Bon anniversaire, Jean-Baptiste (1/3)

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Jean-Baptiste Poquelin est né il y a quatre cents ans. Pour célébrer cet anniversaire, le Journal des Coutheillas est fier de publier à nouveau ce plagiat de Molière en trois épisodes, aujourd’hui, demain et après demain. 

*

Le 14 octobre 1670, il y a 352 ans (!), Le Bourgeois gentilhomme était joué pour la première fois au château de  Chambord. Molière ayant été averti par la Montespan que le  Roi Soleil était de très mauvaise humeur ce soir-là, l’auteur décida de raccourcir sa pièce en supprimant trois scènes. La pièce ainsi tronquée ayant eu l’heur de plaire énormément à Sa Majesté, les scènes supprimées ne furent jamais rejouées par la troupe de Molière, instaurant une  tradition que la Comédie Française a respectée jusqu’à ce jour. Cette tradition sera interrompue à la saison prochaine où l’on verra enfin la pièce dans son intégralité. Voici les trois scènes en question :

 

Le bourgeois gentilhomme

Acte II – Scène III

Monsieur Jourdain, Maitre de Philosophie, Nicole

Monsieur Jourdain

— Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie.

Le Maître de Philosophie

—Qu’est-ce donc ? Qu’y a-t-il, Monsieur Jourdain ?

Monsieur Jourdain

—Voici : je sors tantôt du salon de Philaminte. J’y ai rencontré l’un de vos confrères, Monsieur Trissotin. Vous le connaissez très certainement ?

Le Maître de Philosophie

—Hélas, je le connais.

Monsieur Jourdain

—Cet homme semble fort savant. Il m’a entretenu toute une heure de la connaissance en général et en particulier, de ses avantages dans l’exercice des affaires et de son importance dans la pratique du beau monde. Quand je lui ai appris que la connaissance était justement l’objet de vos leçons hebdomadaires, il m’a félicité de mon choix car il a la plus haute opinion de vous.

Le Maître de Philosophie

—Ce Monsieur Trissotin est trop aimable.

Monsieur Jourdain

—Je puis vous assurer qu’il n’a pas tari d’éloges sur votre enseignement. Toutefois…

Le Maître de Philosophie

—Toutefois ?

Monsieur Jourdain

—Toutefois, il m’a suggéré, très modestement d’ailleurs, de compléter vos leçons avec des séances que je prendrais chez lui, par exemple chaque semaine, séances au cours desquelles il approfondirait pour moi les notions que vous n’auriez pas eu le temps de développer.

Le Maître de Philosophie

—Tiens donc !

Monsieur Jourdain

—Et que de cette manière… et que de cette manière… mais comment a-t-il posé la chose ? Ah oui ! C’est cela : “et que de cette manière je pourrais prendre conscience du risque de biais cognitif inhérent à un enseignement univoque”.

Le Maître de Philosophie

—Vraiment ? Il a dit cela ?

Monsieur Jourdain

—Comme j’ai l’honneur de vous le répéter, mot pour mot ! Mais je suis bien embarrassé.

Le Maître de Philosophie

—Et pourquoi donc, s’il vous plait ?

Monsieur Jourdain

—Mais parce que je n’ai pas compris un mot, justement, dans ce qu’il disait.

Le Maître de Philosophie

—C’est souvent le cas avec Trissotin. Vous auriez dû lui demander de s’expliquer.

Monsieur Jourdain

—Vous connaissez l’étendue de mes lacunes et la honte que j’en ressens. En lui posant la question, j’aurais étalé mon ignorance devant ses yeux et surtout devant ceux de Philaminte, qu’elle a fort beaux d’ailleurs, et dont vous savez qu’ils ne me laissent pas indifférent.

Le Maître de Philosophie

—Et ce mot que vous n’avez pas compris, quel est-il ?

Monsieur Jourdain

—En fait, ce n’est pas un mot mais deux qui échappent à mon entendement : “biais cognitif”. S’il vous plait, Monsieur le Philosophe, dites-moi, le biais cognitif, qu’est-ce que c’est que cette chose-là?

Le Maître de Philosophie

—Vous souvenez-vous de notre leçon de la semaine passée ?

Monsieur Jourdain

—Assurément, vous m’avez appris ce qu’était la prose.

