Archives de catégorie : Récit

A l’enterrement d’Alexis

Il y a environ 4 ans, j’étais allé à un enterrement, celui d’Alexis.

À l’enterrement d’Alexis, je n’ai reconnu personne.

Nous n’avions jamais été vraiment ami, mais ce grand bonhomme m’avait impressionné. Haute taille et forte voix, fière allure et confiance en soi, esprit acéré et vive intelligence, il était mon aîné de peu. Quelques années avant moi, il avait fait les Ponts et suivi les cours du CEPE. Je devais lui succéder en tant qu’ingénieur trafic et économiste dans une étude d’autoroutes au Liban. Il avait bâti la méthode, je n’avais plus qu’à l’appliquer. Ce fut facile. Au cours des cinq ou six années qui suivirent, je le retrouvai plusieurs fois, au hasard de nos missions, à Téhéran, à Athènes, à Manille… Tous deux définitivement de retour à Paris, chacun pour des raisons différentes, nous avions instauré un déjeuner hebdomadaire auquel nous conviions Continuer la lecture de A l’enterrement d’Alexis

Le livre de l’Éthiopien – 2

Il n’y a pas si longtemps, je vous ai raconté comment le Livre de l’Éthiopien m’était tombé entre les mains. Si vous avez raté cet épisode essentiel de ma vie intellectuelle, vous pouvez toujours CLIQUER ICI pour le retrouver. A cette occasion je vous avais parlé de Rutebeuf, ce poète oublié de tous sauf de Léo Ferré. Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de du Bellay.

A l’école, je n’aimais pas du Bellay. Je l’avais toujours considéré comme un raseur de première, alors que Ronsard, non. Pourtant, chez les célèbres duettistes Lagarde et Michard, Ronsard et du Bellay étaient toujours associés, comme Bouvard à Pécuchet et Roux à Combaluzier. Mais le « Mignonne, allons voir si la rose..; » de Ronsard avait, par son côté dragueur coquin, quelque chose de plaisant pour les adolescents rigolards et frustrés que nous étions, alors que le « Heureux qui comme Ulysse… «  qui commençait par deux références mythologiques brumeuses ne faisait rien pour m’attirer… Et puis, on n’avait pas idée de tirer une pareille tête d’enterrement en plus de s’appeler Joachim !

Un jour, en feuilletant le Livre de l’Éthiopien, je tombai inévitablement sur le très fameux sonnet « Heureux qui… » que je sautai aussitôt pour retomber sur un autre, « Au retour d’Italie ». Ecrit à son retour de Rome où du Bellay était parti en poste à la cour pontificale, poème inconnu, de moi tout au moins, je le trouvai bien plus beau que l’Ulysse.

Dans la succession des infinitifs — Marcher…, balancer…, entremesler…, discourir…, etc.. —, j’ai vu une très belle façon, que je croyais moderne uniquement, d’exprimer l’affectation d’une attitude pour cacher le véritable état d’esprit de l’auteur, ici, la déception. Déçu par Rome, par les Romains, par les diplomates et par la cour auprès du Pape, du Bellay était rentré en France mal monté, mal sain, mal vestu, ruiné. D’où ce triste et beau sonnet désabusé.

Joachim du Bellay (1522-1560)

AU RETOUR D’ITALIE
Sonnet

Marcher d’un grave pas et d’un grave sourci,
Et d’un grave souris à chacun faire feste,
Balancer tous ses mots, répondre de la teste,
Avec un messer no, ou bien un messer si ;
 
Entremesler souvent un petit va cosi,
Et d’un, son serviteur, contrefaire l’honneste ;
Et, comme si l’on eust part à la conqueste,
Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;
 
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence ;
 
Voilà de cette cour la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.

N.B. : si par hasard vous vouiez relire le « Mignonne allons voir » et le « Heureux qui comme », remontez dans le texte et cliquez sur les titres en rouge.

