Archives de catégorie : Fiction

La Mitro 5 – Martine

5. Martine

On peut dire que je l’ai échappé belle ! Bon sang, ce que j’ai eu peur ! C’est la première fois qu’il me prenait sur le fait. Je n’en reviens pas d’avoir réussi à le retourner comme ça, aussi facilement. Bon ! Je vais aller faire un tour, acheter quelques trucs pour lui faire un déjeuner correct. J’ouvrirai une bouteille de rosé. Je mettrai la table avec des fleurs. J’essaierai d’être gentille et de rester tranquille quelques jours. La semaine prochaine, il n’y pensera plus.

Faut dire qu’il est pas malin, le Gérard. Regardez-le, là, affalé dans le fauteuil, cet imbécile heureux Continuer la lecture de La Mitro 5 – Martine

La Mitro 4 – L’Alsacien

4.L’Alsacien

…Non, c’est vrai, ça c’est rien. Enfin, pas grand-chose…à côté du reste…

Mais quand même, dix ans de grosses plaisanteries derrière mon dos ou même devant moi sur ma façon de parler, de manger, de rire. Dix ans sans que jamais personne ne me propose une partie de pêche ou de boule ou même un simple pastis à la terrasse de chez Fernand…Dix ans, ça fait beaucoup. Bon, moi, je m’étais fait une raison : j’étais content parce que j’avais Martine. Martine, c’était la plus jolie fille de la ville, celle que tout le monde voulait. Eh bien, c’est moi qui l’avais eue, moi le gars du Nord, le Parisien. Je me souviens de Pétugue qui m’avait dit un jour au bistrot devant tout le monde : « Tu as de la chance, tu sais, Gérard. La Martine, tous les hommes de la ville lui ont couru après. » Et il avait ajouté avec un gros clin d’œil: « jusqu’à ce qu’elle s’arrête…  » Et tout le monde avait bien ri, et moi avec. Longtemps, je m’étais demandé Continuer la lecture de La Mitro 4 – L’Alsacien

La Mitro 3 – L’arbitre

3. L’arbitre

Je sais pas ce qui m’a pris ! Ça m’est venu tout seul, comme ça, d’un coup. Au moment où j’ai ouvert la bouche, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont j’allais m’y prendre, mais il fallait bien que quelqu’un fasse quelque chose. Ça faisait déjà un moment que j’étais remonté en haut des marches pour laisser les gendarmes et le maire faire leur boulot, mais je voyais bien que l’affaire tournait un peu à l’exceptionnel. Tel que c’était parti, la famille n’allait pas tarder à faire la première page du Méridional. Alors, presque malgré moi, j’avais prononcé ces propos optimistes :

       – Monsieur le Maire, Mueller, c’est mon beau-frère. Laissez-moi m’en occuper. Je vais le faire sortir.

       – Ne te mêle pas de ça, Elzéar, me dit Valensolles. Laisse faire les autorités. On est formé pour ça. Continuer la lecture de La Mitro 3 – L’arbitre

La Mitro 2 – Ça va péter !

2.Ça va péter ! 

Quand Félix et le contrôleur-adjoint sont arrivés devant l’escalier du bureau-atelier des Poids et Mesures, il n’y avait là que Mireille Pétugue, la femme du cousin d’Elzéar. Elle fait la secrétaire de mairie deux fois par semaine. A l’énorme bruit de la porte claquée, elle était sortie affolée de son bureau. A présent, elle était plantée deux marches au-dessus de l’entrée et elle parlait à la porte en fer.

– Eh, Gérard, qu’est-ce que tu fais enfermé là-dedans ? Tu sais que t’as pas le droit d’être là ?

Comme la porte ne répondait pas, elle a continué :

– Dis-donc, tu m’as fait une frousse de tous les diables tout à l’heure à claquer la porte comme ça. Ça a fait un bruit d’enfer. On aurait dit un avion de Salon de Provence qui passait le mur du son. Eh, Gérard, tu m’entends ?

– Fous le camp, Mireille. Tu fais partie de la bande ! Je vais tout faire sauter. J’ai de la nitro ! Continuer la lecture de La Mitro 2 – Ça va péter !

