Trois cafés (20)

(…) D’ailleurs, lorsque je lui ai dit que je vous avais rencontrée, je dois dire que cela lui a fichu un petit coup d’émotion dont je ne le croyais pas capable, lui d’ordinaire si sévère, si rigide ! C’est à se demander si… Non, non ! Ne répondez pas ! Je ne veux rien savoir ! Cela ne me regarde en aucune manière…
— Ah ? Vous croyez que…
Là, ça m’ennuie un peu, mais je vais devoir ouvrir une nouvelle parenthèse, parce que je sais des choses que vous savez pas et que, si je garde ça pour moi, vous risquez de pas tout comprendre. Alors voilà :

D’abord « Madame Françoise ». Vous vous demandez sûrement pourquoi je l’appelle tout le temps Madame Françoise. C’est simple, c’est parce que tout le quartier l’appelle comme ça. Alors maintenant, pourquoi tout le quartier l’appelle comme ça ? Ça, c’est un truc qui remonte à loin et qu’a duré pas mal de temps aussi. En fait, dans son gentil petit kiosque, Madame Françoise faisait pas que leur vendre des journaux, aux étudiants de la Fac de Droit. Comme elle aimait pas mal la jeunesse, et surtout les étudiants, les étudiants le lui rendaient bien. Faut dire qu’à ses débuts, elle était pas vilaine, Madame Françoise, et même plutôt pas mal d’après ce qu’on m’a dit.  Parmi les étudiants, ça s’était vite répandu : ça été d’abord « la fille du kiosque, elle couche ! » et puis : « Françoise, elle est super ! » et enfin avec les années : « Madame Françoise, elle veut bien ! » Le kiosque de Madame Françoise, c’était comme un guichet pour le septième ciel. Les étudiants, et parfois mêmes certains professeurs, venaient lui acheter Le Monde et lui demandaient un rendez-vous. Quand elle était d’accord, et c’était souvent, elle les emmenait dans un petit hôtel pas loin, ou alors, mais c’était exceptionnel et seulement juste avant la fermeture, ça pouvait se passer dans le kiosque, sur les invendus. Si l’hôtel faisait des prix aux étudiants mais pas aux professeurs, Madame Françoise, elle, ne faisait pas de différence : c’était gratuit pour tout le monde. Elle faisait ça pour le plaisir. Et puis, Madame Françoise a vieilli et pour elle, ça a été comme pour les journaux, y a eu de moins en moins de clients, et puis plus du tout. À la Fac de Droit, la tradition des visites au kiosque s’est perdue et dans le quartier, petit à petit, l’histoire de Madame Françoise a été oubliée. Mais le nom lui est resté.

Tout ça, c’est Madame Françoise qui me l’avait raconté, elle-même, à moi tout seul, un soir qu’on avait fait la fermeture de chez Georges — ce jour-là, ni Dumoulot ni ce con de Cottard ne s’étaient montrés — et qu’on avait fini la soirée sur le banc qu’est devant le kiosque abandonné en buvant deux – trois bouteilles de Boulaouane que j’avais négociées à Idriss, le petit Marocain qu’est toujours ouvert.

Mais dans son kiosque, elle faisait pas que vendre des journaux et donner de la joie aux membres de l’Université, Madame Françoise, et ça, c’est pas elle qui me l’a dit, non !  Je l’ai su par Toussaint. Toussaint ? Le petit-neveu à Madame Françoise ! Celui qu’est responsable de l’abri à vélo de la Marie ! Je vous l’ai dit ça ; non ? Bon, c‘est pas grave, on s’en fout ! Toujours est-il que Toussaint m’a dit que Madame Francoise, Le Monde, Paris-Match, les cartes postales, les barres de Mars et les chewing-gums Hollywood, c’étaient pas ses seuls sources de revenus. Elle donnait aussi un peu beaucoup dans la cigarette de contrebande. Au début en tout cas, parce qu’après les fausses cigarettes du Cow-Boy, elle s’est bientôt mise au hasch, aux amphétamines et au LSD qu’elle vendait aux gentils petits étudiants pour les aider à réviser leurs examens. Elle allait passer à l’étage au-dessus, cocaïne, héroïne et autre produits bio, mais les flics des stups ont fait une descente au kiosque et ils ont tout fermé. Madame Françoise a fait deux-trois mois de préventive et puis elle a été libérée. Non lieu, vice de forme, je sais pas. En tout cas, elle a été complètement blanchie. Mais les flics la surveillaient, alors elle a jamais pu rouvrir le kiosque. C’est pour ça. Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.

 A SUIVRE

ET DEMAIN :
Début de saison dans le bas de l’Aisne

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