Les trois premières fois (texte intégral)

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Ce texte a été publié par épisodes entre novembre 2021 et janvier 2022. Je fais le pari que vous l’avez déjà oublié. 


LES TROIS PREMIÈRES FOIS

Le diner s’était prolongé fort tard dans la nuit. D’abondantes volutes de fumées bleues et grises flottaient sous les poutres du plafond de l’auberge en enveloppant la roue de charrette qui, avec ses pauvres ampoules électriques, faisait office de lustre au-dessus de nos têtes. Depuis quelques instants, sans doute sous l’effet des mets et des vins que nous avions absorbés en quantité, nous étions tombés dans un silence méditatif qui contrastait avec la gaité et la vivacité des conversations que nous avions échangées jusque-là.

Franz Bauer, Bertram Fitzwarren et moi nous étions rencontrés pour la première fois quelques heures auparavant dans les bureaux de la Compagnie Maritime des Indes Orientales dont le Princesse des Mers devait appareiller dans la nuit pour Sidney via Singapour et Macassar.

Pour des raisons et des destinations différentes, chacun d’entre nous avait retenu une cabine sur le Princesse des Mers et nous avions lié connaissance en accomplissant les formalités d’embarquement. Compte tenu de la marée, le cargo ne pourrait quitter le port avant trois ou quatre heures du matin, et comme il n’était pas encore huit heures, nous avions largement le temps de faire plus ample connaissance. C’est ce que nous fîmes en dinant à l’Auberge des Hollandais.

Nous avons parlé de tout, de nos métiers, de nos aventures, de nos projets, de nos femmes, souvent, de nos enfants, parfois, des religions, de la vie et de la mort. Mais ce qui nous permit le mieux de nous connaitre les uns les autres, c’est lorsque Fitzwarren, à moins que ce n’ait été Bauer, proposa que chacun raconte une première fois.

— Une première fois ? avais-je demandé.

— Oui, avait dit Bauer à moins que ce n’ait été Fitzwarren, une première fois : la première fois que vous avez vu la mer, la première fois que vous avez embrassé une fille, que vous vous êtes battu, que vous avez fait l’amour… la première fois, une première fois

Et c’est Bauer, ça j’en suis certain, qui, le premier, avait raconté une première fois.  Voici ce qu’il nous avait confié :

La nuit des Roggenfelder

« Je devais avoir quinze ans quand je suis parti pour la première fois seul en vacances. Au printemps, j’avais présenté quelques symptômes alarmants et notre médecin y avait décelé les signes d’une primo-infection. Elle était, Dieu merci, sans gravité, mais il avait recommandé à mes parents de m’envoyer à la montagne pour un mois ou deux dès le prochain été.

C’est ainsi qu’en ce début de juillet 1913, je partais pour Sankt-Johann, petit bourg de moyenne montagne au creux du massif du Tegerberg. Pourquoi Sankt-Johann ? Il se trouve que c’était le lointain berceau de ma famille du côté de ma mère et que, sans y avoir de grand-oncle, de tante ou d’arrière-grand-mère qui y vive encore, il me restait là-haut quelques cousins et cousines éloignés.

C’est un de ces cousins, Anton, qui vint me chercher à la gare de Prinz. Nous ne nous étions jamais rencontrés mais il n’eut pas de mal à me reconnaitre : parmi les voyageurs qui descendaient sur le quai, j’étais seul à pouvoir répondre à la description que lui avait donnée sa mère : « Il a ton âge. Il doit être un peu plus grand que toi et je crois qu’il est plutôt blond. Pour le reste, tu le reconnaitras à ses vêtements et à ses bagages : il vient de la ville. »

C’est au moment où j’allais pour m’enquérir d’une voiture qui pourrait m’emmener jusqu’à Sankt-Johann que je vis venir vers moi un garçon qui me parut avoir dix-sept ou dix-huit ans. Il n’était pas très grand mais, à le voir avancer tranquillement à travers la foule, il donnait une impression de force physique. Il était blond et me souriait.

— Bonjour cousin, me dit-il en me tendant la main. Je suis Anton Reiter. Il parait que nous sommes cousins par les Haas. Je n’ai jamais vu un seul Haas de ma vie, mais c’est ce que ma mère m’a dit. Je suis chargé de te conduire à ton auberge. J’ai une voiture, là, dehors. C’est ça, tes bagages ?

La voiture, une charrette à deux roues, était attelée à une jument grise. Tout le temps qu’elle nous tira sur la route qui montait en lacets vers Sankt-Johann, Anton me raconta ce qu’allait être ma vie là-haut : je logerai à l’auberge Gruenberger, en plein cœur du bourg, mais avec une jolie vue sur la montagne. L’auberge était confortable et, d’après son père, la cuisine de Madame Gruenberger était la meilleure de la région. Il me dit surtout qu’à Sankt-Johann, il y avait un groupe de jeunes gens, garçons et filles, qui formaient une joyeuse bande. Il se faisait fort de m’y faire entrer. « Ils seront ravis d’accueillir parmi eux quelqu’un de la ville, tu verras. Mais, je dois t’avertir, tu seras le plus jeune. Il s’agira pour toi d’être à la hauteur. Tu n’es pas une mauviette, au moins ? »

Cette perspective d’être le benjamin et, de surcroît, l’unique citadin d’un groupe qu’à en juger d’après Anton j’imaginais être constitué de montagnards aguerris n’avait rien pour me tranquilliser, mais je l’assurai du contraire avec fermeté.

Satisfait de ma réponse, il m’informa des habitudes du groupe dont je serai membre dès demain.

— Nous sommes une douzaine, expliqua-t-il, quelques fois plus, quelques fois moins.   La plupart du temps, il y a presque autant de filles que de garçons, parfois un peu moins. C’est dommage. Nous nous connaissons tous depuis toujours. Pendant l’année, nous sommes pensionnaires à Prinz ou à Grundtz, et nous ne nous voyons qu’aux petites vacances ou pour les fêtes de famille, mais en été, quand nous nous retrouvons ici, nous ne nous quittons plus. Le matin, vers onze heures, c’est autour de la fontaine ou sous le préau de l’école que nous nous réunissons. On traine un peu, on chahute, on se raconte des blagues et surtout, on discute de ce qu’on fera l’après-midi. Quelquefois, on décide de partir en balade dans la montagne ou sur le plateau de Hirschteller, mais le plus souvent, nous allons nous baigner dans le Schwarzbach. C’est un torrent, à moins d’une heure de marche. Il y a un endroit formidable où on peut plonger, nager et se dorer au soleil. Parfois, quand on a réussi à se mettre d’accord la veille, on part dès le matin avec un pique-nique. D’autres jours, on prend deux ou trois voitures et on descend à Prinz. On se promène dans le parc ou on va à la fête foraine sur l’esplanade. Mais la plupart du temps, nous préférons rester dans la montagne. Tu verras, tu ne t’ennuieras pas.

