Les fleurs jaunes (2/2)

temps de lecture : 5 minutes et des broquilles

(…) J’ai une série de personnages comme ça que j’utilise au gré des circonstances, c’est-à-dire, en fait, au gré du quartier et de ma tenue.
Mais quand j’ai un bouquet de fleurs à la main, aucun de mes personnages ne tient deux secondes, à l’exception de celui de livreur de chez Monceau Fleurs. Mais qui a envie d’être pris pour un livreur de chez Monceau Fleurs ?

Seconde partie

Donc me voilà rue de Vaugirard. Je sens bien que ma démarche est un peu raide et je sais bien que c’est dû à ma façon de porter le bouquet. Je cherche vainement à me composer un personnage qui colle avec cette démarche. Sur le coup, je n’en vois qu’un : blessé de guerre ; mais j’ai des scrupules : à part mai 68, je n’en ai fait aucune.

Donc me revoilà, rue de Vaugirard, la jambe droite un peu raide, sans raison apparente, sans personnage adapté.

Dans quelques mètres, je vais croiser une femme. Je la vois, elle approche. Le trottoir fait à peine un mètre cinquante de large et des voitures de livraison m’empêchent de descendre sur la chaussée. Aucun moyen de passer à distance. Que faire ? Rien, rien d’autre que d’échanger un regard avec elle, un regard que je voudrai le plus neutre possible. Surtout qu’elle n’aille pas s’imaginer je ne sais quoi. D’ailleurs, je n’ai aucune idée de ce qu’elle pourrait s’imaginer. Elle approche, elle approche encore et l’échange des regards est maintenant inévitable. Et ça y est : contact !

De mon côté, regard vide, à la limite idiot… Du sien, une étincelle, une petit ride qui se forme au coin de l’œil – elle n’a plus vingt ans – et un sourire… Mais qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qu’elle veut, cette bonne femme ? Mon regard vide n’a pas eu le temps de se charger de cette interrogation que ça y est, nous nous sommes croisés, c’est fini ; elle me tourne le dos, nous nous tournons le dos, nous ne nous verrons plus.

Bizarre quand même… Tout en continuant mon chemin, je me dis que ça doit être moi, que je dois avoir quelque chose de drôle, de risible même. Je me regarde dans une vitrine qui passe : non, tout semble normal : les cheveux, ça va, la figure, pareil, la chemise, la veste, la ceinture, plus bas, tout ça, c’est bon. Alors quoi ? Je ne saurai jamais.

Et me voilà toujours rue de Vaugirard. Au croisement de la rue Madame, ça recommence. Trottoir étroit, femme en vue – une toute jeune cette fois. On se croise. Coup d’œil vague de ma part. Mais elle, tout en marchant à ma rencontre, elle m’envisage, je veux dire qu’elle me regarde du haut en bas et retour et pareil, mais sans la petite ride, un sourire… Là, quand même, je m’arrête et je me retourne pour la suivre des yeux. Mais pas elle. Dommage. Je ne saurai jamais.

Bon ! Autant vous le dire tout de suite, à un moment j’ai su, j’ai fini par comprendre, parce qu’entre la rue Madame et chez moi, le même phénomène s’est reproduit quatre fois, dont deux dans le Luxembourg : coup d’œil de l’inconnue, sourire et puis bonsoir.

En fait, je vais vous dire, ces femmes, toutes ces femmes, elles l’avaient vu, le bouquet. C’est même tout ce qu’elles voyaient. Et ça m’a fait comprendre que, quand une femme voit un inconnu porter des fleurs dans la rue, elle se dit : “tiens, voilà un homme gentil, il apporte des fleurs à sa femme, ou à sa vieille mère, ou à sa petite amie ; c’est sûrement un type bien, un type doux, un homme attentionné. Ah ! Quel dommage que je ne l’aie pas rencontré plus tôt, au lieu de ce sale égoïste de Gérard qui oublie chaque mois l’anniversaire de notre première rencontre et m’offre un brin de muguet le 2 mai en me disant “bon sang, ce qu’il est cher, cette année !” Je suis certaine qu’il ne met pas sa serviette de table dans son col de chemise, celui-là, et qu’il laisse des pourboires corrects dans les restaurants, lui. En plus, il n’est sûrement pas du genre à refuser d’aller au théâtre ou d’aller voir le dernier film de Nicole Garcia…”

Eh oui, les femmes se disent ça quand elles voient un bouquet de fleurs porté par un bonhomme avec l’air idiot tout seul dans la rue. Vous ne saviez pas ça, hein ? Elles sont tout attendries. D’où le sourire.