Le Maître de Philosophie

—Eh bien, Monsieur Jourdain, le biais cognitif, c’est comme la prose : vous pratiquez cet art tous les jours, sans le vouloir, sans le savoir, sans vous en rendre compte, quand vous lisez la Gazette de France, le Mercure Galant ou la Mercuriale des Tapissiers, quand vous discutez avec les autres membres de votre guilde, quand vous instruisez Madame Jourdain des choses de ce monde ou votre fils de la conduite des affaires… De ce biais cognitif, vous êtes tantôt l’acteur, tantôt le spectateur, dans les salons, les auberges, les échoppes et même au sein de votre propre ménage.

Monsieur Jourdain

—Quelle merveille que tout cela, et comme je suis bien aise de vous avoir posé la question ! Ainsi donc, j’induis de votre réponse que je suis déjà familier de cette pratique. Vous m’en voyez fort content car voilà au moins une chose que je n’aurais pas à apprendre. Laissons donc cela s’il vous plait et passons à autre sujet. Vous savez que ma soif d’apprendre est immense comme le sont les domaines de mon ignorance. Enseignez-moi donc quelque exercice inconnu dans une discipline que j’ignore encore. Je vous laisse choisir le sujet. Qu’allez-vous m’apprendre aujourd’hui ?

Le Maître de Philosophie

­—Le biais cognitif !

Monsieur Jourdain

—Mais à quoi bon puisque je le pratique déjà couramment ? Vous l’avez dit vous-même. Allez, passons à autre chose, je vous prie.

Le Maître de Philosophie

—Holà, mon bon Monsieur ! Comme vous y allez ! Il est possible que vous pratiquiez cet art sinon en expert, du moins en habitué. Mais je faillirais à ma mission, je trahirais mon sacerdoce si je vous laissais persévérer dans cette voie.  Sachez, Monsieur, que le biais cognitif est le plus grand ennemi de la vérité scientifique. C’est la culture de l’approximation, l’affirmation de la certitude infondée, l’entre-soi de la connaissance, le lit de l’intolérance, le berceau de la bêtise, la prédilection des ignorants qui s’ignorent, le refus du progrès, le fin fond des …

Monsieur Jourdain

—N’en jetez plus, Monsieur le Philosophe, et dites-moi plutôt la vraie nature de ce monstre épouvantable.

Le Maître de Philosophie

— Le biais cognitif — qu’il ne faut pas confondre avec le niais cognitif, parfaitement incarné en la personne de ce triste sire de Trissotin — est un mécanisme de la pensée, un mécanisme pernicieux qui cause une déviation du jugement, de sorte que le jugement qui en résulte est dit “biaisé”.

Monsieur Jourdain

—Pourrais-je dire d’un tel jugement qu’il procède d’une pensée qui va de travers, de biais ?

Le Maître de Philosophie

—Parfaitement !

Monsieur Jourdain

—Et que toute opinion fondée sur ce jugement ne pourrait être que fausse et en faire passer l’auteur pour un sot ?

Le Maître de Philosophie

—Probablement !

Monsieur Jourdain

—Qu’il faut donc éviter comme la peste le biais cognitif ?

Le Maître de Philosophie

—Évidemment !

Monsieur Jourdain

—Et que moi qui pratique ce biais tous les jours, je suis donc un sot ?

Le Maître de Philosophie

—Assurément ! … Je veux dire, assurément pas…  parce que, comme disait Taquinus le Jeune : “Qusque tandem omnibus et diligentiam completis“, …bien entendu !

Monsieur Jourdain

—Bien entendu !

Le Maître de Philosophie

—Voilà, voilà, voilà…

Monsieur Jourdain

—Fort bien, mais maintenant dites m’en davantage sur ce biais cognitif. Apprenez-moi comment ce mécanisme peut agir sur la pensée d’un honnête homme au point de le rendre aussi stupide que mon cocher.

Le Maître de Philosophie

—Nous autres, Philosophes…

Monsieur Jourdain

—Ah que j’aime quand vous parlez ainsi ! Mais avant de poursuivre, laissez-moi mieux m’installer sur ces coussins et ordonner que l’on nous apporte une collation, car je sens que nous en aurons l’usage. Holà, Nicole ! Apporte-nous céans de quoi boire et nous restaurer tandis que mon Maître de Philosophie m’enseigne les choses de l’esprit. Poursuivez, maître, je vous prie !

Demain : Acte II Scène IV

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