Anton ne m’avait pas menti, et pendant les semaines qui suivirent, je ne m’ennuyai guère. J’eus à peine le temps de lire le premier chapitre de L’Éducation sentimentale, ce roman français que j’avais emporté et dont le titre trompeur m’avait fait croire que j’y apprendrais comment séduire les jeunes filles.

Depuis ce mois de juillet de mes quinze ans, j’ai connu bien des aventures, j’ai vu bien des pays et j’ai rencontré bien des gens, mais quand je regarde en arrière, je suis convaincu que c’est au cours de ce bel été dans le Tegerberg que j’ai commencé à apprendre à vivre avec les autres. Nos promenades en montagne, entrecoupées de pique-niques, de baignades dans le Schwarzbach et de siestes au soleil étaient souvent l’occasion de longues conversations sur la vie, l’amour, la guerre, les femmes, la religion, la mort. L’ouverture d’esprit, la tolérance, l’ingénuité et la franchise dont les membres de cette bande de Sankt-Johann faisaient preuve dans leurs discussions m’apprit non seulement à m’ouvrir aux idées des autres, mais aussi, et pour la première fois, à exposer librement mes propres opinions sans avoir à craindre l’ironie des contradicteurs.

Mais, en commençant ce récit, ce n’est pas de cette première fois que je voulais vous entretenir, mais d’une autre que je vais vous raconter maintenant.

Un matin, autour de la fontaine, il fût décidé que, le lendemain, nous ferions une grande balade jusqu’aux Roggenfelder. Les Roggenfelder, c’était un refuge à près de mille cinq cents mètres d’altitude.

— Il faudra marcher environ trois heures pour y arriver, me dit Anton, mais ce sera facile, pratiquement tout le temps sur des chemins forestiers. Pour les derniers trois cents mètres, nous suivrons un sentier un peu raide à flanc de montagne, mais si on fait un peu attention, c’est sans danger. Nous partirons d’ici demain à trois heures. Je crois que tout le monde viendra. Demande à l’auberge qu’on te prépare des sandwiches.

— Mais si nous partons aussi tard, cela veut dire que nous ne serons pas arrivés avant six heures du soir et qu’il faudra rentrer de nuit !

— Sauf si on la passe au refuge, mon petit vieux !

— On passera la nuit là-haut ? Mais les filles ? …

Jamais, au grand jamais, mes sœurs ou mes cousines n’accepteraient de dormir dans un refuge avec des garçons. Elles n’oseraient même pas y songer. D’ailleurs, leurs parents ne les y autoriseraient pas.

— Quoi, les filles ? s’étonna Anton. Elles viennent aussi bien sûr !

Certes, au cours de nos après-midi dans la campagne, il arrivait bien que quelques gestes amoureux s’échangent entre garçons et filles, mais cela restait délicat, léger, naturel et toujours au vu et au su des autres. Ces manifestations affectueuses, auxquelles, à mon grand regret, je ne participais pas, auraient certainement choqué mes parents mais pour moi, elles restaient dans la limite de ce que, moi, je jugeais être les convenances.

Mais, des garçons et des filles, toute une nuit dans une maison isolée, sans adulte, sans chaperon aucun, j’étais stupéfait que cela puisse être seulement envisagé. Comme je ne voulais pas passer pour pudibond, je dis seulement :

— Ah ? Eh bien tant mieux !

À ce point de mon récit, il faut que vous sachiez qu’à l’époque, l’adolescent que j’étais n’annonçait en rien l’homme mur que je suis devenu et que vous commencez à connaitre. Comme vous l’avez sans doute compris à m’écouter, à cette époque, j’étais plutôt réservé, timide même, et peu sociable. Je n’avais pas d’ami et donc pas de meilleur ami. Mes relations avec les garçons de mon âge demeuraient superficielles. Il faut savoir également qu’au début de ce siècle, dans les villes de mon pays, la séparation des sexes était partout strictement respectée et, qu’en dehors des fêtes de famille, il n’y avait, pour un garçon comme moi, que fort peu d’occasions de rencontrer des jeunes filles. C’est pourquoi, à l’exception de deux ou trois cousines, laides ou sans intérêt, je n’en connaissais aucune. D’ailleurs, en aurais-je rencontré, à supposer que j’eusse osé leur adresser la parole, je n’aurais pas su quoi leur dire.

Depuis quelques mois, sans l’avoir vraiment compris, j’avais atteint l’âge auquel s’éveille la sensualité et naissent ces premières pulsions qui vous vous poussent vers le sexe opposé en vous le faisant craindre tout à la fois. Les barrières dressées par la ville, la société bourgeoise et mon invincible timidité m’en avaient empêché jusque-là et j’en souffrais beaucoup. Alors, je me réfugiais dans la littérature, qui d’ailleurs ne faisait qu’enflammer davantage mes désirs imprécis d’adolescent.

Sachant cela, vous comprendrez mieux que mon arrivée dans ce milieu de jeunes campagnards, habitués depuis leur plus tendre enfance à se fréquenter librement sans distinction de sexe ni de classe sociale, avait constitué pour moi une révolution ou, plus précisément, une révélation : il était donc possible de passer du temps entre garçons et filles, librement, sans la présence des parents, sans que personne ne trouve à y redire ? On pouvait se baigner ensemble, rire ensemble, discuter de tout ensemble, se frôler et même s’embrasser sans honte ni gêne ? L’excursion projetée aux Roggenfelder tendait d’ailleurs à me prouver qu’on pouvait aller jusqu’à dormir ensemble.

Constatant cela, quelques jours après mon arrivée à Sankt-Johann, j’avais décidé de profiter de ce qui restait à courir de mon séjour pour lier connaissance — je ne trouvais pas d’autre mot pour définir ce que je n’arrivais à concevoir que vaguement — avec une fille ou, pourquoi pas, plusieurs.

