Archives par mot-clé : Philippe

Laisser flotter les rubans

temps de lecture : 1 minute et 30 secondes

Morceau choisi

La vie en Europe et mes rapports avec les hommes avancés et les savants européens m’affermirent de plus en plus dans cette croyance au perfectionnement en général qui avait été la mienne et que je retrouvais chez eux aussi. Cette croyance prit en moi la forme habituelle, celle qu’elle revêt chez la majorité des gens instruits de notre temps. Elle s’exprimait par le mot « progrès ». Il me semblait alors que ce mot signifiait quelque chose. Je ne comprenais pas encore que, tourmenté comme tout homme qui pense par cette question : Comment dois-je vivre pour vivre le mieux possible ? et y répondant : Vivre en accord avec le progrès, je répondais exactement comme un homme dont la barque est emportée par les vagues et qui à cette question essentielle et unique pour lui : « ou faut-il se diriger ? » répondrait indirectement : « les vagues me portent là-bas ».
Tolstoï – Ma confession (1880)

Mon père disait : « De temps en temps, il faut laisser flotter les rubans ». Comme Tolstoï sans doute, il voulait dire que parfois, il était bon de se laisser porter, de ne pas intervenir, que l’avenir, le progrès, la science, la chance feraient probablement bien les choses. Pourtant, comme tous ceux de sa génération, il avait connu deux guerres. Après tout, c’était peut-être ce qui l’avait rendu ainsi, optimiste.
Mais ça, c’était hier.
Nous qui n’avons connu que la paix, le progrès, la raison et le droit, nous n’avons aucune raison d’être optimistes.

 

Les petits cons (Couleur café n°30)

2 minutes  

Couleur café n°30

 Les petits cons
La Coupole, Boulevard du Montparnasse, Paris

Quand je vois ces jeunes crétins en T-shirt siglé qui, l’air ennuyé, traversent la Coupole derrière leurs parents ravis, et même parfois, leurs grands-parents rayonnants,

Quand je vois ces grands dépendeurs d’andouilles jeter un œil blasé sur la salle encore à moitié vide,

Quand je vois ces petits cons entrer ici sans rien savoir de ce que ceux qui les y amènent aujourd’hui y ont un jour connu ou auraient aimé y connaitre,

Quand je vois ces godelureaux débraillés s’effondrer sur les banquettes de cette salle sans la moindre idée de ce qu’ont pu être ici les soirées bruyantes et enfumées des après France-Galles, les après-midi oisives où Ferdinand Lop venait vendre ses essais philosophiques et, à défaut, ses portraits de Jeanne d’Arc, les tardifs déjeuners du dimanche où apparaissaient, hiératiques, le Premier Secrétaire du Parti Socialiste, son chapeau noir, son écharpe rouge, son air  chafouin et sa hautaine indifférence,

Quand je vois tout cela, je me dis que Continuer la lecture de Les petits cons (Couleur café n°30) →

Le Grand Jabadao – Critique aisée 234

6 minutes

Critique aisée n°234

Le Grand Jabadao
Jean-Luc Coatalem
Le dilettante – 188 pages – 17€

Ça fait bien longtemps que je n’ai pas lu de Série Noire, une dizaine d’années peut-être, peut-être vingt. En tout cas, ça fait au moins trente ans que je n’en ai pas achetée. Les bibliothèques de ma maison en sont pleines. À vue de nez, il y en a surement plus de deux cents, et contrairement aux autres collections qui trônent sur mes étagères, ceux-là, je suis sûr de les avoir lus. Si je les ai tous lus, je ne les ai pas tous achetés car une partie d’entre eux m’est venue Continuer la lecture de Le Grand Jabadao – Critique aisée 234 →

La caverne de Platon

temps de lecture : 5 minutes, sans Platon ; 10 minutes avec

Vous connaissez l’allégorie de la caverne ? Mais oui, bien sûr, vous la connaissez. Vous n’allez quand même pas dire que non devant tout le monde. Mais vous avez un peu oublié les détails, c’est ça, hein ? Vous vous souvenez vaguement : les hommes enchainés, les ombres projetées sur le fond de la caverne… Mais à partir de là, ça devient confus, non ? Ne culpabilisez pas trop — ma propre science est toute fraiche —  et laissez-moi vous faire une modeste piqûre de rappel. En principe, c’est sans douleur.  De toute façon, vous pouvez bien consacrer cinq ou six minutes au texte le plus célèbre de la philosophie occidentale.

Pour expliquer l’allégorie de Platon, on ne peut à mon avis se passer de Continuer la lecture de La caverne de Platon →

La Grande illusion – Critique aisée n°233

Critique aisée 233

La grande illusion
Jean Renoir – 1937
Gabin, Fresnay, Dalio, Von Stroheim, Carette

Il y a deux différences essentielles entre les deux films les plus célèbres de Jean Renoir, La Grand illusion (1937) et La Règle du jeu (1939) : la première est que La Grande illusion est un film d’un grand classicisme, tandis que La Règle du jeu est un film moderne, fantasque et foisonnant. La deuxième différence, c’est que le premier connut un grand succès commercial et critique, dont l’Oscar du film étranger en 1939, alors que le second fut un colossal échec critique et commercial. Ce n’est qu’avec l’apparition de la Nouvelle Vague qu’il fut reconnut progressivement par tous comme l’un des plus grand films de l’histoire du cinéma. 

