(…) A première vue, Cottard m’apparait comme un être plutôt étroit, mesquin et probablement malveillant. Quand à Dumoulot, qu’il ait ou non une particule, cela ne change rien pour moi : je le vois plutôt comme un gentil imbécile. Mais vous, Ratinet, vous, vous êtes différent. Je sens confusément qu’il y a quelqu’un derrière cet aspect un peu bourru, quelqu’un d’intéressant, quelqu’un de valeur, quelqu’un que j’aimerais connaître mieux. Voilà pourquoi, d’instinct, je vous ai vouvoyé. Allez, Ratinet, parlez-moi de vous ! Dites-moi qui vous êtes vraiment.
Si je m’attendais à un truc pareil ! Quelqu’un qui vous demande qui vous êtes , comme ça, d’un coup, sans prévenir, ça vous est déjà arrivé, à vous ? À moi, jamais. C’était la première fois. Quand vous comprenez que ce que le gars vous demande, c’est pas votre nom et votre adresse, ni si vous seriez pas par hasard le cousin à son beau-frère, ça vous fout un coup. Vous savez plus quoi dire. Moi, en tout cas je savais pas quoi dire. C’est vrai qu’il avait du jugement, le bonhomme. Il les avait drôlement bien cadrés, les Pieds Nickelés. Mais ce qui me perturbait le plus, c’était qu’avec le peu que je lui avais dit hier, il avait bien senti que j’étais pas comme eux, que j’étais différent… en mieux… au-dessus du lot, quoi !
Trois-cafés me regardait intensément, les sourcils levés, en attente, et moi, je me pressais le citron dans tous les sens pour trouver une réponse à la hauteur. Est-ce que c’était mieux de faire le modeste (mais non, je ne suis pas différent, Stanislav, je suis comme eux, je suis comme tout le monde ) ou d’aller dans son sens (différent ? Ah ! Vous avez remarqué…) ? Ou même de l’envoyer balader en lui disant que ça le regardait pas ? J’hésitais, j’hésitais tellement que ça allais pas tarder à devenir ridicule. Mais ce qui m’a sauvé, c’est quand Madame Françoise, Cottard et Dumoulot sont entrés dans le bistrot, l’un derrière l’autre. Comme ça, j’ai pas eu à répondre. Pas tout de suite en tout cas.
— Ah ! Chère madame ! Tout d’abord, laissez-moi vous présenter mes hommages matinaux !
À l’entrée des trois Stooges, Trois-cafés avait désenfourché sa chaise pour accueillir Madame Françoise comme si c’était la du Barry qui entrait dans la galerie des glaces.
— Euh… moi de même, M’sieur Stanislas, moi de même, qu’elle a dit, la Comtesse, un peu prise à froid par ces civilités.
— Stanislav, chère amie. Pour vous, c’est Stanislav ; et si j’osais, je vous demanderais bien de m’appeler Stan… Allez, j’ose ! Appelez-moi Stan ! Tous mes amis le font ! Allez, dites-le… S’il vous plait…
— Euh… Ben… Stan…
— Ah ! Merci, merci, chère amie. Eh bien, vous ne pouvez pas savoir comme je suis heureux de vous rencontrer ce matin !
— Ah ?
— Mais oui ! Figurez-vous qu’hier soir j’ai rendu visite au Grand Chancelier, Robert, votre ami Robert de Colmont. Eh bien, savez-vous qu’il se souvient très bien de vous, la jolie jeune femme brune qui vendait des journaux et des friandises devant la Fac de Droit !
— Vraiment ? a demandé Madame Françoise, juste pour la forme car, tout compte fait, elle croyait bien elle aussi se souvenir du jeune aristo moustachu.
— Absolument ! Absolument ! D’ailleurs, lorsque je lui ai dit que je vous avais rencontrée, je dois dire que cela lui a fichu un petit coup d’émotion dont je ne le croyais pas capable, lui d’ordinaire si sévère, si rigide ! C’est à se demander si… Non, non ! Ne répondez pas ! Je ne veux rien savoir ! Cela ne me regarde en aucune manière…
— Ah ? Vous croyez que…
Là, ça m’ennuie un peu, mais je vais devoir ouvrir une nouvelle parenthèse, parce que je sais des choses que vous savez pas et que, si je garde ça pour moi, vous risquez de pas tout comprendre. Alors voilà :
A SUIVRE
ET DEMAIN :
Les portraits de Proust : le verbeux hypocrite
parmi tous les pseudo de NRCB, je ne connaissais pas encore celui-là
Mais non mais non , pas d’auto critique déguisée Mr l’auteur…on reconnait bien la votre goût des bouts rimés …. Et puis revoir sur le manège de ce récit loufoque tous les personnages de la CC( comédie Coutheillas), quel plaisir!
Ceci étant , on aimerait bien savoir où l’on va… il est vrai que les lumières sont bien ternes par les temps qui courent….et les moments de légèreté fine bien rare… donc à suivre….!
Trois cafés : une interminable et lamentable histoire racontée par un bavard sans aucune intelligence artificielle mais avec l’aide d’une bêtise entièrement naturelle.