Mais, de baignade en pique-nique, de balade en montagne en sieste au soleil, les jours avaient passé et rien de ce genre ne s’était produit. Je ne saurais pas comment m’y prendre, les après-midi était bien trop courtes pour entreprendre quoi que ce soit, les jeunes filles ne semblaient pas me prêter attention, au contraire elles paraissaient s’intéresser à un autre garçon… Autant de raisons que je me donnais pour ne rien tenter. Il fallait que cela cesse, il fallait que j’ose et cette excursion aux Roggenfelder en serait l’occasion.

Le jour dit, dès trois heures, nous étions treize autour de la fontaine, prêts à partir. Dans le groupe, il y avait deux filles que je n’avais jamais vues, et un garçon aussi. Tous étaient équipés pour la randonnée annoncée. Bien sûr, le citadin que j’étais n’avait ni sac à dos ni chaussures convenables, mais on m’en avait trouvé sans difficultés tant les armoires de ces régions abondent en ce genre d’équipement. En ce milieu d’après-midi, il faisait très chaud sur la place et si les garçons portaient des pantalons courts à la mode anglaise, par bienséance, les filles avaient dû se résoudre à mettre leurs éternelles jupes de laine bleu marine ou kaki qui leur cachaient les genoux.

Dès la sortie du bourg, nous quittâmes la route qui montait vers le col du Gornergrat pour prendre un de ces chemins qui permettaient aux bûcherons de descendre les grumes jusqu’à la scierie Kaufmann. La montée était douce et, dans l’ombre des grands pins, il faisait presque frais. Quelqu’un entonna un chant de marche, et tout le monde se mit à chanter, chanson après chanson. Parfois, jaillissait une grosse plaisanterie pleine de sous-entendus. Alors, les garçons riaient très fort et les filles baissaient la tête et se cachaient pour sourire ou même pouffer. Et puis le chemin devint plus raide, et quand nous sortîmes de la forêt, la chaleur nous fit taire. Penché en avant sous mon sac à dos, de temps en temps, je jetais un coup d’œil aux deux nouvelles. Elles avançaient côte à côte et parlaient sans cesse entre elles. Il y en avait une grande, trop grande, plus grande que moi, et une plus petite, jolie. Ce n’est pas que la plus grande ait été laide, mais elle n’était pas aussi jolie que la plus petite.

Au bout de trois heures de marche, après un dernier raidillon qui me cassa les jambes et le souffle, nous débouchâmes sur un plateau couvert d’herbes hautes et dorées qu’un léger vent faisait onduler devant nous. Au bout de cette prairie inattendue se dessinait une bâtisse en grosses pierres dont les lauzes luisaient sous le soleil déclinant : nous étions arrivés.

Les derniers cent mètres se firent presque en courant. Un homme nous accueillit à l’entrée. C’était Göran, me dit Anton, un vieux berger serbe à qui le bourgmestre avait confié la garde du refuge. Il nous assura que tout était prêt, les couchages, le bois pour le feu et l’eau potable. On trouverait dans le garde-manger des fromages de sa fabrication mais il n’avait pas eu le temps d’achever la réparation du toit. C’était ennuyeux, disait-il, parce que cette nuit, il y aurait de l’orage. Mais c’était bien aussi parce qu’il n’avait pas plu depuis si longtemps que bientôt, ses chèvres n’auraient plus rien à manger. Il nous confiait le refuge, car lui, il allait dormir plus haut dans la montagne avec son chien et son troupeau.

Le dortoir occupait la totalité du premier étage du refuge. On y accédait par une échelle de meunier et, quand on franchissait la trappe qui était ménagée dans le plancher, on était tout de suite saisi par la chaleur sèche qui y régnait. La salle était éclairée par deux petites fenêtres percées dans les pignons. Par l’une d’elles, les rayons du soleil couchant entraient, formant un faisceau peine incliné dans lequel gonflaient lentement les volutes de poussières que notre entrée en bousculade avait soulevées.

De part et d’autre d’une allée centrale, posées directement sur le plancher de bois gris clair, quatorze paillasses se faisaient face deux par deux, chacune séparée de ses voisines par une étroite ruelle. Lorsque j’arrivai enfin dans le dortoir, la plupart des garçons et des filles avaient déjà marqué leur territoire en jetant leur sac sur le couchage de leur choix. Devant moi, je voyais les deux filles nouvelles se diriger vers le fond de la grande salle où quelques matelas étaient encore vacants. Elles en choisirent deux côte à côte. Par chance, ceux qui les entouraient demeuraient également libres et je décidai de m’installer à côté de la plus petite des deux filles, la plus jolie. Mais, comme j’hésitai un instant sur la façon de m’y prendre, la sœur d’Anton, Lara, vint m’en empêcher en posant son sac à l’endroit que j’avais choisi. J’en fus réduit à faire trois pas de plus vers le fond et à jeter d’un air indifférent mon sac à côté de celui de la plus grande des deux filles ; la plus grande ; la moins jolie ; mais jolie assez quand même.

Chacun entreprit de déballer ses affaires. Tout en discutant avec son amie, ma voisine commença par sortir de son sac un épais chandail et ce qui devait être une chemise de nuit. Elle fit un rouleau de son lainage et le plaça là où bientôt elle poserait sa tête pour dormir. Elle déplia sa chemise de nuit et se mit à genoux pour l’étendre soigneusement sur le matelas. C’était une chemise en grosse toile écrue qui devait être rude à la peau. Les manches étaient serrées aux poignets et le col se fermait par une demi-douzaine de boutons en os. La chemise me parut tellement longue que j’imaginai qu’elle devait recouvrir la jeune fille au moins jusqu’aux chevilles. Enfin, elle sortit une sorte de grosse bourse en laine bigarrée dont je ne devinai pas l’usage. Elle la déposa sur le chandail roulé juste au-dessus du col de la chemise de nuit de sorte qu’on aurait dit qu’une immense poupée au visage violemment maquillé reposait sur sa couche les bras le long du corps. Tous ces préparatifs accomplis sans qu’elle m’ait jeté un seul coup d’œil, Tavia — j’avais appris son prénom en l’entendant apostrophée par Anton — se redressa pour suivre son amie vers la trappe.

