Carnet d’Écriture (5) – Trois hommes dans un bateau

« Messieurs, j’ai beau ne pas être sujet de Sa Majesté le roi Georges V, je me flatte néanmoins d’être un gentleman. A part le fait que le nom de cette jeune fille n’était pas réellement Tavia, vous n’apprendrez rien de plus de ma bouche de ce qui s’est finalement passé entre elle et moi. »
Puis il se renversa à nouveau dans son siège pour fouiller dans son gilet et en extraire un autre cigare. Quand il l’alluma, je crus voir dans son œil à demi fermé comme une petite lueur d’amusement. Mais ce devait être le reflet de la flamme de l’allumette.

Après la théorie du HQVHQVO passons à la pratique en détaillant par exemple les conditions qui ont prévalu à l’écriture des « Trois premières fois ».

La situation était la suivante : influencé par un recueil de nouvelles de Joseph Conrad que je venais de lire, je décidai d’en écrire une qui mette en œuvre le procédé HQVHQVO. Je choisis donc de faire se rencontrer trois hommes, dont le narrateur, et de leur faire raconter à chacun une histoire sur le même thème. Les trois hommes ne se connaissent pas et vont partir cette nuit sur le même cargo pour un long voyage. Ils se sont rencontrés au bureau de la compagnie maritime pour les formalités d’embarquement et ont décidé de diner ensemble dans une auberge du port.

Bien que portant sur le même thème, mais encore indéterminé, je veux que leurs histoires soient racontées dans des styles très différents. Je commence par choisir pour mes trois personnages trois nationalités distinctes : le narrateur sera français, et les deux autres seront autrichien pour l’un et anglais pour l’autre.

Voici la suite de la scène d’exposition amorcée au chapitre précédent :
« Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous étions rencontrés pour la première fois quelques heures auparavant dans les bureaux de la Compagnie Maritime des Indes Orientales dont le Princesse des Mers devait appareiller dans la nuit pour Sidney via Singapour et Macassar.
Pour des raisons et des destinations différentes, chacun d’entre nous avait retenu une cabine sur le Princesse des Mers et nous avions lié connaissance en accomplissant les formalités d’embarquement. Compte tenu de la marée, le cargo ne pourrait… »

Pourquoi avoir fait de Franz Bauer un Autrichien ? À ce moment, je venais de lire Les Buddenbrook de Thomas Mann, roman plutôt lourd et ennuyeux mais dont j’avais par ailleurs apprécié la pesanteur du style et du mode de narration qui m’avaient fait penser au XIXème siècle français. Thomas Mann était en fait allemand et plutôt du XXème siècle, mais j’ai préféré créer un autrichien, personnage de culture germanique mais non allemand, pour ne pas être encombré par les questions des 1ère et 2ème guerres mondiales. J’avais en tête depuis longtemps l’utilisation d’une petite aventure qui m’était arrivée vers l’âge de seize ans dans les Alpes françaises. Le choix d’un narrateur autrichien m’entraînait tout naturellement vers un récit romantique peuplé de jeunes gens gais et vigoureux s’ébattant en liberté dans les forêts et les torrents des Alpes autrichiennes.

Et maintenant pourquoi l’Angleterre ? Je voulais qu’une des trois aventures soient racontée sur le mode comique. Or je ne connais rien de mieux pour cela que l’humour britannique. Celui qui m’a le plus influencé et que j’adore imiter, c’est celui de P.G. Wodehouse, avec son personnage de gentil baronnet stupide, j’ai nommé : Bertram Wooster. Là encore, je souhaitais utiliser une anecdote personnelle survenue de nuit dans une rue chaude de Liège. Je l’ai déplacée à Amsterdam, cité plus spectaculaire que Liège, et c’est, Bertram Fitzwaren, Etonien du même acabit que le jeune Wooster,  qui la racontera.

Le troisième larron serait français, forcément, et son histoire tournerait elle aussi autour d’une expérience personnelle, moins romantique et moins gaie. Dans la mesure du possible, car on est toujours sous influence, le style de narration lui aussi devrait être personnel.

Restait à définir le thème commun aux trois récits. J’ai choisi « une première fois » pour la raison suivante :  quelques années plus tôt, j’avais voulu écrire la découverte de l’océan par un enfant jusque-là terrifié par la mer sans qu’il l’ait jamais vue. Comme j’avais pris beaucoup de plaisir à décrire cette initiation, cette épiphanie, cette première fois, c’est le thème que j’ai imposé à mes trois voyageurs : que chacun raconte une première fois. Le titre devenait évident : Les Trois premières fois.

Si l’écriture des premières fois de l’Autrichien et de l’Anglais a été facile et même très plaisante, celle de la première fois française a été longue et difficile, presque douloureuse. Allez savoir pourquoi…

A SUIVRE

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Les trois premières fois
et autres nouvelles optimistes

Un soir dans un port, trois hommes attendent le départ de leur bateau. Pour passer le temps, ils racontent chacun une « première fois ». Un autre jour, un autre homme explique comment il faut se tenir dans la rue quand on porte un bouquet de fleurs. Un autre soir, un incident à la frontière syrienne va-t-il transformer en drame un beau week-end de tourisme. En fin d’après-midi, un homme écrit à côté de son chien qui dort. Un beau matin, un groupe d’enfants qui se rend au jardin du Luxembourg passe devant la terrasse d’un café ; des clients attablés les regardent passer ; leurs points de vue diffèrent. La peur de l’avion, ça se soigne.
Quatorze nouvelles, drôles ou émouvantes, quatorze textes ironiques ou sensibles, quatorze façons, réalistes ou poétiques, d’être optimiste.

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