La Mitro 1 – Le Contrôleur des Poids et Mesures

  1. Le Contrôleur des Poids et Mesures

Quand arrivent les premiers jours d’octobre et que les feuilles des platanes de la place Honoré Panisse commencent à brunir, il fait encore assez doux pour prendre son petit café matinal à la terrasse de chez Fernand. Fernand, c’est l’heureux propriétaire du Café-Tabac-PMU des Sports. C’est donc là que je m’installe, quand le temps le permet, avec le journal de pronostics et mes bulletins. Je passe une heure ou deux avec les autres habitués à discuter des chances de Belle d’Azur à Madame Volterra dans la troisième à Cagnes sur Mer ou de celles du numéro 23 dans le prochain tirage du loto.

Une fois dans la matinée, il faut que je passe à mon bureau, car, au Service Municipal des Poids et Mesures, on n’est jamais à l’abri d’une urgence. En fait, je pourrais bien me passer de Continuer la lecture de La Mitro 1 – Le Contrôleur des Poids et Mesures

Une photo surprise

Aujourd’hui, c’est Dimanche et c’est mon anniversaire. Dans deux heures, j’aurai douze ans. Dans la salle à manger, la table est mise. Tout à l’heure, je serai le héros de la fête, mais pour le moment, je dois placer sur les assiettes les petits cartons qui indiqueront à chacun sa place.
Nous serons douze : mes parents, ma sœur, ma grand-mère, mon oncle Paul, sa femme, ma tante Simone et son mari, mon ami Jean-Claude et ses parents. Onze personnes, rien que pour moi, et moi. Douze. Je ne peux m’empêcher de penser que si mon oncle Pierre avait été là, il aurait fallu trouvé une solution, car treize à table, pour Maman, ce n’était tout simplement pas possible.

J’aurai bien voulu qu’il soit là, Pierre. Mais ce n’était pas possible. Je me souviens bien de lui. Malgré Continuer la lecture de Une photo surprise

Au petit fer à cheval – le commencement

Couleur café n°23

Au petit fer à cheval 
30 rue Vieille du Temple Paris 4°

Aujourd’hui, je vous demande de regarder cette photographie-là. Elle vous rappelle sans doute quelque chose. Oui, c’est bien le Petit Fer à Cheval, il y a bien un serveur, une cliente, un comptoir mouluré, quelques tables et des bicyclettes sur le trottoir. Regardez bien : la ressemblance avec la photo d’hier est frappante, n’est-ce pas ?

Mais le garçon ne s’appelle pas Patrick. Il s’appelle Robert et la jeune fille, ce n’est pas Emilie, c’est Denise. La petite robe noire qu’elle porte n’est pas Continuer la lecture de Au petit fer à cheval – le commencement

Le revolver

Marie-Claire

Le vent a bousculé les pages et j’ai perdu le fil de l’histoire, l’histoire de Lisa. J’ai reposé le cahier rouge, fermé les yeux et reconstitué à ma façon ce qu’elle y révélait de sa vie.

Sa triste enfance, elle la voit comme une tempête ponctuée de coups : ceux que son père lui assène, ceux que ses frères se donnent et auxquels elle n’échappe pas non plus. Cette violence la terrorise et elle tente de la fuir en rêvant.

Elle se décrit comme une chétive gamine à lunettes. Mais à l’adolescence, elle se transforme et apprend consciencieusement à faire d’elle une jolie femme. Elle abandonne ses lunettes, préférant voir un monde flou pour que ce monde la remarque. Son ambition s’est éveillée, pour fuir toutes ces violences, elle sera belle donc enfin aimée.

Et Simon apparaît. Il a une belle voiture, porte des chemises à son chiffre, la sort, la cajole : elle est folle de lui, on l’aime enfin. Elle s’installe avec lui et une vie dorée commence. Heureuse, elle a un homme à elle, un vrai, un solide qui la protège. Personne ne lui fera plus de mal.