J’étais rassuré, j’avais compris qu’elles ne se moquaient pas de moi, qu’elles ne me prenaient pas pour un ahuri. Je rentrai chez moi la tête haute et la démarche souple, quitte à montrer à tout le monde le bouquet de fleurs jaunes que je tenais à la main.

“Oh ! Un bouquet ! Comme c’est gentil ! J’adore les fleurs jaunes !”

Mais, j’y pense, un tout autre que moi pourrait tirer de cette découverte un moyen idéal pour la drague, bien meilleur que celui du labrador en laisse. Imaginez un peu : vous vous promenez dans un quartier favorable avec un bouquet de fleurs à la main, mais discret quand même, pas à bras tendu devant vous, sinon vous passez pour le crétin de fiancé transi de tout à l’heure. Vous prenez l’air un peu emprunté, mais pas trop idiot quand même, parce que ça, ça fait peur aux femmes, et vous marchez. Ça ne peut pas manquer : quatre sur cinq de celles que vous croiserez vont vous sourire. Vous n’avez plus qu’à tenter le coup avec une qui ne vous déplaît pas trop : « Bonjour Mademoiselle, ou Madame selon le cas. Tenez, c’est pour vous. » et vous lui tendez les fleurs. À ce moment, ou bien elle s’enfuit avec un « Non, mais ça va pas, vous ? » ou bien elle s’arrête et vous dit « Mais enfin, Monsieur, pourquoi… » et là, vous ne lui laissez pas le temps de finir : “… mais, parce que vous avez souri ! Ne dites pas non, vous avez souri ! Ah ! c’est merveilleux ! La vie est belle ! Et vous êtes comme elle, si belle…” Si elle ne réalise pas tout de suite que c’est comme ça que Brasseur drague Arletty dans Les Enfants du paradis, vous avez gagné. Bon, maintenant que vous avez le tuyau, je vous laisse improviser pour la suite.

FIN

 

4 réflexions sur « Les fleurs jaunes (2/2) »

  1. Ce matin, douché, rasé, habillé, je partais en retard à un rendez-vous en dehors de Paris quand je voulus lire rapidement le deuxième épisode Des Fleurs Jaunes et eus juste le temps d’ajouter en court commentaire ma réaction spontanée. Celle que j’aurais pu écrire quand je passais l’épreuve du bac de français, en 1958, si j’avais choisi l’explication de texte avec ces fleurs jaunes. J’aurais effectivement expliqué comment un simple sourire peut faire passer de la gêne manifestée par une posture à une euphorie et l’audace imaginée dans la drague (à l’ancienne… comme à l’époque de mon bac). Je pense que je m’en serais tiré avec la moyenne, je m’en serais d’ailleurs largement contenté. Mais de retour cet après-midi, j’ai lu ce qu’aurait pu écrire Philippe, avec des références à Proust et à Flaubert, et sa copie aurait reçu bien plus que la moyenne. Normal! Mais je sais maintenant que quand lis je suis le lecteur de moi-même. Merci Proust, j’accepte cette vérité. Mais je sais aussi que quand Philippe écrit il s’écrit lui-même à la manière de Flaubert, ça vaut bien une mention Bien au bac, non?

  2. C’est la semaine des explications psychanalytiques donc….
    Foin de ces considérations :d’abord des fleurs qui se promènent au bout d’un bras viril , il y en a de moins en moins : la faute aux app’s…
    Le coup du sourire c’est vrai : c’est attendrissant un homme qui tient des fleurs:jeunes , vieux , minces , bedonnants , ils redeviennent les petits garçons qui offraient un collier de nouilles à leur maman…
    Ils répondent au sourire en général , qui ne doit être ni ironique ni moqueur ( il y’a une gradation entre les deux) : passe alors sur leur visage, la joie anticipée de tendre le bouquet à l’heureuse(-x?)élu, un petit soupçon de vanité , mais dans tous les cas , c’est touchant ….

  3. A cette question, on peut répondre de deux façons :

    La première :
    En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eut peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice-versa, au moins dans une certaine mesure la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. (Marcel Proust- Le temps retrouvé)

    L’autre :
    Madame Bovary, c’est moi ! (Gustave Flaubert)

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