ET DEMAIN, UNE LETTRE DE GUSTAVE

Les missions de Lorenzo (2)

Dans la journée, Lorenzo dell’ Acqua se promène souvent. Il se donne des missions : parcourir tel quartier, déambuler dans tel musée, faire tant de kilomètres. Il en tire des photographies accompagnées souvent de commentaires, parfois de brèves histoire. Il appelle ça ses « Écrits illustrés de Paris ». Moi je les range sous le titre générique « Les missions de Lorenzo ». Voici la deuxième:

Mardi 9 janvier  : 11,3 km

Metro ligne 6 jusqu’à la station Bir-Hakeim. La Seine est en crue et j’espère trouver des vues inhabituelles de ces quais que je connais par cœur au propre comme au figuré. Le ciel est gris, les nuages bas et la lumière blafarde. La pluie n’est pas loin et je reçois quelques gouttes près de la Tour Eiffel.

un chapelet de péniches semble abandonné au beau milieu de la Seine

Ailleurs, c’est un spectacle inconnu et dévasté qui s’offre à moi

En approchant de la place de la Concorde le paysage s’organise soudain pour le photographe. La Grande Roue bientôt démontée répond aux graffitis colorés sur l’ancienne voie express. A priori tout cela est très laid mais je vais tenter quand même quelques photos. Impossible de prévoir si Continuer la lecture de Les missions de Lorenzo (2)

The Thing in Death Valley

Pour la version originale française de ce texte, cliquez sur le titre ci-dessous:
La Chose dans la Vallée de la Mort

The Thing in Death Valley

We had left Las Vegas and the Golden Nugget around 2 a.m. after half a night of frantic gambling: I had won a ten- dollar silver coin at my fourth attempt on a slot machine and I thought that it was time for me to stop. After that, I had danced from one foot to the other in front of a black-jack or a roulette table not daring to take a chance with the least of my remaining one hundred dollars. The three others had encountered various fortunes, that is they had lost more or less money. Around one in the morning, a kind of a tacit agreement appeared when we had found ourselves wandering under the gigantic light-up cow boy who was dancing above the casino main entrance. Another hour of hesitation and, to conclude this night of madness, we had decided to go back to the Chevrolet waiting in the parking lot.

It was my turn to drive. For one hour or two, we went North-West, towards Death Valley. Under the white light of the hi-beams, the concrete of US 95 had Continuer la lecture de The Thing in Death Valley

Mes terrasses – 2 – Bistro Mauzac

Mes terrasses – 2

LE BISTRO MAUZAC
7 rue de l’Abbé de l’Épée. Paris 5°

Le matin, quand je ne vais pas à la Crêperie, c’est là que je viens poser mon MacBook pour une heure ou deux. Ce café-restaurant a été repris par une jeune femme il y a quatre ou cinq ans. Elle n’a rien changé au décor, absolument rien. C’est le genre de truc qui me plait, je l’ai dit plus haut. On se croirait fin des années cinquante, avec son carrelage en opus incertum de marbre beige veiné de noir, ses murs de fausses briques en papier peint, son bar démesuré en demi-cercle, ses banquettes recouvertes de tissu écossais passé, ses chaises assorties en bois blond, ses lustres aux abat-jours coniques orange, son porte-manteau près de l’entrée et, juste à côté, la table où sont étalés trois ou quatre journaux du jour.  Entre deux ardoises affichant le plat du jour, une affiche de Jour de Fête confirme l’année. J’oubliais la terrasse : dans cette partie un peu plus large et ombragée de la rue de l’Abbé de l’Épée, sa terrasse aux dais et parasols brique attire Continuer la lecture de Mes terrasses – 2 – Bistro Mauzac

Le livre de l’Éthiopien – 1

L’autre jour, j’ai pris l’autobus 38 et je suis descendu à la station Auguste Comte. Elle est équipée d’un bel abribus et près de l’abribus, il y a un banc. C’est l’un de ces bancs publics à l’ancienne, bien vert, bien solide et bien raide. Près du banc se tenait un homme, maigre, le visage triangulaire, émacié, buriné. Son âge ? Entre quarante et soixante-quinze ans, sans doute. Ses cheveux longs et blancs étaient ébouriffés par le vent qui remontait le Boulevard Saint-Michel, mais sa barbe était celle d’un homme soigné. Sa veste et son pantalon, l’une de tweed à chevrons et l’autre de lin blanc cassé, impeccables mais hors saison tous les deux, flottaient autour de sa silhouette. Ses chaussures de tennis étaient les seules pièces de ses vêtements vraiment usées. Un étranger, certainement, et pauvre de surcroit. Mais de quel pays pouvait-il être ? Alors, je me suis souvenu des ultimes portraits d’Haïlé Sélasssié, dernier empereur d’Éthiopie. La ressemblance était assez bonne. Alors va pour l’Éthiopie.

