Trois cafés (18)

(…) Trois-cafés resserra son bandana, rajusta un bouton de sa veste, traversa la salle du bistrot en trois enjambées et ouvrit grand la porte. Dehors, la tempête s’était calmée sans que nous nous en soyons aperçus. Il faisait gris mais il ne pleuvait plus. Mais, au moment où la silhouette en Prince de Galles s’est dessinée dans l’encadrement de la porte, un grand éclat de soleil a illuminé la rue, traversé la vitrine du café, projetant l’ombre immense de notre visiteur sur le parquet illuminé.
Là, j’ai quand même trouvé qu’il en faisait beaucoup, Trois-cafés…

Une fois Trois-cafés parti, on s’est retrouvés à nous regarder en chiens de faïence, comme des cons, surtout après que Cottard nous ait rejoint après son déjeuner à la cantine. Pour le mettre à niveau, Madame Françoise lui a raconté en détail tout ce qu’il avait manqué. Quand elle en est arrivée à l’histoire de la Commission des Particules et Machins-Trucs, j’ai bien cru voir dans le regard de Cottard comme l’ombre d’un doute, ou alors peut-être comme une trace d’ironie ou encore comme une étincelle d’amusement. En fait, Cottard, il était comme moi : il savait pas trop à quoi s’en tenir. On se disait qu’on verrait bien demain… si jamais il revenait, Trois-cafés !

Eh ben, il est revenu. Quand il a poussé la porte du bistrot il était pas encore dix heures, pas loin, mais pas encore dix heures, disons moins cinq, moins dix, est-ce que je sais moi ? Moins cinq ou moins dix, qu’est-ce que ça peut faire de toute façon ? On s’en fiche… Dedans, il n’y avait que Georges et moi, et dehors, il n’y avait pas de tempête. Il faisait un temps comme tous les jours, mi-figue mi raisin. Quand Trois-cafés est entré, y a pas eu de coup de tonnerre, y a pas eu de coup de soleil ; juste un grand type en Marcel et Prince de Galles qui a fait un pas dans la salle et qui a lancé joyeusement en se frottant les mains :

— Messieurs, je vous souhaite bien le bonjour. Comment vas-tu, mon cher Georges ? Je prendrais volontiers trois petits cafés… et peut-être aussi une ou deux tartines légèrement toastées, beurre demi-sel, marmelade, enfin comme d’habitude. Ça sera quand tu veux, Georges.

Tandis que Georges s’empressait de passer dans sa cuisine pour donner les instructions à son Sénégalais, Trois-cafés est venu se planter devant ma table :

— Et vous, Monsieur, comment-allez-vous ce matin ?

— Euh… ben, comme un mercredi…

Pourquoi j’avais dit ça ? Pourquoi j’avais sorti cette réponse à la con, ce truc idiot qui ne faisait plus rire personne depuis cent ans ? Ben si ! Faut croire que si ! Parce que, lui, il a ri. Il s’est esclaffé, même.

— Ah ! Comme un mercredi ! Ah ! Ah ! Alors ça, c’est amusant !

Au début, j’ai cru qu’il se foutait de moi. Faut dire qu’il aurait pu ! Mais non ! Il trouvait ça marrant ! Il riait vraiment ! Et même, il en redemandait :

— Il faut absolument que je pense à faire la blague à Robert demain. C’est qu’il n’a pas beaucoup l’occasion de rire en ce moment, le pauvre ! Comme un mercredi ! Ah ! Ça va l’amuser, ça !

J’en revenais pas de ce succès. Je décidai de pousser mon avantage :

— Dites Stanislav, quand vous la ferez à Robert, n’oubliez pas de changer le jour !

— Pardon ?

— Ben oui, parce que demain, on sera jeudi ! Pas mercredi, jeudi ! Faudra dire « comme un jeudi », sans ça, ça va pas marcher !

Alors là, il a explosé. Il riait tant qu’il a dû desserrer son petit foulard rouge.

— Pas mercredi, jeudi ! Ah ! C’est encore plus drôle avec jeudi ! Ah ! Je n’en peux plus ! Arrêtez, mon cher, arrêtez ! Vous voulez me faire mourir ?

J’arrêtai. Il se calma un peu et dénoua son bandana pour s’en essuyer les yeux avant de me dire :

— Dites-donc, Ratinet, vous êtes un sacré rigolo. Vous permettez que je vous appelle Ratinet ?

— De toute façon, que je lui ai répondu, vous serez pas le seul ! Alors, allons-y pour Ratinet ! Mais, dites, Stanislav, vous me dites Vous ! Je croyais que vous réserviez ça aux aristos, aux étrangers et aux femmes ! Faudrait savoir !

C’est alors qu’il a pris un petit temps pour récupérer son souffle. Ensuite, il a saisi par le dossier la chaise qu’était en face de moi et l’a retournée pour s’asseoir dessus à califourchon. Et puis, il m’a regardé bien dans les yeux et  il m’a dit :

— Bon ! Écoutez Ratinet, maintenant qu’on a bien ri, soyons sérieux un moment, voulez-vous ? Effectivement, je vous ai vouvoyé. Pourtant, vous n’êtes ni femme, ni étranger, ni noble, quoique sur ce dernier point, on ne soit jamais sûr de rien. Il n’empêche que je vous ai dit vous. Ça m’est venu naturellement, sans que je le décide ni même que j’y pense. En fait, c’est parce que je vous ai perçu différent.  Ah ! Mes trois cafés ! Merci, Georges !

Georges venait de déposer les trois tasses devant lui. Trois-cafés attendit que le bonhomme soit retourné en cuisine pour poursuivre.

— Voyez-vous, mon cher, dit-il presque à voix basse, vous n’êtes pas de la race des Georges, des Cottard et des Dumoulot. Georges est un brave cafetier sans conversation ni envergure et qui n’a d’autre intérêt que de servir un bon café. A première vue, Cottard m’apparait comme un être plutôt étroit, mesquin et probablement malveillant. Quant à Dumoulot, qu’il ait ou non une particule, cela ne change rien pour moi : je le vois plutôt comme un gentil imbécile. Mais vous, Ratinet, vous, vous êtes différent. Je sens confusément qu’il y a quelqu’un derrière cet aspect un peu bourru, quelqu’un d’intéressant, quelqu’un de valeur, quelqu’un que j’aimerais connaître mieux. Voilà pourquoi, d’instinct, je vous ai vouvoyé. Allez, Ratinet, parlez-moi de vous ! Dites-moi qui vous êtes vraiment.

A SUIVRE

ET DEMAIN :
Les portraits de Proust : l’imbécile

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