(…)— Adieu, chers compagnons, ou plutôt À demain !
Je me rends de ce pas porter ce parchemin
Jusques en les bureaux de la Chancellerie
Exercer mes pouvoirs et ma sorcellerie
Pour établir les droits du sire du Moulot.
Et que Dieu vous protège et vous maintienne au chaud !
Décidemment, il en faisait quand même beaucoup, Trois-cafés.
Il a porté sa main vers le becquet de la porte, mais il s’est ravisé et, comme un automate, l’index tendu devant lui, il a pivoté sur les talons jusqu’à pointer la table de Cottard, lequel était toujours passionnément plongé dans les petites annonces immobilières.
— Ah ! Jules ! s’est-il exclamé. Je suis impardonnable, j’allais t’oublier.
— Tiens ! Bonjour Stanislav ! Je ne vous avais pas vu !
Il faut savoir que le bonhomme qui disait ça, ça faisait plus d’une demi-heure qu’il était planqué derrière un journal qu’il tenait à l’envers. À moins de trois mètres de tout le monde ! Et il disait qu’il nous avait pas vu ! Il est con, ce Cottard ! Il a tout de suite ajouté :
— Mon Dieu ! Il est midi moins le quart, il faut que je parte. J’ai un rendez-vous à midi à la Mairie.
Son rendez-vous, c’était avec la cantine, on le savait tous, sauf Trois-cafés qui a fait semblant de rien. Il a dit, joyeux :
— Une petite minute, mon bon Jules. Est-ce que tu as ton agenda ?
— Ben… non. Je l’ai oublié à mon bureau.
— Ah ! C’est contrariant. C’est très contrariant ! J’ai vu Anne Hidalgo hier-après-midi et je lui ai parlé de toi. Elle est enchantée à l’idée que nous déjeunions ensemble. Maintenant, il faut absolument fixer une date. Elle m’a donné ses jours, je connais les miens. Alors, toi ? Quels jours peux-tu ?
— Sais pas… je n’ai pas mon agenda…
— Écoute, Jules. Voilà ce qu’on va faire. Tu vas appeler ta secrétaire, tu vas lui demander de prendre ton agenda et de regarder les jours auxquels tu es libre à déjeuner. Allez, va téléphoner.
— Euh… ben… Ma secrétaire est pas là… elle est malade…
Là je dois faire part d’une intuition personnelle : vu le travail qu’il fait, que Cottard ait un agenda, ça me parait déjà extravagant. Mais qu’il ait une secrétaire, ça, c’est carrément impossible ! Non, il voulait tout simplement pas déjeuner avec Hidalgo. Moi, je savais pourquoi, mais Trois-cafés, lui, il savait pas. Alors, il s’est fâché :
— Dis-moi, mon petit bonhomme ! Tu ne sembles pas faire beaucoup d’effort pour déjeuner avec Madame Hidalgo ! Un peu plus et on croirait que tu n’en as pas envie. Songe quand même que je t’offre-là une opportunité de rencontrer une personne, la personne, qui pourrait faire décoller ta carrière !
En entendant ça, je n’ai pas pu m’empêcher de ricaner à l’intérieur : « Faire décoller sa carrière ! Moi, je dirais même mieux : la faire exploser en plein vol ! C’est sûr que si, pendant le déjeuner, la dame vient à s’intéresser aux Poids et Mesures, et ça ne manquera pas, il aura du souci à se faire pour sa planque, le Jules ! » Mais l’autre continuait :
— C’est simple, Jules. Si je ne sors pas d’ici avec une date, je ne pourrai faire autrement que dire la vérité à Anne.
— La vérité ! Quelle vérité ? a crié Cottard, tout à coup persuadé que l’autre savait tout.
— Eh bien, que tu ne veux pas déjeuner avec elle par exemple, que ça t’ennuie, que tu as mieux à faire, que tu ne peux pas la supporter, bref que tu ne l’aimes pas. Et ça, je peux te dire qu’elle n’aimera pas !
— Mais non, mais non, a gémi Cottard. C’est pas ça, pas du tout, au contraire ! Je l’aime, Madame Hidalgo, je l’adore, Madame Hidalgo ! Le problème, en fait, c’est que je suis très très très pris.
— Vraiment, pas un seul jour de libre ? Tu es certain ?
— Ben si ! Y aurait bien demain, mais…
Il est con, Cottard, on l’a vu. Mais il est pas bête. C’est plutôt un sale con qu’un vrai con, si vous voyez ce que je veux dire. Il avait dû penser qu’une personnalité du gabarit de la Maire de Paris ne pouvait pas être libre à déjeuner comme ça, paf, du jour au lendemain. Alors, avec son « Ben si ! Y aurait bien demain… », il avait tenté le coup. Mais le coup était foireux :
— Eh bien tu vois ! Tu as de la chance : demain, c’est parfait ! Et pour elle et pour moi ! Bon, je réserve à la Tour d’Argent. C’est très commode, on peut y aller à pied de l’Hôtel de Ville. C’est pour ça qu’elle y va si souvent, elle qui est tellement contre la voiture. Elle adore la Tour d’Argent. Et puis, moi, j’y ai des prix. Je réserve la table pour 12 heures 30. Rendez-vous ici, chez Georges, à midi précises. Nous la retrouverons là-bas. Tu t’habilleras un peu, n’est-ce pas ? Parce que là… franchement…
Nous avons regardé Cottard partir vers sa cantine d’un pas lent et raide, le regard fixe et le visage crispé. Il devait se demander comment il allait se sortir de ce traquenard. Assez plaisant, le spectacle !
Quand Cottard a disparu, Trois-cafés s’est tourné vers moi :
— Ah, Ratinet ! qu’il m’a dit. J’aimerais beaucoup que nous reprenions notre conversation de tout à l’heure.
A SUIVRE