De mon côté, pendant ce temps, la seule chose que j’avais sortie de mon sac, c’était mon édition de L’Éducation sentimentale que j’avais posée en évidence sur ma paillasse, tournée de telle sorte que le titre en soit lisible par Tavia et devienne le prétexte d’une première conversation. Elle ne s’en aperçut pas.

Je regardais la silhouette de la jeune fille s’enfoncer dans la trappe quand tout à coup, elle s’arrêta pour dénouer la masse brune de ses cheveux. Je les vis tomber lourdement dans son dos. L’instant d’après, dans ce geste si intime que l’on voit sur ces tableaux modernes qui représentent une femme à sa toilette, elle porta ses mains à sa nuque et noua ses cheveux dans un catogan. Et puis elle disparut totalement.

Je m’aperçus alors que je demeurais seul dans le dortoir. Je rangeai l’Éducation dans mon sac et sortis à mon tour en emportant mes sandwichs.

Dehors, il commençait à faire sombre. Le soleil était passé derrière la crête du Tegerberg mais il persistait à éclairer de rose le sommet du Gornergrat. Les filles étaient en train de rassembler les victuailles que chacun avait apportées. Je tentai de remettre les miennes à Tavia, mais dans l’agitation, je ne parvins pas à l’approcher et j’en fus réduit à les confier à Lara. Je rejoignis les garçons qui étaient occupés à dresser un feu de camp sur un espace empierré à quelque distance du refuge. L’animation était grande et l’atmosphère joyeuse. Elle le devint davantage encore quand Erich, le nouveau de la bande, revint du dortoir avec deux bouteilles de Grüner Veltliner et un flacon de Schnaps. On alluma le feu et, sur une table qu’on avait apportée de l’intérieur, on déposa les poulets, les pâtés, les saucisses, les sandwichs, les fromages, les fruits, les bouteilles et les verres. Chacun se servait à la table et venait prendre place dans le cercle qui s’était formé autour du feu. Je tentai plusieurs fois, mais sans succès, de m’asseoir à côté de Tavia qui restait indissociable de son amie. L’obscurité tomba au milieu des rires et des chansons. Tout à coup, Anton se leva. Comme par miracle, le silence se fit en un instant et, sans quitter des yeux les flammes qui dansaient devant lui, il se mit à dire un poème. C’était une des Chansons d’amour de Rilke. Je connaissais bien ce poème. C’était l’un de ceux que j’avais appris par cœur l’année passée dans l’espoir imprécis qu’un jour peut-être, je pourrai l’utiliser pour séduire une femme.  Quand Anton se tut, il resta un moment immobile, planté devant nous qui restions silencieux. Je glissai un regard vers Tavia pour m’apercevoir qu’elle contemplait Anton avec émotion. Au bout d’un instant, son regard descendit sur le feu puis s’éleva pour suivre les étincelles qui montaient vers le ciel et se perdaient dans un milliard d’étoiles. Lorsque son regard retomba sur terre, involontairement, il se posa sur moi et je vis deux larmes qui coulaient de ses yeux. Ils étaient noirs.

Quand Anton se rassit, ce fut le tour d’une fille de se lever. C’était Maria, l’amie d’Anton. Elle chuchota quelque chose à l’oreille de son voisin qui se retourna pour saisir sa guitare. Après qu’il eut plaqué deux ou trois accords, Maria se mit à chanter. C’était doux et gai à la fois. La guitare demeurait discrète et la voix de Maria était claire et pure, sans aucune de ces fioritures qui nuisent tant au naturel. Je reconnus de l’italien. Si de temps en temps je saisissais un mot ou un petit morceau de phrase, le sens général de la chanson m’échappait. Mais peu importait le sens, c’était magnifique et je sentais ma gorge se nouer.

Était-ce l’émotion qui naissait de cette soirée extraordinaire, était-ce la confiance qui s’était établie entre le groupe d’Anton et moi au cours des semaines passées, était-ce le verre de vin blanc que j’avais bu tout à l’heure sans plaisir, ou la présence de Tavia dont j’espérais encore attirer l’attention ou encore une heureuse combinaison de tout cela, je ne peux le dire aujourd’hui. Toujours est-il que quand Maria se fut rassise, je me dressai à mon tour. Et, sans oser regarder Tavia, je récitai — en français ! — À une passante.  J’avais appris ce poème comme j’avais choisi ceux de Rilke : pour plaire aux femmes. Et sur le moment, surtout après avoir entendu cette douce chanson italienne, j’étais persuadé que la belle langue française ajouterait encore à la séduction. Bien sûr, Tavia ne parlerait pas cette langue, bien sûr, elle ne comprendrait rien au poème, mais je pouvais espérer que la musique des mots de Baudelaire et toute l’intention que j’y avais mise lui ferait deviner que c’était pour elle que je l’avais fait.

Permettez-moi, mes amis, de vous dire ces deux derniers vers que je n’ai jamais oubliés et qui, encore aujourd’hui, me transportent de joie et de mélancolie :

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Après avoir prononcé ces derniers mots, modestement, je baissai les yeux et, comme inconsciemment, je me dirigeai vers Tavia pour tenter de m’asseoir à côté d’elle. Elle était serrée entre ses deux voisines, mais j’eus la joie de la voir se rapprocher de l’une d’elles pour me faire de la place. Le peu d’espace qu’elle m’avait ménagé fit que lorsque je m’assis, nos hanches puis nos épaules vinrent au contact. Elles le restèrent. J’étais en feu.

Pendant quelques instants, j’affectai de demeurer songeur, comme encore immergé dans la beauté du poème, et puis je me lançai :

— Tu as aimé le poème ? lui demandai-je, sans la regarder, les yeux dans le vague.

Oui, répondit-elle doucement.

Il me fallut deux secondes pour réaliser qu’elle m’avait dit oui en français. Déstabilisé, j’insistai :

— Tu l’as aimé ? Tu l’as compris ? Tu parles le français ?

Oui, oui et oui, confirma-t-elle, toujours en français.

Et puis, en allemand :

— Je ne le connaissais pas… mais il est très beau. C’est pour moi que tu l’as dit ?

Je ne répondis pas à sa question, mais je lui dis :

— Tu t’appelles Tavia, n’est-ce pas ?

— Et toi, ton nom est Franz. Tu es le cousin d’Anton. Tu habites à l’auberge et tu viens de Vienne pour te soigner parce que tu as été malade… Et tu rentres chez toi bientôt, dans une semaine.