Un de leurs points communs est que Continuer la lecture de La Grande illusion – Critique aisée n°233 →

Marabout de ficelle ou La Chaussure de Jessica

temps de lecture : 9 minutes

  • La scène représentera l’intérieur d’une voiture de taille moyenne roulant à petite vitesse sur l’Autoroute entre Orléans et Tours. En voix off, on entendra les pensées de Robert, le conducteur. Il y aura quatre autres personnes à bord avec Robert : Simone, sa femme, Kevin et Maeva, ses enfants, sa belle-mère, sans prénom, sans parler du chien, de race imprécise.

 Voix off

« Merde, y a le moteur qui chauffe. Ah ben, ça commence bien, les vacances ! D’abord, les embouteillages depuis la Porte d’Orléans, et maintenant la voiture qui chauffe ! Va falloir que je m’arrête. Eh ben, on n’y est pas, à Montalivet-les-Bains. Bon sang, ils vont pas arrêter leurs jeux idiots, à l’arrière ? »

Dialogue

—Eh, les gosses ! C’est pas bientôt fini, là-bas derrière ? Vous voyez pas que je conduis, non ? C’est fatigant tout ce boucan à la fin. Fermez-là !

—Mais Papa, on joue à Marabout-de-ficelle, tu sais ? Continuer la lecture de Marabout de ficelle ou La Chaussure de Jessica →

Quelques pas dans un jardin 

Juin…
Sur le Luxembourg, il n’a pas plu depuis un mois et le sol est poudreux.

Un orchestre s’installe sous le kiosque. Pour les musiciens, hommes et femmes confondus, c’est pantalon noir, chemise blanche et gilet vert pomme.  Tout autour, dans un grand raclement de chaises lourdes, les premiers badauds s’installent. Certains se reconnaissent et échangent de gentilles banalités. Une jeune fille distribue le programme musical :
— Désolé, mademoiselle, je ne reste pas, je n’ai pas le temps.
Pas le temps ? Un dimanche matin ? Mais pourquoi donc ? Qu’est-ce que je peux bien avoir d’autre à faire ?

Sur l’eau, de grands voiliers commandés en régate louvoient entre de petits bateaux sans capitaine. Sous l’eau claire, de gros poissons longent en bande Continuer la lecture de Quelques pas dans un jardin  →

Retour sur Andromaque

temps de lecture : 5 minutes

Ô toi, lecteur fidèle ! Et toi, commentateur assidu ! Et peut-être aussi toi, badaud épisodique ! Reconnais donc que c’est grâce à moi que tu as connu la vérité sur les circonstances de la mort de César ; que c’est bien par mon truchement que tu as entendu le récit de Quintus Tertius, ce militaire en retraite qui malencontreusement voulu changer de coiffeur en ce jour maudit des Ides de Mars 44 ; que c’est bien son récit qui t’a révélé comment et pourquoi Marc-Antoine, ami et garde du corps du grand Jules, avait abandonné son poste, permettant ainsi à une bande de politiciens bedonnants et craintifs de trucider sévèrement le plus grand homme que Rome ait connu avant qu’Octave n’entre en scène dans le costume d’Auguste.

Tu te rappelles donc que Quintus Tertius, après avoir acheté Disiset, une jeune et jolie esclave fraichement arrivée de Cyrénaïque, pour remplacer son coiffeur barbare et récemment défunt du typhus, avait changé son nom en Andromaque, plus convenable selon lui pour une coiffeuse. La jeune artiste capillaire avait attiré l’œil toujours en alerte de Marc-Antoine qui Continuer la lecture de Retour sur Andromaque →

Bon anniversaire, Jean-Baptiste (3/3)

6 minutes

Et voici la fin de la leçon du Maitre de Philosophie dont le début a été publié hier et avant-hier à l’occasion du 400ème anniversaire de la naissance de Molière.

Acte II – Scène V

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie, Nicole

Monsieur Jourdain

—C’est vrai que je voudrais tout apprendre pour tout savoir, pour tout réussir, mes affaires comme mes amours. A ce propos, vous savez sans doute que Philaminte dont je vous entretenais tout à l’heure est une jeune femme très belle et très savante.

Le Maître de Philosophie

—Je sais, car j’ai pu le constater par moi-même, que ses attraits physiques sont très grands. Quant à son esprit, il me reste encore à le découvrir. Peut-être lors d’une prochaine Continuer la lecture de Bon anniversaire, Jean-Baptiste (3/3) →

Bon anniversaire, Jean-Baptiste (2/3)

temps de lecture : 6 minutes 

Jean-Baptiste Poquelin est né il y a quatre cents ans. Pour célébrer cet anniversaire, le Journal des Coutheillas est fier de publier à nouveau ce plagiat de Molière en trois épisodes, dont vous avez lu hier le premier épisode.
Voici donc la suite de la leçon du Maitre de Philosophie : 

 

Acte II- Scène IV

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie

 

Le Maître de Philosophie

—Comme il vous plaira. Nous autres, Philosophes…

Monsieur Jourdain

—Que c’est beau ! Comme il parle bien !

Le Maître de Philosophie

Nous autres, Philosophes, nous avons classé les diverses sortes de biais cognitifs en vingt-quatre catégories. Continuer la lecture de Bon anniversaire, Jean-Baptiste (2/3) →