Archives de catégorie : Fiction

Les retours de Jules César (3)

César est fatigué

César a cinquante-six ans et il est fatigué.

Des années de manœuvres politiques, des années de guerres extérieures suivies d’années de guerre civile, tant de difficultés dressées devant lui depuis si longtemps, tant d’oppositions stériles mues par des intérêts particuliers, tant d’ignorance et d’hypocrisie, tant de bêtise et de mesquinerie, de lâchetés, de trahisons… De tout cela, César est fatigué.

Depuis quelques mois, la nuit, quand ils sont couchés tous les deux côte à côte, Calpurnia ose lui parler. Dans la lueur tremblante de la lampe, elle lui dit doucement qu’il a eu bien assez d’aventures, de blessures, de chevauchées, de femmes, qu’il est maintenant couvert d’argent, de puissance et de gloire. Elle lui dit qu’il serait temps qu’il s’arrête, que sa chance va tourner, que les augures qu’elle consulte chaque jour sont mauvais. Elle lui dit qu’elle aimerait qu’ils se retirent tous les deux dans la propriété qu’elle a hérité de son père, là-bas derrière les montagnes. Dans son souvenir d’enfant, le domaine était Continuer la lecture de Les retours de Jules César (3)

Le Cujas (79)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Treizième  partie

J’ai encore tenu le coup pendant un an, et puis j’en ai eu assez de la comédie que je devais jouer tous les jours devant les copains. J’ai téléphoné à mon père pour lui dire que je rentrais à New-York et j’ai quitté Pittsburgh sans rien dire à personne.

J’ai été embauché au siège, sous mon vrai nom cette fois-ci, au service comptable. On m’y a accueilli avec empressement. Tout le monde savait très bien qui j’étais et que je n’y resterais pas longtemps. Je suis passé à la Direction financière six mois plus tard et, le 1er décembre 41, une semaine avant Pearl Harbor, j’ai été nommé Directeur Fiscal et Financier. Brillante carrière, n’est-ce pas, Antoine ?

— Effectivement, Dashiell, mais ne soyez pas amer. Vous aviez les diplômes pour ça, non ? Et puis, je suis sûr qu’on ne vous aurait pas donné ce poste si vous n’aviez pas été capable de le tenir.

— Peut-être… ça m’est difficile de juger. D’ailleurs, on ne le saura jamais, parce qu’en août, je me suis engagé dans l’infanterie parachutée. La suite, vous la connaissez…

Antoine craignant que Dashiell ne s’arrête là, il voulut le relancer dans une nouvelle direction.

— Vous m’avez dit hier soir que vous ne saviez pas ce que vous alliez faire après la guerre. Vous n’allez pas retourner dans votre beau bureau de Directeur Fiscal et Financier ? Ça m’a impressionné, ça, vous savez…

— Je ne crois pas, Antoine… je ne crois pas. L’idée de reprendre ce boulot m’effraie. C’est un boulot intéressant, c’est certain, mais c’est froid, sans risque, tout tracé, trop payé… après tout ce que j’ai vu, la souffrance, la mort, la lâcheté, le courage, l’amitié, la camaraderie… passer le reste de mes jours à calculer des rentabilités ou à chercher les meilleurs moyens d’éviter le fisc, ça me parait impossible…

— Écoutez, mon vieux. Je vais vous donner un conseil. Je ne suis surement pas le mieux placé pour ça : je ne vous connais que depuis vingt-quatre heures, je ne sais pas grand-chose de votre pays et rien de votre métier actuel. Mais ce que je sais de façon certaine, c’est qu’après la guerre, la vie ne pourra plus être la même qu’avant. Tout va changer, ici comme en Amérique ! Il y a tellement de gens qui Continuer la lecture de Le Cujas (79)

Le Cujas (78)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Douzième  partie 

(…) A l’époque nous vivions à Vauvenargues ; c’est un petit village à côté d’Aix en Provence. Mon arrière-grand-père, le Comte Henri de Colmont, avait acheté le château en 1839 aux Vauvenargues, en même temps que des vignobles et des terres agricoles au Nord d’Aix en Provence. Sous le Second Empire, mon grand-père avait beaucoup développé l’exploitation des vignes. Il avait aussi diversifié son activité en se lançant dans la production de lavande sur le plateau de Valensole. Le vin, l’agriculture traditionnelle, la lavande, tout cela avait permis à la famille de traverser les crises politiques, les guerres et le phylloxéra. Bref, au début des années vingt, nous faisions partie des familles les plus riches de Provence.