A partir de ce moment, tout devint facile. Je me mis enfin à parler. Elle m’écoutait, me regardait, commentait brièvement, me posait les questions que j’aurais voulu qu’elle me pose. Je parlais, je parlais, je ne pouvais plus m’arrêter de parler. Je fus brillant, drôle, énigmatique, romantique, savant, surprenant tout à la fois. L’adolescent que j’étais croyait la séduire, mais c’était elle qui me séduisait. J’étais content de moi, aux anges.

Malgré l’heure, la nuit était encore douce et je lui proposai d’aller marcher sous la lune. Elle se leva sans rien dire, docile. Je me levais à mon tour et je lui pris la main. Elle me l’abandonna. Je l’entraînai loin du feu et du groupe en me disant que le moment était venu de l’embrasser. Elle marchait, silencieuse, et je ne savais plus que dire. Sans lâcher sa main, je la dépassai en me retournant et je m’arrêtai. J’étais face à elle. C’était maintenant qu’il fallait agir.

Mais la fille était grande et j’en vins à réaliser que ma bouche n’atteignait même pas la hauteur de son épaule. Il aurait alors fallu lui demander de se pencher, ou que je me dresse sur la pointe des pieds. Ce baiser que j’aurais voulu si spontané devenait tellement apprêté que le ridicule de la situation m’apparut et fit monter en moi une envie de rire qu’il fallait absolument que je réprime. Je fis alors une chose incroyable, une chose que je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire, une chose terrible, scandaleuse : tout en la regardant intensément dans les yeux, de ma main restée libre, je lui pris un sein et le serrai. Je fus surpris par sa douceur. Tandis qu’une tendre tiédeur gagnait la paume de ma main, je pensais que j’étais perdu : elle allait me gifler, ou crier, ou s’échapper pour courir jusqu’au refuge et me dénoncer à mes camarades horrifiés, je serais chassé sur le champ du refuge et de Sankt-Johann et je rentrerais chez mes parents couvert de honte…

— Non, Franz, dit Tavia en écartant doucement ma main de sa poitrine.

J’étais sauvé ! Elle n’allait pas me dénoncer… Et puis elle ajouta :

— Pas maintenant…

Pas maintenant ? Qu’est-ce que ça voulait dire pas maintenant ?

Pas maintenant, pas cette nuit, pas ici au milieu de tous nos camarades ? Pas maintenant, mais un autre jour, mais demain peut-être ?

Ou encore, pas maintenant, nous sommes, tu es bien trop jeune ?

Ou alors, pas maintenant, mais tout à l’heure, tout à l’heure, quand nous rentrerons au refuge et que nous nous allongerons côte à côte dans le dortoir ?

Je ne savais que penser. Pour cacher mon égarement, je fis semblant d’être fâché. Je lui lâchai la main, lui tournai le dos et regardai loin devant moi. Du dos de ses doigts, elle frôla ma nuque. Je frissonnai. Et maintenant, que fallait-il faire ? Les idées se bousculaient dans ma tête. Un instant, je rêvais même de la renverser sur l’herbe, de l’embrasser passionnément, de la caresser follement…

Un grondement lointain vint interrompre mon rêve. L’air était immobile, la lune et les étoiles avaient disparu. Devant nous, l’obscurité était totale. Tavia me dit, tendue :

— Le tonnerre… Il faut rentrer… vite… j’ai peur de l’orage…

Derrière nous, à une centaine de mètres, on n’apercevait que le rectangle de la porte du refuge, faiblement éclairé. 
Un nouveau roulement de tonnerre se fit entendre, plus prolongé mais peut-être plus lointain. Sans attendre qu’il s’éteigne, Tavia saisit ma main et commença à me tirer vers la lumière. Je la suivis. Autour du feu de camp qui achevait de mourir, il n’y avait plus personne, et dans la salle du bas du refuge, pas davantage. Mais quelqu’un avait laissé deux ou trois chandelles allumées plantées dans une assiette.

Un nouveau coup de tonnerre, plus proche cette fois-ci, fit s’arrêter Tavia, figée sous la trappe qui menait au dortoir. Sitôt que le grondement cessa, elle se précipita sur l’échelle de meunier en me tirant derrière elle.

Le silence et l’obscurité régnaient dans le dortoir. Je me demandai où était tout le monde. Tavia m’entrainait toujours dans son sillage vers le fond de la salle où devaient se trouver nos paillasses mais, après trois ou quatre pas, je trébuchai sur une paire de jambes. Tandis que jaillissaient des protestations et des rires des quatre coins du dortoir, je m’affalais en travers d’une paillasse. Elle était occupée.

— Bonsoir, Franz, et surtout, bonne nuit ! dit la voix d’Anton.

Et puis aussitôt, d’un autre coin de la pièce, une voix anonyme et joyeuse s’éleva :

— Et à toi aussi, Tavia ! Bonne nuit !

Au milieu des rires que l’apostrophe avait déclenchés, maintenant que toute la bande était au courant de notre retour d’escapade, je ne gardais plus beaucoup d’espoir de pouvoir m’allonger à côté de Tavia. Pourtant, dans le noir, je sentis sa main qui m’aidait à me relever et me guidait fermement vers nos couchettes voisines. Quand je la sentis s’étendre sur sa paillasse, je repris un peu confiance et, me mettant à genoux sur le bord du matelas, je me penchais vers elle…

C’est alors qu’une violente lueur blanchâtre éclaira le dortoir. Tout m’apparut d’un coup : le visage de Tavia, et à coté, le profil de sa voisine qui fixait le plafond de ses yeux écarquillés, et au-delà, les silhouettes enlacées de Lisa et d’Erich. Il y avait aussi celle d’un garçon debout, nu, figé dans sa traversée de l’allée centrale vers une autre paillasse. Je vis également deux ou trois corps allongés, appuyés sur leurs coudes, leurs visages tournés vers moi. Au bout d’un temps interminable, moins de deux secondes sans doute, l’obscurité revint en même temps qu’un énorme et bref craquement venait déchirer mes oreilles. Je sursautai au point de retomber assis sur ma propre couchette. Tandis qu’abasourdi, je me relevais, des cris jaillissaient d’ici ou là, des cris de surprise, des cris de joie et des cris de terreur.

