Archives de catégorie : Récit

Vos gueules, les mouettes ! (2)

Un délire matinal
ou
Vos gueules, les mouettes !

Devant moi, la grande pelouse s’étend jusqu’au bassin que domine la silhouette massive du Palais du Luxembourg.
Malgré l’épaisseur du velours côtelé, le métal du siège sur lequel je viens de m’asseoir me fait sentir sa froidure dans le bas des reins.
Le frais soleil de ce début d’hiver éclaire la bande de mouettes qui s’est posée tout à l’heure sur l’herbe fraîchement tondue pour s’y réchauffer.

Vues d’ici, sans mes lunettes, un peu flous, ces cons d’oiseaux me font penser à des sacs plastiques blancs que le vent aurait apportés d’une décharge périphérique.

Cette comparaison vous semble-t-elle par trop triviale et par trop incivile envers ces oiseaux marins au vol si gracieux quand Continuer la lecture de Vos gueules, les mouettes ! (2)

Les petits bruits du matin calme

Eh bien, on peut dire que j’aurais commencé ce premier jour de l’année comme je l’ai fait pour beaucoup d’autres ces temps-ci : au Luxembourg, assis sur une chaise froide de la République, le dos tourné au Sénat, face au grand bassin, avec la coupole de l’Observatoire qui se découpe au loin sur le ciel aujourd’hui bleu léger et le soleil de trois -quarts qui me chauffe la joue et la cuisse gauches. Cette cuisse, je l’ai croisée sur la droite, ce qui me donne un air élégant dont la touche finale est apportée par l’iPad qui est installé dessus. Le gobelet en carton que j’ai posé sur la chaise voisine et qui contient encore un fond de café froid justifierait en cas de besoin aux yeux d’un gardien trop zélé le port anarchique du masque chirurgical sous le menton.

Comme chaque matin en m’installant ici, j’avais l’intention de produire quelques lignes, une dizaine, pour le Cujas, mais « Ah ouat ! » comme disait le Boubouroche de Courteline, j’ai bien le temps. Le chapitre 9 est Continuer la lecture de Les petits bruits du matin calme

La première Daille

Alors ? Toujours pas partis faire du ski ? Faites vous donc une Daille ! Comme première piste du matin, c’est supercalifragilisticexpialidocious !
Pour ceux qui ne savent pas ce que daille veut dire, c’est une sorte de faux. Mais d’ailleurs, on s’en fout de la faux ! Ce qu’il faut, c’est la Daille ! 
Pour ceux qui voudraient  comprendre ce texte, qu’ils sachent  que cette Daille-là, c’est une piste de Val d’Isère. 

Il fait beau. Froid. Bleu profond.

A la gare des Tufs, la balancelle avance vite. Il faut protéger le dos des cuisses du choc du métal en interposant sa main.

Le siège s’élève, vibre au passage du premier pylône puis se balance doucement.

Regard vers le bas ; fourmis noires en procession.

Silence ; long silence ; rêverie.

Regard vers le haut ; dernier pylône avant l’arrivée, léger grincement du câble sur les galets; relever le garde-corps.

Remettre ses gants, raffermir sa prise sur les bâtons.

Poser les skis au sol, tendre les jambes, se redresser. Continuer la lecture de La première Daille

Post it n°11 – Le téléski des Merles

Puisque, cette année, vous serez privés de sports d’hiver, voici un petit texte évocateur de moments privilégiés. Ça fait mal, hein ? 

Perdu dans un creux de neige, isolé de tout, le départ du téléski des Merles attend au soleil. Ce n’est pas une remontée fréquentée, une qui mènerait à une piste noire, avec un restaurant d’altitude chic et cher au sommet. C’est tout juste un téléski de liaison. D’ailleurs, quand on arrive en haut du mur qui le domine, il n’y a jamais personne. On entend à peine le bruit feutré du diesel qui, à cette altitude, s’essouffle un peu par manque d’oxygène. On ne voit que la dentelle métallique du premier pylône, émergeant du blanc absolu, avec au sommet cette roue qui semble tourner pour rien. Tout le reste est immobile. La neige est sans tache, le bleu profond, le silence presque absolu. On a l’impression que c’est l’heure de la sieste. Aux petits nuages de fumée grise qui en émanent et qui flottent un instant dans l’air pur immobile, on devine que la masse sombre qui est Continuer la lecture de Post it n°11 – Le téléski des Merles

Réplique

Il y a 16 ans, le 26 décembre 2004, au large de Sumatra à proximité de la ville côtière de Banda Aceh (200.000 habitants), se produisait un tremblement de terre de magnitude de 9,3. Il était alors 8 heures du matin. Quinze minutes plus tard une vague de tsunami assaillait la côte indonésienne. À Banda Aceh, située au fond d’un estuaire, un  fleuve noir submergeait lentement la ville sous plusieurs mètres de boue tandis qu’à quelques kilomètres au sud, une vague de trente mètres de hauteur attaquait de front la cimenterie Lafarge.
Le bilan fut très lourd : 193 des 635 employés de la cimenterie périrent en même temps que 7000 des 8000 habitants de la petite ville de  Lhok Nga, toute proche de la cimenterie. Dans la région d’Aceh, 400.000 maisons furent détruites et plus de 150.000 personnes trouvèrent la mort.
« Réplique » avait déjà été publié ici même il y a environ 5 ans.  Je le publie à nouveau, illustré cette fois-ci de quelques photos supplémentaires. Elle présentent Continuer la lecture de Réplique