L’homme avait disposé sur le banc des piles de livres d’occasion. Beaucoup d’entre eux avaient été maltraités. Leurs formats et leurs couleurs étaient disparates et tous les sujets du monde y étaient abordés. L’homme restait silencieux, figé à côté de son banc. Je m’en approchai et jetai un œil dilettante sur les ouvrages. Le vieil Éthiopien sembla sortir de sa stupeur. Avec des gestes d’une délicatesse et d’une souplesse incroyable chez un homme de cet âge, ses mains se mirent à désigner les livres, à les survoler, les envelopper, les soulever d’un endroit pour les reposer à un autre. On aurait dit un prestidigitateur à l’exercice. « Regardez, Monsieur, disait-il. Regardez, comme ils sont beaux. Un euro, un euro seulement, n’importe lequel. Choisissez, prenez votre temps. Un euro, n’importe lequel. Regardez, Monsieur, regardez ! »

Je regardai. Il y avait un petit classique Larousse écorné, Ruy Blas, un euro, un gros livre de photographies du Poitou en parfait état, un euro, une histoire des syndicats d’imprimeurs de Gutemberg à nos jours (1937), un euro, une grammaire espagnole, un euro, un guide Michelin de 1976, un euro, un euro …

L’Éthiopien me plaisait bien et, après avoir passé tout ce temps à examiner son éventaire, je me dis que je ne pouvais pas partir sans rien acheter. Je choisis donc au hasard un volume parmi ceux qui me paraissait en bon état. C’était « Le Printemps n’est plus loin« , un recueil de nouvelles de Gaston Barvaux, édité en 1977 chez La Pensée Universelle. Un euro.

Je fouillai dans ma poche et n’y trouvai que deux pièces de deux euros. J’en tendis une à mon homme. Il me dit qu’il était désolé mais qu’il n’avait pas de monnaie. Je pensai aussitôt que sa journée n’avait pas dû être bonne — ne pas pouvoir rendre un euro quand on vend tout à ce prix-là ne peut pas être l’indice d’un bon chiffre d’affaire. Je lui dis que ça ne faisait rien et qu’il garde les deux euros. Il refusa, j’insistai, il refusa encore… Il refusait toujours quand je fis demi-tour et m’éloignai avec un sourire aux lèvres et mon livre en main. Je n’avais pas fait trois pas qu’il me rattrapa par la manche et me tendit un volume cartonné.

— S’il vous plait, Monsieur, s’il vous plait …

La couverture était remplie d’inscriptions dont je ne pus lire que la plus grosse : « ORIGINES DE LA LITTERATURE FRANÇAISE ». Ça m’allait. J’acceptai le livre, remerciai chaleureusement le bonhomme et le saluai. L’Éthiopien et moi nous séparâmes contents l’un de l’autre.

Un peu plus tard, je fus déçu par une lecture plus attentive des inscriptions qui formaient le titre du cadeau de l’Éthiopien. Elles disaient :

EXTRAITS DES CLASSIQUES FRANÇAIS

ORIGINES
DE
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DU IXè AU XVIIè SIÈCLE

AVEC UNE INTRODUCTION, DES NOTES PHILOLOGIQUES
ET DES NOTICES LITTÉRAIRES
PAR

GUSTAVE MERLET
Agrégé de l’université, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand
Membre du Conseil supérieur de l’instruction publique

OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
DEUXIÈME PARTIE : POÉSIE

PARIS
LIBRAIRIE CLASSIQUE INTERNATIONALE
A.FOURAUT
47, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 47

Au dos, l’année d’édition était indiquée : 1887

C’est le mot POÉSIE qui motivait ma déception, car vous savez que je ne suis pas vraiment amateur de ce genre littéraire. J’aurais préféré la PREMIÈRE PARTIE, mais bon, à cheval donné, et même vendu pour un euro… Alors, j’ai ouvert le bouquin, j’ai commencé à le feuilleter  et je suis tombé là-dessus :

Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si près tenu
Et tant amé ?
Je cuit, li vens les a osté ;
L’amor est morte
Ce sont ami que venz emporte,
Et il ventoit devant ma porte.