À partir de ce moment, il ne fut plus question pour moi de tenter d’embrasser Tavia ni même de m’allonger chastement à côté d’elle. Elle s’était entièrement dissimulée sous sa couverture, et quand j’essayai de là toucher, je la sentis tendue comme un arc. Je me résignai enfin et m’allongeai de l’autre côté de la ruelle pour attendre le prochain coup du ciel.

Beaucoup plus tard, quand le ciel se fut enfin calmé, on m’expliqua que ce phénomène était fréquent de ce côté du Tegerberg : les nuages chargés d’électricité qui venaient d’Italie étaient poussés par le vent jusque contre le flanc du Gornergrat qu’ils ne pouvaient franchir à cause de son altitude. Et ils restaient là, bloqués, à s’acharner sur le plateau des Roggenfelder jusqu’à épuisement de leur charge électrostatique.

C’était la première fois que je vivais un orage en montagne. Jusque-là, je n’avais connu que quelques éclairs au-dessus des toits de notre quartier en ville ou quelques bourrasques orageuses sur notre maison de l’Hauptgraben. Plus tard, je connus aussi quelques gros orages en mer, mais rien de comparable à ce que je vécus cette nuit-là. Si un orage à la ville, ou même à la campagne, peut effrayer quelques enfants, la plupart du temps, il prévient : il commence par gronder au loin avant de se rapprocher lentement, précédé par le vent et suivi par la pluie. En mer, quand un orage est effrayant, c’est surtout par la tempête qui parfois l’accompagne, par les vagues qu’il soulève. Mais j’ai rarement vu quelque chose de plus impressionnant qu’un orage en montagne. À la montagne, l’éclair ne prévient pas, il vous aveugle, il vous claque directement dans les oreilles, il vous déchire les tympans, il vous fait vibrer les côtes et le sternum, il vous coupe le souffle, il vous ramène à votre petite dimension… À la montagne, son effet tonitruant est multiplié par l’écho que vous renvoient violemment les aplombs rocheux. Rien qu’avec sa lumière, l’éclair vous casse les vitres, avec sa pointe il fend les rochers et avec son souffle, il met le feu aux arbres. Un orage en montagne, vous savez, c’est terrible !

Cette nuit-là, il se déchaîna au-dessus de nos têtes pendant d’interminables heures. Les éclairs se succédaient, plus lumineux, plus longs les uns que les autres. Les coups de tonnerre les suivaient de si près que leur vacarme était presque continu. Parfois, les éléments semblaient se calmer un peu et entre deux terribles craquements, on entendait le bruit de la pluie qui tombait sur le toit. C’était comme des graviers qui frappaient les lauzes. Ensuite, l’orage reprenait de la vigueur, et le gigantesque carnaval recommençait.

Mais tout finit par se calmer, les éclairs disparurent, le tonnerre s’éloigna et peu après la pluie cessa. Une faible lueur grise apparut à l’une des fenêtres : c’était l’aurore, c’était fini. Je m’endormis…

Et voilà, mes chers amis, je vous ai raconté mon premier orage en montagne, sans doute le plus beau que j’ai jamais vécu. »

Ayant dit ces mots, Franz se renversa dans son fauteuil, souffla la fumée de son cigare vers le lustre et resta silencieux, à regarder les volutes bleues rejoindre paresseusement le brouillard qui baignait le haut de la salle.

Fitzwarren et moi nous regardâmes, chacun levant un sourcil interrogatif.

— Quoi ! C’est tout ? demanda Fitzwarren d’un ton incrédule.

— Eh bien, oui, c’est tout, répondit Bauer avec l’innocence de l’agneau. Comme promis, je vous ai raconté une première fois, la première fois que j’ai vécu un orage en montagne.

— Vous êtes un farceur, cher ami. Ce n’est évidemment pas ce que nous attendions de vous. N’est-ce pas, Bertram ? Vous êtes d’accord avec moi ? Ce n’est pas du tout ce que nous attendions, répétai-je.

— Écoutez, Franz, précisa Fitzwarren, nous n’avons pas patienté sans vous interrompre pendant tout une heure pour nous entendre décrire un phénomène naturel tout ce qu’il y a de banal.

— Mais, demanda Bauer d’un air innocent, à quoi vous attendiez-vous donc ?

— Eh bien, nous aurions aimé savoir si… enfin, si cette jeune fille, Tavia… si vous… si elle… Ah, demandez-lui, mon cher ! Moi, je ne trouve pas les mots !

Mais Fitzwarren paraissait tout aussi embarrassé que moi. Alors Bauer reprit d’un air digne :

— Inutile de préciser, mes bons messieurs ! J’ai parfaitement compris ce que vous auriez souhaité entendre. Vous auriez aimé que je vous dise si, cette nuit-là, Tavia avait été ma première fois. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Évidemment, c’est cela ! répondis-je avec un peu trop de vivacité. C’est bien naturel, quand même ! Après tout, nous sommes entre hommes ! Et il serait de bon ton qu’après nous avoir fait languir en nous rapportant tous ces détails superflus sur votre séjour en montagne, vos pulsions d’adolescent, votre approche de la jeune fille et ses réactions en retour, vous nous racontiez enfin ce qui s’est réellement passé entre Tavia et vous pendant ou après ce malheureux orage.

— Et sachez que les détails ne nous font pas peur, ajouta l’Anglais.

Alors Bauer prit un temps pour écarter les verres qui se trouvaient devant lui. Puis, posant ses avant-bras sur la table et joignant les mains, il se pencha en avant et, tout en nous regardant avec intensité, il dit :

— Messieurs, j’ai beau ne pas être sujet de Sa Majesté le roi Georges V, je me flatte néanmoins d’être un gentleman. A part le fait que le nom de cette jeune fille n’était pas réellement Tavia, vous n’apprendrez rien de plus de ma bouche de ce qui s’est finalement passé entre elle et moi.

Puis il se renversa à nouveau dans son siège pour fouiller dans son gilet et en extraire un autre cigare. Quand il l’alluma, je crus voir dans son œil à demi fermé comme une petite lueur d’amusement. Mais ce devait être le reflet de la flamme de l’allumette.