Une seule chose l’inquiète, Simon Continuer la lecture de Le revolver

L’étranger

Je décroche le gros téléphone noir. La voix me dit de ne pas bouger, de rester à l’hôtel ce matin. La voix est inquiète. Pas affolée, mais inquiète. Je la connais, cette voix. C’est celle du responsable du bureau. Il est venu m’accueillir hier soir à l’aéroport. Il parle très bien le français, avec application, mais il a un fort accent, presque caricatural. On dirait Michel Leeb quand il raconte une blague africaine. Il me dit qu’il se passe des choses. Il ne sait pas vraiment quoi, mais il se passe des choses. Il me dit de ne pas bouger, qu’il me rappellera. Je raccroche en finissant de m’habiller. J’ai choisi un costume ultra léger, beige clair, chemise bleu ciel à manches courtes. C’est mon premier jour ici. Je dois faire bonne impression. Immobile sous le ventilateur qui tourne au plafond, je finis de nouer ma cravate club rayée rouge et bleue, puis je traverse la chambre en réfléchissant. Que se passe-t-il ? Pourquoi ne pas bouger ? Y aurait-il du danger ?

La radio de l’hôtel enchaine les morceaux de musique classique. J’allume la télévision : un chien saute à travers la fenêtre d’une cabane en feu. Je reconnais Rintintin. Je vais jusqu’à la fenêtre. Je regarde dehors. La Place de la Révolution s’étend devant moi, bien propre, presque déserte. Deux hommes en bermuda bleu marine arrosent le bitume avec de longs tuyaux jaunes qui les relient à un camion citerne. Ils ne portent pas de chemise. Les serveurs des cafés qui, le jour, occupent la centre de la place installent les tables, apportent les chaises, déplient les parasols. Les tables et les chaises sont toutes pareilles, mais pour les parasols, chaque établissement a sa couleur. La plus jolie, c’est la couleur crème, mais le noir est beau aussi. Deux blancs sont installés à une table sous un parasol noir et boivent un café.

C’est mon premier matin à Savrola et tout semble normal, complètement normal.

Je sors de ma chambre et sans prendre l’ascenseur, je descends les deux étages. Le hall est tranquille. Le concierge me salue et me dit une aimable banalité en anglais. Tout est normal.

En sortant de l’hôtel, je prends le Boulevard du Président  N’Gan-Yonn sur ma droite, puis la première rue à droite. Le bureau n’est pas loin. J’ai repéré les lieux hier. J’y serai dans un quart d’heure. Il est sept heures vingt-cinq. Les gens que je croise marchent vite. Un embouteillage commence à se former quelque part. Des klaxons s’énervent. Je vais atteindre l’Avenue d’Okabangui où je prendrai à gauche.

Des détonations se font entendre. Je me dis que ce doit être des pétards. Je continue à marcher. Nouvelles détonations. Je pense : « …des pétards à cette heure … peu probable … peut-être des pots d’échappement… » Non, leur rythme ressemble à celui d’une mitraillette. D’ailleurs, d’autres mitraillettes viennent de se faire entendre. Je me suis arrêté de marcher à l’angle du Boulevard et je regarde devant moi, derrière moi, à droite, à gauche, au-dessus de moi. Rien ne me permet de savoir d’où viennent ces détonations. Je regarde les passants. Ils font comme moi, regardent en l’air, enfoncent leur cou dans leurs épaules et accélèrent le pas. La rue se vide. Je pense qu’il vaut mieux faire demi-tour. L’hôtel est encore tout près.

Il n’y a personne dans le hall. Je me penche par-dessus le comptoir pour prendre la clé de ma chambre. L’ascenseur ne fonctionne pas. Le plateau du petit déjeuner a été débarrassé, mais le lit n’est pas fait.  La radio reste silencieuse et le ventilateur est immobile. Ma fenêtre est restée ouverte. Je regarde la place. Elle est presque vide. Deux ou trois voitures, quelques passants pressés la traversent. Je vais sur le balcon. Il commence à faire chaud. Les arroseurs sont partis.

Un bruit monte et emplit l’air. Je le reconnais. C’est celui d’un hélicoptère. Je le vois maintenant. C’est un Tigre. Il vient s’immobiliser au-dessus du centre de la place. Des volutes de poussières s’élèvent. Deux parasols noirs renversés traversent la place en virevoltant comme des danseuses. Ils viennent se bloquer contre une façade, agités de soubresauts. D’un seul coup, comme un frelon qui se décide, l’hélicoptère pique un peu du nez et part à toute vitesse pour disparaître derrière les toits sur ma droite.

