L’homme aime ; il hait, prévoit, décide, se bat, transpire, saigne, espère.
Dans l’Olympe, les dieux regardent et rigolent.
La preuve :
Lettre du mercredi 30 décembre 1959 d’Albert Camus à Maria Casarès.
« Bon. Dernière lettre. Juste pour te dire que j’arrive mardi, par la route, remontant avec les Gallimard lundi (ils passent par ici vendredi). Je te téléphonerai à mon arrivée, mais on pourrait peut-être convenir déjà de dîner ensemble mardi. Disons en principe, pour faire la part des hasards de la route — je te confirmerai le dîner au téléphone.
Je t’envoie déjà une cargaison de tendres vœux, et que la vie rejaillisse en toi pendant toute l’année, te donnant le cher visage que j’aime depuis tant d’années (mais je l’aime soucieux aussi, et de toutes les manières). Je plie ton imperméable dans l’enveloppe et j’y joins tous les soleils du cœur.
A bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant. J’ai refermé mes dossiers et ne travaille plus (trop de famille et trop d’amis de la famille !)
Je n’ai donc plus de raison de me priver de ton rire, et de nos soirées, ni de ma patrie. Je t’embrasse, je te serre contre moi jusqu’à mardi, où je recommencerai.
A. »
Ce 30 décembre 1959, Maria Casarès est à Paris et Albert Camus à Lourmarin. Camus choisit de rentrer à Paris avec son éditeur et dans la matinée du lundi 4 janvier. Entre Pont sur Yonne et Montereau, la Facel Vega de Michel Gallimard quitte la route et s’écrase contre un platane. Camus est tué sur le coup. Gallimard meurt quelques jours plus tard.

Il se trouve qu’hier j’ai entrepris de faire l’inventaire qu’une très vieille valise ayant appartenu à mon père (mort en 1987) et j’y ai trouvé des lettres, ce que Lorenzo appellerait des lettres intimes, écrites par ma mère notamment au cours des années 1939-1945, une période peu ordinaire et même très disturbance pour eux. Elles m’ont bouleversé. Dans les cas qui nous intéresse ici, la lettre d’Albert Camus à Maria Casares, écrite juste avant sa mort, elle est bouleversante et m’en apprend plus sur l’homme Albert Camus que ses romans ni même son livre autobiographique « Lettres à Monsieur Germain ». La découverte de lettres intimes, après la mort de leurs auteurs, personnes ordinaires ou célébrités publiques, sera toujours une révélation, je pense même probablement souhaitée, en tout cas approuvée par leurs auteurs.
Nous critiquions la publication des lettres intimes, pas de la correspondance en général.
C’est pour cette raison que je ne lirai pas les échanges entre Sassi Manoon et Philippe Coutheillas
Si, sous prétexte de ne pas vouloir tomber dans le voyeurisme, on devait se priver de publier ou de lire la correspondance des artistes, on se priverait de pas mal de plaisirs littéraires, et je ne parle pas des moyens d’études des grands écrivains que donne leur correspondance.
Par exemple, la correspondance de Proust avec Montesquiou, avec sa voisine du dessous, avec des tas d’autres personnes de son époque est non seulement charmante, dans un style tout à fait semblable à celui de la Recherche, elle est aussi très instructive sur sa maladie, ses souffrances, son caractère, ses relations avec les autres, toutes choses que l’on aime apprendre pour mieux comprendre et apprécier la prose du petit Marcel.
Mais la correspondance que je préfère est celle de Gustave Flaubert, énorme correspondance, drôle, truculente, grossière, et en même temps explicative de son travail, de ses recherches, de ses méthodes.
Je ne m’étendrai pas sur la correspondance de François Truffaut, parce que, malgré l’admiration que je porte au cinéma de Truffaut, j’ai trouvé sa correspondance sans intérêt, si ce n’est qu’on y parle beaucoup de contrats et d’argent.
Je ne vais pas continuer dans les exemples qui sont abondants.
J’ai dit dans un commentaire précédent en réponse à Martine que le fonds de la correspondance Camus/Casares avait été remis par la fille de Camus. Aurait-il fallu demander l’autorisation de Casares ou de ses ayants droit, je ne sais pas. Mais de toute façon, Maria n’a ’pas eu d’héritier.
En lisant quelques unes de ces 1200 pages, je n’ai pas eu l’impression d’être un voyeur, mais plutôt de lire un de ces romans épistolaires, roman d’amour extrêmement bien écrit, surtout du côté de Maria Casares.
J’ignore également si les ayants droit de Proust et de Flaubert ont été consultés, ou si on a attendu que leurs œuvres tombent dans la domaine public, mais ce qui est certain c’est que lorsqu’on écrit, on s’expose, presque autant qu’en publiant un journal intime.
C’est bien pourquoi je n’écris jamais de lettres. Par contre, un journal intime…?
je partage l’avis de Martine. C’est du voyeurisme et sans l’autorisation des auteurs. Cela me semble moralement illégal. Je déteste ça.
Cette lettre est extraite d’un recueil de plus de 1200 pages qui réunit les lettres de Camus à Casares et de Casares à Camus entre 1944 et 1959. C’est la fille de Camus qui a autorisé la publication. Les lettres sont parfois très belles, surtout celles de Maria Casares.
C’est tellement touchant une lettre d’amour, mais on rentre dans la vie intime de ses personnes je me demande toujours si elles auraient aimé que l’on les dévoile au monde entier !