*

À mesure qu’avançait le récit de cette nuit agitée en montagne, je n’avais pas été sans remarquer que des clients de l’auberge, de plus en plus nombreux, s’étaient approchés de notre table, certains allant même jusqu’à tirer des tabourets et des fauteuils jusqu’à nous pour mieux entendre les aventures du jeune Franz et tandis qu’il racontait, tous se taisaient en fumant la pipe ou le cigare et en buvant des bocks.  Quand on en arriva au refus du conteur de révéler la réalité de ses relations avec la jeune fille, il y eut dans l’assistance un brouhaha général de déception. J’entendis même un homme lancer avec un fort accent wallon :

— Ah ben merci brâmint ! Ça valait pas de rawarder si longtemps, une fois !

L’assemblée se dispersa, et comme la nuit avait bien avancé, les badauds commencèrent à quitter l’établissement pour le brouillard du quai.

Bauer prit alors la parole.

— Messieurs, malgré votre air dépité, je pense que vous voudrez bien considérer que j’ai largement tenu ma promesse de vous raconter une première fois. Maintenant, c’est à votre tour ! Alors ? Qui s’y colle ? Vous, François ? Ou bien vous, Bertie ? J’attends…

C’est avec soulagement que j’entendis Fitzwarren déclarer :

— Eh bien, si François le permet, je vais prendre la suite et vous raconter une de mes premières fois.

A ces mots, et sans qu’on le lui demande, le patron de l’auberge vint poser devant nous  quatre chopes de bière, tira un fauteuil à lui et s’installa confortablement à notre table.

— C’est aux frais de la maison, précisa-t-il.

Puis il alluma un cigare et se tut pour laisser Bertram commencer son histoire :

— Elle m’est arrivée une nuit, à Amsterdam. La voici : 

2 – La nuit d’Amsterdam

Au cours de la dernière année où j’eus le privilège de passer le temps à Eton, j’organisai un court voyage à Amsterdam avec quelques amis. Si, comme je l’avais susurré à ma richissime tante Buffy alors que je lui demandai de bien vouloir être le Mécène de notre expédition, notre but officiel était de nous imprégner de peinture flamande, je peux bien avouer aujourd’hui que ce qui nous attirait surtout dans cette ville, c’était son caractère cosmopolite, libertaire  et même canaille  que l’on nous vantait partout, en bref, tout ce qui faisait cruellement défaut à Londres, à Windsor, et encore bien davantage à Eton où nous passions le plus sombre de notre temps.

J’avais soigneusement choisi les camarades, tous Etoniens, qui devaient m’accompagner. Il y avait Thomas Emil Sandford-Beaufort, dit Tootsie, Augustus Daubeny-Pritchard, que tout le monde appelait Gussie, Peter Asbott, qui détestait être confondu avec Peter Ascott, également Etonien, mais boursier, seulement. Et, surtout, il y avait Alexander Caesar Blackson-Booth, dit Al Capone, l’homme le plus recherché par l’administration du collège, celui-là même qui, parmi tant d’autres forfaits, avait peint en rouge la statue du Duc de Wellington à l’occasion de la cérémonie de fin d’année, rassemblé un troupeau de soixante moutons dans la cour d’honneur un jour de visite du premier ministre Lloyd George et, un vingt-quatre décembre, branché l’alarme d’incendie de l’internat sur le carillon de La Chapelle du collège afin, disait-il, de faire respecter l’Esprit de Noël par les Sapeurs-Pompiers de Windsor. Et puis, il y avait moi, Bertram Willoughby Fitzwarren, à l’époque Fritz pour les intimes, mais vous comprendrez que, depuis la guerre, je préfère qu’on m’appelle Bertie, peu doué pour le latin, le français et les mathématiques, mais honorable au 100 mètres-haies et tout à fait remarquable dans les concours de Yoyo.

C’est dans ma voiture que nous nous rendîmes d’Eton à Harwich où nous prîmes le bateau vers les Pays-Bas. À bord, je fus tellement malade qu’une fois arrivé à terre, je jurai de rentrer en train, dussé-je pour cela traverser la moitié de la France. Quand Tootsie me fit remarquer qu’il faudrait commencer par la Belgique et que la liaison ferroviaire terrestre entre la France et l’Angleterre n’existait pas encore, je lui rétorquai : « Eh bien, dans ce cas, j’attendrai ! »

À Rotterdam, nous retrouvâmes mon cousin Johan van der Owersloot, connu sous le nom de Johan, car les diminutifs sont peu en usage en Hollande, ce qui est étonnant quand on sait la petite taille de ce pays. Johan nous conduisit jusqu’à Amsterdam, où il nous installa dans la garçonnière de l’un de ses amis qui venait d’être envoyé par ses parents en Italie pour y réfléchir pendant au moins deux ans.

Il se trouve que la garçonnière en question était un bateau à fond plat peu commode, sorte de péniche de mer ayant transporté Dieu sait quoi et plus encore entre l’Angleterre et le Continent à l’heureux temps de la Reine Victoria et de la marine en bois. Comme il n’y avait que trois chambres, je dus partager la mienne avec Al Capone. C’était plutôt contrariant mais, comme aurait dit mon oncle Ignatus, ce vieux crouton : « À l’étranger comme à l’étranger ! », ou quelque chose d’approchant. En contrepartie de son exiguïté et de son relatif éloignement du Rijsk Museum, la péniche présentait le considérable avantage d’être au mouillage sur le Herengracht, le Canal des Seigneurs, à un jet de pierre des bars, restaurants et principaux lieux de plaisir de la Venise du Nord.

Sous la houlette de mon cousin Johan, notre première soirée fut tout d’abord consacrée aux bars du quartier et de ses environs. Nous passâmes le temps agréablement à découvrir toutes les sortes de Jenever qu’ils pouvaient détenir. En fait, cet alcool est une espèce de gin en plus rudimentaire mais peut-être encore plus stimulant pour l’esprit. Je me rappelle une discussion d’assez bonne tenue entre Johan et Tootsie, le premier assurant que c’est le Jenever qui avait donné naissance à notre gin, et le second refusant de l’admettre. Bientôt, deux partis s’étaient formés derrière les protagonistes et, avec le nombre de leurs adhérents, le ton était monté au point que le tenancier nous avait prié d’aller terminer notre colloque sur le quai, parce qu’à Amsterdam, quand on sort de quelque part, c’est toujours pour arriver sur un quai. C’est du moins le souvenir que j’en ai gardé.

