour quelques conseils techniques visant à améliorer la tenue de trois grands ponts de la ville, malheureusement sous-dimensionnés au séisme, hélas relativement fréquent et violent dans la région.

Je vais vous raconter une anecdote. Continuer la lecture de Rendez-vous à cinq heures : Man farsi balam nistam 

Petite note à l’usage de mes biographes (3)

3- Téhéran – Les chiens et le Shah

Téhéran ? J’y ai vécu un grand mois dans un bel hôtel moderne du quartier nord, l’Imperial Hotel, à réfléchir à la possibilité de réaliser un métro dans cette ville immense et disparate. Pour moi, les conditions de vie y étaient paradisiaques (j’en ai dit un mot dans Les chiens de Téhéran) : Ville nord moderne et confortable, bons restaurants, caviar pas cher, bourgeoisie francophone et francophile, cinémas et boites de nuit ; ville sud pittoresque et voilée, poussiéreuse et pratiquante, bazar exempt de touristes, mosquées inaccessibles. C’était il y a près de cinquante ans.

Deux jours après mon arrivée, le 6 octobre 1973, une attaque concertée des Egyptiens dans le Sinaï et des Syriens sur le Golan déclenchait ce qui devait être « la guerre du Kippour ». Elle dura 3 semaines. 

A l’époque, c’est Mohammad Reza Shah qui régnait sur l’Iran. C’est sans doute pourquoi le pays ne prit aucune part au conflit, au contraire de plusieurs autres pays musulmans. Seules quelques manifestations dans Téhéran-sud vinrent apporter un soutien purement formel à la coalition. Je remarquai aussi la discrétion de la bourgeoisie, très vraisemblablement pro-israélienne, dans ses commentaires sur la guerre. De son côté, la télévision du Shah faisait de son mieux pour condamner Israël sans convaincre personne. 

A part ça, la vie continuait comme avant pour moi et pour les Farsis. 

Un cessez-le-feu intervint le 23 octobre. Un peu plus tard, je remis un petit bout de rapport qui devait conclure, comme c’est l’usage, au besoin d’études complémentaires et je quittai Téhéran pour Athènes le 15 novembre.

Les travaux du métro commencèrent en 1978 sous l’égide d’une filiale de la RATP pour être interrompus par la révolution islamique et la guerre Iran-Irak. Ils ne reprirent qu’un vingtaine d’année plus tard, avec des entreprises chinoises. 

Telle fut ma contribution au métro de Téhéran. 

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17 Déc, 07:47 Hôtel
18 Déc, 07:47 Le Wokisme a 50 ans
18 Déc, 16:47 Rendez-vous à cinq heures : souvenir de cinéma (2)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit d’Amsterdam (2)

Blackson-Booth me rejoignit et me poussa du coude d’un air goguenard.

— Dites-moi, Fitzwarren, avez-vous compris pourquoi ce Quartier Rouge se nomme ainsi ?

— C’est amusant que tu me poses cette question, Al, car à l’instant, j’hésitais entre une référence à la couleur des briques ou à celle de ces rideaux… Qu’en penses-tu ?

—Mon petit Fritz, tu seras toujours un enfant de chœur ! me dit-il d’un air accablé.

2

Et il m’abandonna pour entamer une conversation par signes avec l’une des dames patronnesses. Je repris ma progression dans la rue aux côtés de Johan à qui je demandai :

— Et ces portes closes, là, celles qui sont surmontées d’une lanterne rouge, qu’est-ce que c’est ? C’est sans doute aussi à la couleur de ses lanternes que l’on doit le nom du quartier…

— On peut le dire, cher cousin, on peut le dire. Ces petits immeubles à lanternes sont en quelque sorte les maisons-mère de ces travailleuses.

Sur ce, Johan commença un long exposé assez technique sur le fonctionnement des commerces de la rue. Ce fut très vite ennuyeux. Je cessai de l’écouter et tandis Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit d’Amsterdam (2)

LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit d’Amsterdam (1)

Cette Nuit d’Amsterdam fait suite à la Nuit des Roggenfelder que vous avez pu lire ici il y a quelques jours. Ces deux nouvelles, pratiquement indépendantes, font partie de la série  LES TROIS PREMIÈRES FOIS.
La troisième et dernière de ces trois premières fois, ce sera La Matinée de Sainte Firmine d’Amelia, mais ça ne sera pas avant fin janvier.

*

A mesure qu’avançait le récit de cette nuit agitée en montagne, je n’avais pas été sans remarquer que des clients de l’auberge, de plus en plus nombreux, s’étaient approchés de notre table, certains allant même jusqu’à tirer des tabourets et des fauteuils jusqu’à nous pour mieux entendre les aventures du jeune Franz et tandis qu’il racontait, tous se taisaient en fumant la pipe ou le cigare et en buvant des bocks.  Quand on en arriva au refus du conteur de révéler la réalité de ses relations avec la jeune fille, il y eut dans l’assistance un brouhaha général de déception. J’entendis même un homme lancer avec un fort accent wallon :

— Ah ben merci brâmint ! Ça valait pas de rawarder si longtemps, une fois !

L’assemblée se dispersa, et comme la nuit avait bien avancé, les badauds Continuer la lecture de LES TROIS PREMIÈRES FOIS : La nuit d’Amsterdam (1)