Trois cafés (22)

(…) Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :
— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…-
— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.
Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander ce qu’elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.

Si vous me demandiez ce que faisait Cottard pendant tout ce temps, je vous dirais bien qu’il faisait comme si il était pas là. En fait, il était là, mais il le regrettait parce qu’il voulait surtout pas parler à Trois-cafés because le déjeuner avec Hidalgo. Du coup, il s’était planqué derrière un journal qu’il avait ramassé sur le comptoir et il faisait semblant de consulter les annonces immobilières. De son côté, Trois-cafés était allé rejoindre Dumoulot à sa table, celle qu’est juste à côté de la mienne.

— Ah ! Gérard ! Mon ami ! J’ai beaucoup de choses à te dire. Tout d’abord, bonjour !

— Bonjour, Monsieur St… Je veux dire, bonjour Stanislav.

— Comme tu le sais, j’ai rencontré le Grand Chancelier hier soir.

— Alors ? a demandé Dumoulot, impatient. Il est d’accord ?

— Eh bien… a commencé Trois-cafés, hésitant.

— Il a pas voulu ! C’est ça, hein ? Il a pas voulu ! Ah, je le savais ! C’est foutu, hein ? Alors je vais continuer à travailler au métro toute ma vie ! C’est ça, hein ?

— Doucement, mon petit Gérard ! Doucement. Est-ce que j’ai dit une chose pareille ? Non, ce n’est pas foutu, comme tu dis. Il y a simplement que ça a été plus difficile que je ne le pensais. Robert a soulevé tout un tas d’objections, la plus sérieuse, je dois dire, étant qu’il existe en Belgique une famille d’assez récente noblesse qui porte le nom de du Moulhault depuis le début du dix-huitième siècle. Robert connait bien cette puissante famille très fortunée et il ne voudrait pas leur causer d’ennuis en leur découvrant brusquement un héritier de plus. Je lui ai fait valoir que les liens du sang sont les liens du sang et que, si les Moulot et les Moulhault faisaient partie de la même lignée, ce qui demeure possible, t’en exclure a priori constituerait une faute grave contre la justice divine et l’honneur de la Chancellerie. J’ai dû faire pression de tout mon poids qui, crois-moi, n’est pas négligeable pour qu’il se rende à cet argument.

C’est à ce moment que Trois-cafés s’est aperçu que Dumoulot le regardait avec des yeux vides.

— Gérard ? Tu me suis, Gérard ? a-t-il demandé.

— Ben… euh… a répondu Dumoulot, hagard.

— Bon ! Je résume, a repris Trois-cafés patiemment. Au début, le Grand Chancelier n’était pas d’accord pour rechercher tes titres de noblesse parce qu’en le faisant, il avait peur de créer des gros soucis à des amis à lui. Mais je lui ai expliqué que s’il ne le faisait pas, c’est avec moi qu’il aurait des soucis. Ça l’a convaincu. Tu y es maintenant ?

— Ben… euh…

Là, moi qui avais tout entendu, j’en pouvais plus et, presque sans le vouloir, je suis intervenu :

— Gérard, regarde-moi ! Le monsieur te dit que le Chancelier, au début, il voulait pas, mais que maintenant, il veut bien ! T’as compris, Gérard ? T’as compris ?

Il y a eu comme une petite lueur dans le regard de Dumoulot et un léger frémissement de ses narines.

— Ah ! Merci, Ratinet, merci ! a commencé Trois-cafés. Je crois que sans vous…

Mais Dumoulot l’a interrompu :

— Mais alors, ça marche. Ça va marcher ! Je vais l’avoir, mon château !

— Doucement, Gérard, doucement ! Premièrement, si cela reste tout à fait possible, le château n’est pas encore certain. Deuxièmement, il y a une condition.

— Ah ? Y a une condition ? Y a une condition ! Je savais bien que c’était foutu !

— Mon petit Gérard, a dit Trois-cafés sur un ton qui exprimait le découragement, est-ce que vous vous rendez compte de ce que votre pessimisme a de décourageant pour quelqu’un qui ne cherche qu’à vous aider ? Est-ce que vous vous rendez compte que pour vous obtenir ce que vous souhaitez, j’ai dû batailler pendant plus d’une heure avec mon ami Robert, au point que je pourrais en avoir perdu son amitié ? Est-ce que vous vous rendez compte que pour obtenir son consentement, j’ai dû promettre d’abandonner définitivement certains des moyens qui me donnaient barre sur lui ? Et tout ce que je reçois de votre part en guise de remerciements, ce sont des plaintes paranoïaques et des jérémiades indignes d’un du Moulot ! J’en viens à me demander si je ne me suis pas trompé sur votre compte et si finalement vous n’êtes pas qu’un simple Dumoulot ! Tout cela pour une petite condition de rien du tout que vous n’avez même pas demandé à connaître ! Ah, vous me décevez, Gérard, vous me décevez énormément !

A SUIVRE 

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