Tandis qu’Antoine déroulait l’histoire de son enfance, Dashiell commençait à dodeliner de la tête. La journée avait été longue, chargée de nourriture, d’alcools et d’émotions. Il était plus de minuit et Antoine continuait à parler, égrenant similitudes et différences entre leurs jeunesses respectives.

— Vous voyez ce que je voulais dire tout à l’heure, Dashiell. Nous avons à peu près le même âge et nous avons été élevé tous les deux dans l’abondance et la facilité. Mais pendant que vous hésitiez entre le communisme, la finance et la photographie, je savais déjà que je voulais être écrivain. Pendant que vous flirtiez gentiment dans les dunes avec une jeune voisine sportive, je tombais amoureux d’une jolie cousine. Alors que vous êtes persuadé que votre Continuer la lecture de Le Cujas (78)

Le Cujas (77)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Onzième  partie

(…)  — Vous vous trompez, mon vieux. Moi je crois que si vous avez changé cet été-là, si vous vous êtes mis à la voile, si vous êtes redevenu un adolescent bronzé et insouciant, c’était pour plaire à Patricia, ou tout au moins pour lui ressembler. Vous vous êtes façonné par rapport à elle. Si, au lieu d’elle, vous aviez rencontré une jeune communiste par exemple, il est probable que vous auriez renforcé vos « convictions généreuses », comme vous dites.

— Je ne sais pas… peut-être. Mais, même si vous avez raison, je veux dire sur le rôle des femmes dans notre vie, vous admettrez que c’est par hasard que nous les rencontrons. C’est donc bien le hasard qui nous commande !

— Vous jouez sur les mots pour avoir le dernier, Dashiell. Il faudra que l’on reparle de ça. Mais en attendant, dites-moi la suite, s’il vous plait.

Pendant qu’il racontait son adolescence, Dashiell s’était largement servi de jambon de pays et le sel de la charcuterie lui avait donné soif. Abandonnant sa réserve de jeune homme bien élevé et tout en continuant à discourir, il s’était servi et resservi de ce vin blanc frais dont il appréciait la saveur fruitée. Il était légèrement ivre et il en était conscient. Il voyait bien qu’il s’était lancé dans des confidences bien plus intimes qu’il ne l’aurait voulu. Mais, dans la lueur de ce feu de cheminée, dans ce salon sombre et confortable, devant cet auditeur attentif et bienveillant, il avait envie de continuer à raconter. Il s’écoutait avec surprise parler de choses qu’il croyait oubliées ou n’avoir jamais dites à personne et, en les disant, il avait l’impression Continuer la lecture de Le Cujas (77)

Désirer l’infinitif

Texte de Marie-Claire, déjà publié le 23 avril 2017

Avoir le cœur qui flanche, les larmes au bord des yeux. Sans trop savoir pourquoi, ne plus se passionner pour rien. Faire saigner ses chagrins comme un enfant égratigne un genou blessé.

Chercher refuge auprès du piano. Poser ses mains sur le clavier. Frapper une touche, puis deux, retrouver ses automatismes.

Traduire avec ses doigts les notes que l’on a gravées dans sa mémoire, les laisser pénétrer en soi, ressentir un bien être, une chaleur, la paix.

Ecouter la musique, d’abord tendre, s’enflammer. Y trouver l’écho de ses sentiments, communier avec elle, s’y noyer.

Interpréter enfin le calme revenu, se détendre.

Effleurer le clavier d’une dernière caresse et quitter le piano, consolé.

Prendre sur soi, être toujours sur le qui-vive. Offrir de soi une image si lisse que rien ne s’y accroche. Donner satisfaction… Et voir le temps passer.

Dans un sursaut, lâcher prise. Décider de prendre du recul.