Le silence règne maintenant sur la Place de la Révolution. De temps en temps, des rafales de mitrailleuses et des coups de feu isolés se font entendre dans le lointain. Entre les détonations, c’est le silence. Il n’y a plus de passants, plus de voitures, plus rien. Je suis debout sur le balcon, les bras ballants. J’attends je ne sais pas quoi.

Un nouveau bruit est en train de naître et de grandir. Je n’arrive pas à le reconnaître ni à comprendre d’où il vient. On dirait le rideau métallique d’un magasin que quelqu’un remonterait sans fin.

Le bruit se précise et devient évident, je le reconnais : c’est celui des chenilles d’un char d’assaut. J’ai entendu des chars une fois quand je faisais mon service militaire à Biville. D’ailleurs, maintenant, dans le vacarme, on entend le bruit du gros moteur. Trois secondes plus tard, le nez de l’engin apparait. Le char entre sur la place. Il est de couleur crème, comme les parasols. Son canon est à l’horizontal. Il s’arrête en plein milieu de la Place de la Révolution. Il pivote sur lui-même et renverse deux fauteuils métalliques. Ses chenilles marquent le bitume de traces noires et luisantes. Il lève lentement son canon et s’immobilise. Son moteur tourne au ralenti. Je me penche en avant et je pose mes mains sur la rambarde de béton du balcon. Fasciné par le spectacle, je n’ai pas vu arriver un deuxième puis un troisième char. Ils viennent se placer à côté du premier char en écrasant quelques tables, puis ils s’immobilisent et lèvent lentement leur canon.

Je regarde les trois chars, leurs canons dressés à quarante-cinq degrés vers le ciel. Aucun soldat n’est visible.

Une première tourelle se met à tourner lentement sur elle-même avec un bruit de mécanique bien huilée. La deuxième tourne à son tour, puis la troisième. A présent, les canons sont pointés en éventail dans trois directions différentes. Je remarque qu’aucun n’est orienté vers mon balcon.

Plus rien ne bouge, les chars, les arbres, moi sur mon balcon. Je vois la fumée bleue qui sort des trois pots d’échappement verticaux. Je sens l’odeur du gas-oil qui monte avec la chaleur. J’entends le bruit calme du ralenti de leurs gros moteurs. A l’angle de la place, le feu du Boulevard N’Gan-Yonn passe au rouge, au vert, à l’orange, au rouge, au vert…

Et puis le premier char tire. Je sursaute violemment et, sans comprendre comment, je retombe à genoux sur le balcon. Le deuxième char tire à son tour et je ressens comme un coup dans le sternum. Le troisième char tire et mes oreilles sifflent. Le premier char tire à nouveau, puis le second, puis le troisième. À chaque obus, une courte flamme éclaire la place d’une lueur orange. L’hélicoptère est revenu. Il vole en stationnaire au-dessus des chars. Les arbres se tordent dans le souffle de ses pales. Le rythme des coups de canon s’accélère. Maintenant c’est presque un roulement continu derrière lequel se distingue le wouche-wouche-wouche de l’hélicoptère.

C’est une musique superbe, un spectacle grandiose. Tout mon corps vibre. J’ai la chair de poule.

Et puis les canons se taisent brusquement.

L’hélicoptère s’éloigne et disparaît.

C’est fini.

J’ai envie d’applaudir.

 

La petite fille derrière la vitre

Marie-Claire

Je l’ai vue la petite fille derrière la vitre, le nez écrasé contre le verre, les yeux dans le vague.

Quelque chose s’est réveillé en moi, un souvenir, une évidence venue de très loin. Comme elle, j’avais rêvé autrefois, comme elle peut-être, guettant par la fenêtre donnant sur la ville, j’avais cru que je pourrais me construire la vie que je voulais.

Des dizaines d’années plus tard, cette petite fille est toujours là, bien cachée au fond de moi, ne surgissant plus que lorsque l’émotion m’attrape, lorsqu’un enthousiasme surgit, lorsqu’un besoin de liberté m’assaille.

J’ai souri à la petite fille, le cœur empli de tendresse. Alors, elle m’a tiré une langue rose et pointue et je me suis dit que, décidément, rien n’était plus comme avant…