La lumière que vous apercevez au bout du tunnel n’est autre que le fanal du train qui vous fonce dessus
Vous connaissez sûrement cet aphorisme. Il nous avait été utilement rappelé par Jim ici même il y a quelques années. Ce n’est pas parce qu’elle est le reflet d’un fatalisme résigné qui engage à la paresse et même à l’inaction, considérant que toute action humaine visant à contrecarrer le destin, c’est-à-dire la volonté des dieux, est inutile que j’aime cette loi quasi murphienne. Je l’aime parce qu’elle est un ressort tragique plein de ressources. Elle ouvre un champ de possibilités très large et permet d’inventer des destins tragiques et surprenants à la fois, comme celui de ce grand vizir de Bagdad qui croyait échapper à la mort en galopant vers Samarcande.
C’est en pensant très fort à elle que j’ai imaginé la nouvelle que j’ai intitulée « Gisèle ! »
Dans mon idée première, ce charmant prénom féminin ne devait servir qu’à désigner l’épouse invisible mais exigeante du héros du drame que j’étais en train de concocter. Mais avec le développement des événements et la progression exponentielle des avatars subis par le personnage principal, sorte d’André Ratinet, ce prénom en est devenu le leitmotiv du récit en même temps que l’instrument principal du destin. On verra comment si on veut bien lire la nouvelle.
Si je suis un homme un peu comme Balzac — je veux dire par là que je vois beaucoup de café — je ne suis pas du tout comme Victor Hugo. En effet, lorsque que j’écris un drame, lorsque je décris très précisément une situation épouvantable dans laquelle j’ai moi-même placé un misérable héros, je ne souhaite absolument pas susciter chez le lecteur quelque sentiment de pitié que ce soit. C’est plutôt de déclencher l’ironie qui serait mon but. C’est sans doute ce que l’on appelle l’humour noir. Pour que cela fonctionne, il ne faut pas que le héros soit trop sympathique. Il est même préférable qu’il soit un peu stupide, pas trop quand même, un peu étroit d’esprit, un peu ridicule et très malchanceux. Ces traits de caractère sont destinés à empêcher le lecteur de s’identifier au malheureux personnage et lui permettre ainsi de le regarder d’un peu haut, de ricaner de l’accumulation de ses malheurs sans y compatir le moins du monde, car il faut savoir que le lecteur n’est pas différent du reste du genre humain : il adore se moquer des faibles, pas vrai ?
J’ai donc fait de Bernard Ratinet un brave type, un peu minable mais plein de bonne volonté, malchanceux comme la plupart des Ratinet, et néanmoins optimiste car il pense toujours que « ça va s’arranger ». Je l’ai placé dans sa voiture et une situation tendue : il est sorti de chez lui en claquant la porte (il le regrette déjà), il doit parcourir plus de 300 km de nuit pour assister demain matin à une réunion professionnelle importante pour son avancement, il est déjà en retard et voilà qu’il commence à neiger alors qu’il déteste (ou ne sait pas) conduire sur la neige. Les choses vont empirer progressivement jusqu’à ce qu’il se retrouve piégé dans la conduite de ventilation d’un tunnel routier sous des centaines de mètres de rochers, de terre, de neige et de sapins. Et ce n’est pas fini…
Je dois avouer que je me suis bien plu à écrire cette descente aux enfers. Cela m’a permis notamment de décrire certaines des sensations que l’on éprouve (vous comme moi, je suppose) à conduire de nuit et sous la neige, et d’assouvir une vielle rancune que je garde à l’encontre de ce que des âmes simples ont appelé parfois les « Chevaliers de la Route ».
Gisèle ! fait partie du recueil « Histoire de Noël et autres contes cruels », bien entendu !
Histoire de Noël
et autres contes cruels
Ce petit bouquin n’est pas destiné à être mis entre toutes les mains. En effet, et contrairement à ce que pourrait laisser croire une interprétation trop rapide de son titre, il ne s’agit pas du tout, mais alors pas du tout, d’un recueil de belles histoires de Noël, dégoulinantes de bonté, de morale et de confiture.
Connaissez-vous la légende de la Mort à Samarcande ? Non ? C’est un beau et terrible poème persan du XIIème siècle dans lequel un Vizir qui vient de croiser la Mort dans une rue de Bagdad croit lui échapper en s’enfuyant à Samarcande alors que c’est justement là que, sans le savoir, il a rendez-vous ce soir avec elle. Eh bien, pour la plupart, les nouvelles qui composent Histoire de Noël s’inspirent de cette fatalité ironique : c’est en croyant fuir son destin que l’homme s’y précipite.