Le livre m’a dit que c’était de Rutebeuf (1230-1285) et le texte m’a rappelé quelque chose. A vous aussi sans doute, non ? La très belle traduction qu’en avait faite Léo Ferré,  souvenez-vous :

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Voilà, je vous laisse avec la voix de Ferré dans la tête. C’est tout pour aujourd’hui, mais c’est déjà beaucoup pour de la poésie. On y reviendra surement sur le livre de l’Éthiopien. En attendant, vous pouvez toujours écouter ça :

https://www.youtube.com/watch?v=o3zqKZiLDmg

ET DEMAIN, LE CAPITAINE FRACASSE

 

Les vacances du petit Lorenzo – 4

LOLITE ET SON FRERE

Je ne me souviens plus du tout de Lolite mais je n’ai pas oublié son surnom magnifique, déformation enfantine et avantageuse de Monique. Son papa faisait des rallyes automobiles en Alfa Roméo ce qui à l’époque était un exploit équivalent à celui de nos champions de Formule Un d’aujourd’hui. Lolite avait un frère qui me valut Continuer la lecture de Les vacances du petit Lorenzo – 4

Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26)

Couleur Café n° 26

 Le Comptoir du Panthéon

Avertissement : J’avais un compte à régler avec le Comptoir du Panthéon, 5 rue Soufflot, Paris 5ème. Alors, j’y suis retourné, j’ai regardé et j’ai écrit cette histoire. Ça va mieux maintenant.

C’est dimanche et il fait beau et chaud. Dans la partie haute de la rue Soufflot, la terrasse du Comptoir du Panthéon est bondée. Quelques habitués du quartier, raisonnablement halés, y retrouvent Paris avec plaisir en cette fin du mois d’août, mais l’essentiel de la clientèle est constitué de touristes. Ce sont des touristes comme je les aime, par couple ou par petits groupes de trois ou quatre, pas plus. Pas bruyants, contents d’être là, de se reposer une petite demi-heure avant de chercher la station de ce terrifiant RER qui devrait les mener aux Champs Élysées.

Il y a quelques minutes, je me suis installé de biais de manière à faire face au Panthéon.  J’observe le cheptel d’un œil bienveillant, satisfait de le voir nombreux et bien portant, un peu comme si j’en étais le propriétaire. En espérant la serveuse qui prendra tout à l’heure ma commande d’un Perrier sans glace et sans citron, je pense que j’ai bien fait de choisir cet endroit. N’eut été la chaleur de ce milieu d’après-midi, je me serais bien sûr installé au Rostand ou à la Crêperie. Mais à cette heure et en cette saison, leurs terrasses sont souvent surchauffées sous leurs vélums frappés par le soleil. A l’ombre, à distance des motocyclettes hystériques qui hurlent en gravissant la rue Saint Jacques comme si c’était une rampe de lancement, loin des marchands de vêtements du Boulevard Saint-Michel et de la foule bigarrée qui entre et sort du Luxembourg ou qui se presse devant les chromos accrochés aux grilles du jardin, la terrasse du Comptoir m’a parue accueillante.

Ce n’est pas comme la serveuse. Visage sévère et pâle, silhouette mince et nerveuse, cheveux bruns rassemblés dans un chignon incertain, débardeur gris foncé, jeans slim taille basse noirs symétriquement déchirés aux genoux, rangers de cuir noir, ses yeux évitent les miens, au point que, Continuer la lecture de Le Comptoir du Panthéon (Couleur café n°26)

Il y a cent ans, 11 novembre 1918

Il y a 100 ans, exactement, le 11 novembre 1918 à 11 heures du matin, les cloches ont sonné dans toute la France pour annoncer l’armistice qui mettait fin à la Première Guerre Mondiale.
A l’occasion de ce centenaire, je publie à nouveau cet extrait du journal du caporal Marcellin Coutheillas, mon grand-père. Ce passage, daté du 8 novembre 1914, décrit cinq jours parmi d’autres de cette première année de guerre.  

Journal de Marcelin Coutheillas, caporal

8 novembre 1914

Je viens de passer cinq jours inoubliables. Mon sang froid m’étonne, mais j’ai eu terriblement peur de ne pas pouvoir tenir ma place. Pourtant, je ne sais pas si je pourrai retrouver cette sérénité, ce sang froid maintenant que j’ai vu. Est-ce que dans d’autres pareilles circonstances, des visions terribles ne viendront pas faire assaut à ma raison et me faire faillir ?
Quand j’écris ces notes, le dimanche 8 novembre, j’ai eu une nuit de repos, j’ai bien déjeuné et j’ai l’esprit en repos. Je ne suis presque plus sous l’impression déprimante d’hier qui m’a abattu et où la seule idée de retourner aux tranchées me faisait frémir. Aujourd’hui, je l’envisage avec plus de fermeté, cependant sans désir d’y retourner.
Le 2 novembre, nous sommes partis pour les tranchées La route est extrêmement pénible, car, comme nous devons traverser un plateau complètement découvert, il faut ramper sous une grêle de balles. C’est seulement le début. Nous Continuer la lecture de Il y a cent ans, 11 novembre 1918