Rue des martyrs

RUE DES MARTYRS

ou

FAIRE DU VÉLO AVEC UN BON COPAIN LE DIMANCHE MATIN

EN PLEIN HIVER

ET AUTRES PLAISIRS MAJUSCULES

Le souvenir du réveil difficile par un dimanche lugubre de février est déjà loin. Le bol de café vite avalé en grelottant dans la cuisine pendant que madame et les enfants rêvent au fond de leurs lits, l’habillage fastidieux avec ces multiples couches de vêtements qui vous font ressembler plus à une poupée russe qu’à un champion du monde sur piste, la paire de gants indispensables à la survie qui demeure introuvable, le bonnet grotesque que vous a imposé votre épouse faute d’en trouver un plus adapté, le vélo grinçant que vous poussez délicatement dans l’entrée de l’immeuble pour ne pas réveiller les gens normaux, la gifle de la bise qui vous arrache vos dernières illusions, tout cela n’est rien en comparaison de ce qui vous attend ce matin-là où vous avez relevé le défi, vous allez faire du vélo avec un bon copain. Vous vous demandez d’ailleurs en escaladant votre engin quelle est la définition exacte d’un bon copain. Il vous faudra trouver une réponse à cette question cruciale avant de prendre tout nouvel engagement susceptible de grever vos rares moments de repos. Vous n’imaginiez pas non plus que le dimanche le thermomètre affichait cinq degrés de moins que les autres jours de la semaine. De toute façon, Continuer la lecture de Rue des martyrs

Raïmé, le petit indien

temps de lecture : 7 minutes 

Voici un conte exotique que Cécile avait écrit pour Guillaume, 9 ans, et Sébastien, 6 ans, en 1989 alors qu’elle voyageait en Amérique du Sud.  

Raïmé, le petit indien

1

C’est l’histoire d’un petit indien, Raïmé, qui avait sept ans et qui habitait l’Équateur. Il faisait partie de la tribu des Otavalos. La particularité de ces Indiens, c’est leur tenue. Ils ont un pantalon blanc, une chemise bleu ciel et un poncho bleu marine. En plus, ils portent une très longue tresse de cheveux.

Raïmé vivait dans un petit village dans les Andes. Il avait de nombreux frères et sœurs et comme il ne savait pas compter, il ne pouvait pas dire exactement combien. Alors, quand on le lui demandait, il répondait « beaucoup ».

La maman de Raïmé s’occupait de la maison, du bois pour le feu, parce que dans les Andes il fait très froid la nuit, de la cuisine, de ses enfants et de leur troupeau de lamas. Quant au papa de Raïmé, il descendait tous les jours à Otavalo vendre de l’artisanat aux touristes qui passaient.

Bien sûr, Raïmé allait à l’école, mais pas tous les jours, de temps en temps, quand sa maman n’avait pas besoin de lui à la maison. Mais, même si Raïmé n’allait pas souvent à l’école, il savait beaucoup de choses. Toutes ces choses, il les apprenait avec le vieux sage du village. Ce vieux sage se faisait appeler Atahualpa, du nom du fils du roi inca du Pérou il y a bien longtemps. Atahualpa avait Continuer la lecture de Raïmé, le petit indien

Paris ! À nous deux (6-2) – Début novembre, un samedi matin…

(…)J’espère que c’est à son chien qu’il s’adresse quand il dit :
— Bon, allez, Toto ! C’est l’heure de rentrer se coucher !
Il remet son masque, tourne les talons et s’éloigne en parlant à son chien :
— Scravoutchmanikarikon…
Le reste se perd dans l’éther.

De l’autre côté du square, un clochard se lève du banc diamétralement opposé au mien. Les jeunes générations ne disent plus clochard. Ils préfèrent dire SDF. Ils pensent sans doute que les acronymes, ça tient plus chaud l’hiver. L’homme est propre et apparemment bien couvert. S’il était un peu plus jeune, un peu moins voûté, et si ce qu’on aperçoit de son visage à travers sa barbe était moins couperosé, on pourrait le prendre pour un campeur sauvage viking comme on en voit en été. Mais non, il est bien d’ici. Pendant que je discutais avec le Volapük, je l’observais du coin de l’œil coller une flasque à ses lèvres et boire à petits traits. Il rajuste Continuer la lecture de Paris ! À nous deux (6-2) – Début novembre, un samedi matin…

Paris ! À nous deux (6-1) – Début novembre, un samedi matin…

Pas tout à fait dix heures. Il fait le temps que j’aime ; devinez : beau et presque frais.
Il m’a fallu tourner longtemps avant de trouver d’abord un début de débit qui veuille bien me vendre, à emporter, un café et un croissant. Ce n’est qu’au delà de mon kilomètre légal à cette époque, à l’angle de la rue de Seine et de la rue de Buci, que j’ai pu trouver une antenne de Paul en train d’ouvrir son superbe rayon de viennoiserie. Je n’en demandais pas tant.
— Juste un café et un croissant… pas un qui soit chaud s’il vous plaît ! Euh… le croissant, pas le café !
De l’autre côté du présentoir, sous son masque, la forte antillaise éclate d’un rire joyeux.
La journée commence bien. J’ai mon café, mon croissant et mes deux attestations de sortie qui me permettront de tenir la matinée. Reste à trouver un endroit pour s’assoir.
Je pense alors au square qui est sous le clocher de St Germain. Il faudrait pour cela que Continuer la lecture de Paris ! À nous deux (6-1) – Début novembre, un samedi matin…