Choisir un moyen simple, prendre un congé, partir à la campagne. Marcher, mais Continuer la lecture de Désirer l’infinitif

Le Cujas (76)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Dixième partie  partie

(…) Je vivais chaque jour après l’autre, sans penser plus loin qu’à ce qu’allait être la journée du lendemain. Je ne protestais jamais, je faisais mon travail correctement, et même du mieux possible… C’est sans doute pour ça que je me suis fait repérer et qu’on m’a envoyé à l’école des officiers de Fort Benning. J’en suis sorti Second-Lieutenant. Après ça, il y a eu l’entrainement au parachutisme, et puis le camp en Angleterre avant de sauter sur la France. Le reste, je vous l’ai raconté.

— C’est vrai, Dashiell, vous me l’avez raconté… en quatre phrases !

— Qu’est-ce que vous voudriez entendre de plus sur cette folie ? Je vous ai dit l’essentiel, tout ce qu’il fallait pour comprendre pourquoi tout à l’heure, j’étais là où vous m’avez rencontré au moment où vous m’avez rencontré. À quoi bon en dire davantage ? Vous-même, ce matin, vous n’avez pas été beaucoup plus bavard. Pourtant, vous avez dû vivre à peu près les mêmes choses que moi. Au fond, je suis sûr que vous non plus, vous n’avez pas envie de parler de ça. Peut-être que dans trente ou quarante ans, nous raconterons nos exploits à nos petits-enfants, mais je n’en suis pas sûr du tout. Non, quand tout cela sera fini, nous aurons envie d’oublier, de passer à autre chose. D’ailleurs, vous verrez, dans cinq ans, peut-être même deux, nos histoires de guerre n’intéresseront plus personne.

— Je ne sais pas… mais après tout, vous avez raison : à quoi bon ? Je viens de réaliser que mon père ne m’a jamais parlé de sa guerre, et pourtant il avait été décoré du côté de Reims et nommé commandant en 1918… Bon d’accord, Dashiell, vous ne voulez pas Continuer la lecture de Le Cujas (76)

Le Cujas (75)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Neuvième  partie

(…) — Dites, mon vieux, a demandé Antoine, vous êtes ici pour quelques jours encore, non ? Ce serait idiot que vous alliez coucher n’importe où, dans un quelconque mess américain ou dans un hôtel réquisitionné. Je vous invite à Obernai, chez mes cousins, les Wendling. On passe à la gare prendre votre sac et on y va. C’est à trente kilomètres d’ici. Ce sont des gens que j’aime beaucoup. Ils m’ont même prêté une voiture. Le seul problème, c’est que c’est une Mercedes ! Blague à part, ils seront ravis d’avoir chez eux un officier de la glorieuse armée américaine. Allez, zou ! On y va.

Emporté dans ce tourbillon de vin, de soleil et d’amitié, Dashiell s’est laissé faire.

*

L’Hôtel de Wendling est l’une des maisons les plus anciennes d’Obernai. Incorporé dans les remparts de la ville, en plus d’une entrée majestueuse donnant sur le centre du bourg, elle dispose de l’incroyable privilège d’avoir sa propre porte percée dans la muraille. C’est par elle qu’Antoine a fait pénétrer la Mercedes dans la cour.  À son coup de klaxon, un couple est sorti de la maison à leur rencontre.

— Ah ! Chère Élisabeth ! Cher Victor ! Regardez un peu ce que j’ai trouvé tout à l’heure en extase devant Notre-Dame de Strasbourg. Un véritable héros américain ! Permettez-moi de vous présenter Dashiell Stiller, lieutenant à la 101ème Division aéroportée, New-Yorkais, mélomane, francophone et bien élevé. Dashiell, voici mes cousins bien-aimés, Élisabeth et Victor de Wendling !

L’accueil est chaleureux mais bref : ils sont invités à diner chez des amis à quelques kilomètres dans la Continuer la lecture de Le Cujas (75)

Le Cujas (74)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Huitième  partie

(…) 4- Dès le début mai, la conquête du Nid d’Aigle ne présentait plus d’intérêt stratégique ni même tactique, la résistance allemande ayant pratiquement disparu depuis l’annonce de la mort d’Hitler. Il s’agissait donc, tant pour les Américains que pour les Français d’un acte purement symbolique, destiné sans doute à contrebalancer la prise de Berlin par les troupes russes. Sans sous-estimer l’importance de ce symbole, on peut regretter que l’esprit de secret et de rivalité qui a régné entre les deux armées à cet instant de la guerre ait créé les circonstances qui ont conduit à ce tir ami indirectement mortel.

