(…) C’est pas que je me foutais complètement de Dumoulot, parce que perdre un château, c’est quand même pas pareil que perdre un parapluie, mais un peu quand même, parce que Dumoulot, avec ses histoires de combines foireuses pour revendre des tickets de métro portugais ou des sardines périmés, ou l’inverse, il en avait l’habitude, des déceptions ! C’était pas la première fois que je l’entendais dire « — Alors, c’est foutu ! ».
Pourtant, c’est à ce moment que Trois-cafés a relancé la partie en disant :
— Mais pas du tout ! Pourquoi cela serait-il « foutu », comme tu dis ?
— Ben si, c’est foutu, quoi ! Je travaille au métro, alors pensez !
— Mais non, mais non. Je connais des gens qui feraient ça pour rien ou presque.
— Ah ouais ? Combien ? Mille par mois ? Cinq cents ? Allez ! Même ça je pourrais pas ! Je vous l’ait dit, non ? Je travaille au métro…
— Bon, Gérard. Écoute-moi. Je ne voulais pas te le dire tout de suite, parce que ce n’est pas absolument certain, mais voilà : pour une question d’honneur qu’il ne m’appartient pas de révéler, Robert ne peut pas me refuser grand-chose. Alors si je lui demandais comme un service de s’occuper de ton cas, je suis persuadé qu’il le ferait.
— Robert ? Et qui c’est ce Robert ?
— Qui c’est ce Robert, s’agaça Trois-cafés en imitant Dumoulot. Qui c’est ce Robert ? Mais Robert Bompar de Colmont, voyons ! Le Grand Chancelier ! Il faudrait suivre, mon petit Gérard, sans ça on n’y arrivera pas. Bon ! Je résume : Robert et moi avons fait nos années d’études supérieures ensemble à la Fac d’à côté. Il est devenu Grand Chancelier et il m’est redevable. Or, et c’est là que ça devient intéressant… Tu me suis toujours, Gérard ? ll vient de créer à la Chancellerie la Commission de Recherche et de Vérification des Particules et Titres Nobiliaires. La COREVÉPATINO, autrement dit le Comité des Particules, est constituée de bénévoles membres de notre ordre et tous spécialistes des domaines que j’ai cités tout à l’heure. Si Robert le leur demande, ils prendront en charge ton affaire. Si, moi, je le demande à Robert, il leur demandera. Et si toi, tu me le demandes, il est fort probable que je le demanderai à Robert. C’est plus clair maintenant ?
Dumoulot transpirait sang et eau à essayer de comprendre ce que venait de dire Trois-cafés. Je voyais bien qu’il avait pigé les premières étapes du raisonnement mais qu’il avait des doutes sur l’avant dernière et qu’il butait probablement sur la dernière. C’était comme si je voyais son cerveau tourner à toute vitesse, mais au point mort. Georges, Madame Françoise et moi, bien sûr, on avait compris. Dans son excitation, Georges avait servi les babas au rhum dans les assiettes à merlan, Madame Françoise brûlait de demander à Trois-cafés un peu plus de détails sur cette affaire d’honneur qui liait le Grand Chancelier à notre bientôt-prince et moi, moi je me demandais pourquoi Trois-cafés ne s’exprimait pas un peu plus simplement, genre « tu me demandes à moi, je passe le bébé à Robert et ses gars font le boulot ».
Trois-cafés s’impatientait. Il répéta sa question :
— Gérard, tu m’entends ? Est-ce que c’est plus clair maintenant ?
Dumoulot restait silencieux, buté. On n’en pouvait plus de ce suspens. Alors, j’ai décidé de prendre la parole au nom de tout le bistrot :
— Hé ? Ho ? Dumoulot ? T’es encalaminé ? T’as les méninges prises en masse ou quoi ? Le monsieur te demande si tout ça c’est clair pour toi. Alors, respire à fond et réponds, sacré bonsoir, qu’on passe à la suite. On veut savoir, nous ! Alors ? C’est clair ou c’est pas clair ?
— Ben, te fâches pas, Ratinet, mais je suis tout embrouillé, là. La particule, les trois mille euros, le Chandelier, la Covérétapino, je sais plus où j’en suis, moi. Qu’est-ce qu’y veut, le monsieur ?
— C’est pas lui qui veut, c’est toi, et d’un ! Toi, tu veux une particule d’aristo, un titre d’aristo un château d’aristo et tout le tremblement, et de deux ! Lui, il peut t’aider à les avoir si tu lui demandes gentiment, et de trois ! Alors toi, tu lui demandes gentiment, et de quatre ! Et lui, il passe le bébé à son pote Robert qui lui en doit, et de cinq ! Et l’équipe à son pote fait le boulot, et de six ! Et tout ça gratos, et de sept ! Alors, tu fais pas chier, tu réfléchis plus, tu secoues bien la tête, tu demandes gentiment et tu dis merci ! Y a pas plus simple ! À toi !
Ce discours injonctif eut plusieurs effets : il entraina l’approbation entière et bruyante du cafetier qui envisagea à nouveau le sacrifice de sa bouteille de demi-sec, la surprise heureuse de la dame au Sudoku qui, depuis, n’a cessé de me vouer une admiration justifiée, l’approbation de Trois-cafés, sinon sur la forme de mon intervention, du moins sur le fond, le vide sidéral de ce con de Cottard, qui était toujours en train de se goinfrer à l’Hôtel de Ville aux frais des administrés. C’était déjà pas mal, et même beaucoup si l’on veut considérer la situation ex ante. Mais le pompon, ce fut le déclenchement de la comprenette de Dumoulot, qui s’illumina d’un coup et fit, si j’ose dire, sa demande à Trois-cafés en bonne et due forme :
— D’accord, Stanislav, d’accord ! Demandez au Grand Chandelier de prendre mon affaire en main. S’il vous plait…
Trois-cafés, absolument ravi, dans un surprenant élan de tendresse, étreignit Dumoulot dans une accolade qui, quoique protocolaire, déstabilisa l’employé du métro au point qu’en retour, il tenta, mais sans succès, d’embrasser son bienfaiteur sur la joue.
— Considère que c’est chose faite, Gérard. Justement, je dois rencontrer Robert tard ce soir au siège de notre Ordre pour affaires nous concernant. J’y ajouterai ton cas. Je te tiendrai au courant du résultat de ma mission ici-même demain à la même heure.
— Super ! a commenté Dumoulot, à présent complètement débloqué. Et vous croyez vraiment que ça va marcher ?
— Sans pouvoir encore en jurer, laisse-moi te dire, mon cher ami, que j’en suis intimement convaincu. Maintenant, je dois tous vous laisser pour aller traiter quelques affaires personnelles, car il faut bien gagner sa vie. Donc, mes hommages, chère Madame et salut à vous, amis nouveaux mais déjà chers à mon cœur !
Trois-cafés resserra son bandana, rajusta un bouton de sa veste, traversa la salle du bistrot en trois enjambées et ouvrit grand la porte. Dehors, la tempête s’était calmée sans que nous nous en soyons aperçus. Il faisait gris mais il ne pleuvait plus. Mais, au moment où la silhouette en Prince de Galles s’est dessinée dans l’encadrement de la porte, un grand éclat de soleil a illuminé la rue, traversé la vitrine du café, projetant l’ombre immense de notre visiteur sur le parquet illuminé.
Là, j’ai quand même trouvé qu’il en faisait beaucoup, Trois-cafés…
A SUIVRE