A Berchtesgaden, le 7 mai 1945
Cpt Derek Bronski

*

En lui donnant une copie du rapport d’enquête, le sergent Yanichewski croyait sincèrement que sa lecture calmerait le remord de Dashiell. Il ne se doutait pas qu’au contraire, elle allait le plonger dans un désespoir encore plus profond.

Dashiell a pu enfin se retirer dans sa chambre et il s’est mis à lire le rapport Bronski. Quand il en est arrivé au passage qui lui révélait l’identité des deux victimes de l’accident, il a rejeté les feuillets loin de lui. Sa poitrine s’est vidée d’un coup. Incapable de reprendre son souffle, il a senti le froid l’envahir. Quand il a pu respirer à nouveau, une bouffée de chaleur lui est montée au visage. Il regardait le petit paquet de feuilles qui avait glissé sous la table. Il ne fallait pas qu’il y touche. Tout le temps qu’il n’y toucherait pas, il pourrait Continuer la lecture de Le Cujas (74)

Le Cujas (73)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Septième  partie

(…) J’ai le Lt Stiller sous mes ordres depuis 14 mois. Nous avons été parachutés ensemble sur le Cotentin, on a fait la campagne de Normandie ; on a sauté sur la Hollande, on était à Bastogne en plein milieu de la bataille des Ardennes ; on est entré en Allemagne, on a libéré le camp de concentration de Dachau, et maintenant on vient de prendre Berchtesgaden. Pendant tout ce temps, le Lt Stiller a fait preuve de calme, de réflexion et d’initiative.  J’ai été le témoin direct d’actes de courage et même de bravoure de sa part. C’est un excellent officier en qui j’ai toute confiance. Il a reçu la Bronze Star pour une action décisive en Normandie. Après la Bataille des Ardennes, je l’ai recommandé pour la Silver Star. Il devrait passer capitaine incessamment.

*

Investigations

Je me suis rendu sur place et plus particulièrement sur les lieux de la fusillade. Le terrain est conforme à la description que les témoins en ont donné. Dans le sens de la descente, le dernier virage emprunté par la Jeep est précédé d’une ligne droite de 70 mètres avec le ravin sur la droite. Elle est en surplomb de la section de piste qui se trouve après ledit virage, de telle sorte qu’il est impossible que la Jeep ait pu voir les véhicules du commando Stiller, à plus forte raison de nuit et tous feux éteints. Contrairement aux autres épingles de la série de lacets, la largeur et le rayon de ce virage Continuer la lecture de Le Cujas (73)

Le Cujas (72)

Chapitre 10 – Dashiell Stiller
Sixième partie

(…)

— C’est ça, Dashiell, c’est ça ! Allez, foutez le camp… et saluez New York pour moi !

Le dos appuyé contre le marbre, la tête renversée en arrière, les jambes allongées sur le carrelage poisseux de bière et de champagne, Winters a fermé les yeux. Il écoute Glen Miller et son Army Air Force Band jouer American Patrol. Les bras légèrement écartés du corps, les mains posées bien à plat, il appuie aussi fort qu’il peut sur le sol ; il lutte contre le tournis qui monte à sa tête et il pense à l’Amérique. L’Amérique, bientôt l’Amérique… si Dieu le veut… et il s’endort.

***

 

Affaires militaires – Dr 501 PIR – 234- B
Tir ami survenu le 06/05/45 à Obersalzberg, Allemagne
Ordre 501 -PIR-G1852-B
Rapport d’enquête

Établi en 6 exemplaires aux fins de discussion par la Commission d’enquête
Distribution : Gal Breed, Col Cooper, Maj Hondo, Capt Feeney, (membres de la Commission d’enquête) et LCol de Varax à titre d’observateur.

 Rappel

Le 5 mai 1945, un tir ami provenant d’un groupe de reconnaissance de l’Easy Company du 501e PIR en direction d’un véhicule de la 2ème Division Blindée de la 1ère Armée Française s’est produit à 2145 sur la piste de montagne qui mène d’Obersalzberg au Kehlstein. Il a entraîné la mort d’un officier français et de graves blessures à un homme de troupe, tous deux appartenant à la 2ème DB. 

Pour déterminer les circonstances dans lesquelles cet incident est survenu et les diverses Continuer la lecture de Le Cujas (72)