Quand ce fut l’heure de nous restaurer, Johan nous conduisit dans un restaurant du port et tint à nous faire goûter au stamppot, un mélange de purée de pomme de terre, d’épinards, de saucisses et de plusieurs autres choses que je ne pus identifier. Je trouvais le stamppot assez écœurant, mais arrosé de suffisamment de bière, ça pouvait aller.

Johan nous annonça alors que si nous voulions assister au lever du soleil sur le petit port de Marken, il serait bientôt temps de rejoindre sa voiture. « Marken, nous dit-il, c’est un charmant petit port de pêche, sur une île, à une douzaine de miles d’ici. Célèbre pour ses maisons peintes, ses costumes traditionnels et son lever de soleil, Marken est incontournable ! » Mais au mot “île“, j’associai aussitôt le mot “bateau” et au mot “bateau” les mots “mal de mer“. Je refusai  illico d’embarquer pour une nouvelle aventure maritime.

— Mais cette île est sur un lac, objecta Johan ! Et toute proche de la côte !

Comme je restai coi, Gussie, qui ne tenait pas plus que moi admirer au petit matin des baraques en bois peint au bord de l’eau, vint à mon secours en déclamant avec une emphase dont je lui suis encore reconnaissant :

— Proche de la côte ? Sur un lac ? Deux raisons pour ne pas y aller ! Car nous autres, Anglais, choisirons toujours le grand large !

Le stamppot persistant à rappeler sa présence et la brume éthylique commençant à estomper les contours de notre environnement, j’émis l’idée d’une petite marche digestive, suggestion qui fut accueillie avec d’autant plus d’enthousiasme que le grand large était momentanément hors d’atteinte.

C’est dans le sillage de notre guide indigène que notre petite escadre entrepris de tirer un bord vers un quartier dont Johan m’indiqua le nom :  Les Remparts, soit, en dialecte amsterdamer : De Wallen.

— On dit aussi le Quartier Rouge, ajouta Johan.

— À cause de la couleur de ses immeubles en briques, naturellement, crus-je malin de préciser.

— Naturellement, confirma Johan.

Je ne tardai pas à remarquer une chose étrange : la rue que nous parcourions était déserte et peu attrayante, mais chaque immeuble qui la bordait possédait une vitrine comme si elle avait été l’artère la plus commerçante d’Amsterdam. Chose plus étrange encore, dans la plupart des vitrines, assise dans un fauteuil ou à demi allongée sur un canapé, une femme, peu habillée mais de couleurs vives, était occupée à coudre, à tricoter ou à repasser. On aurait dit des dames en tenue d’intérieur travaillant pour la prochaine kermesse de la paroisse de Maidenhead. D’autres, moins nombreuses, lisaient, buvaient du thé ou arrangeaient leurs cheveux, le tout dans une douce lumière aux couleurs chaudes. Quant aux vitrines inoccupées, elles étaient occultées par un rideau, presque toujours de couleur rouge sombre.

Blackson-Booth me rejoignit et me poussa du coude d’un air goguenard.

— Dites-moi, Fitzwarren, avez-vous compris pourquoi ce Quartier Rouge se nomme ainsi ?

— C’est amusant que tu me poses cette question, Al, car à l’instant, j’hésitais entre une référence à la couleur des briques ou à celle de ces rideaux… Qu’en penses-tu ?

—Mon petit Fritz, tu seras toujours un enfant de chœur ! me dit-il d’un air accablé.

Et il m’abandonna pour entamer une conversation par signes avec l’une des dames patronnesses. Je repris ma progression dans la rue aux côtés de Johan à qui je demandai :

— Et ces portes closes, là, celles qui sont surmontées d’une lanterne rouge, qu’est-ce que c’est ? C’est sans doute aussi à la couleur de ses lanternes que l’on doit le nom du quartier…

— On peut le dire, cher cousin, on peut le dire. Ces petits immeubles à lanternes sont en quelque sorte les maisons-mère de ces travailleuses.

Sur ce, Johan commença un long exposé assez technique sur le fonctionnement des commerces de la rue. Ce fut très vite ennuyeux. Je cessai de l’écouter et tandis qu’il continuait à discourir, je m’intéressai aux ouvrages sur lesquels travaillaient ces dames. C’était souvent des sortes d’écharpes, généralement orange, la couleur nationale. Mais je pus remarquer quelques tricots plus compliqués, comme des brassières, des chaussons ou des bonnets pour bébé. Or, il y avait un bon mois que cette bonne vieille Cookie Bolton-Glossop avait mis au monde un bébé, dont je ne savais toujours pas de quelle couleur ni de quel sexe il était. Je me dis que ce serait à la fois une bonne idée et une bonne action que de rapporter un de ces tricots à la petite chose vagissante.

J’allais demander à Johan où se trouvait le bureau de vente de l’œuvre charitable et quelles en étaient les heures d’ouverture quand, brusquement, une cavalcade se fit entendre derrière nous. C’étaient Al, Peter et Gussie qui nous dépassaient en courant. Un peu plus loin, ils se précipitèrent en se bousculant vers l’une de ces portes à lanterne et se mirent à tirer frénétiquement sur la chainette, comme s’ils exigeaient, et de toute urgence, qu’on les fasse entrer dans l’établissement. Mais, sans attendre qu’on leur ouvre, ils s’enfuirent un peu plus loin en s’esclaffant pour renouveler leur plaisanterie sous une autre lanterne.

— Ils ont dû faire ça depuis le début de la rue, dit Johan. Tu vas voir qu’ils vont finir par s’attirer des ennuis.

— Ce comportement est tout à fait infantile. Je n’aurais jamais cru Daubeny-Pritchard capable de telles gamineries !

Et Johan et moi continuâmes notre chemin en discourant sur l’inconscience de la jeunesse, tandis que nos trois plaisantins disparaissaient dans une rue perpendiculaire.

C’est à peu près à cet instant que, sortant de la porte à lanterne qui était à notre hauteur et qui avait été sollicitée par nos camarades quelques instants plus tôt, apparut un homme manifestant tous les signes d’une grande contrariété et d’un vif désir de nous en faire part. L’homme portait un maillot de corps sans manche, d’un gris assez terne, à moitié rentré dans un large pantalon de laine noire, lequel était suspendu à de trop longues bretelles rouges. Il était nu-pieds dans cette sorte de savates que l’on rencontre au Maroc, si on accepte de s’aventurer là-bas, bien sûr. Son crâne était proche de la totale calvitie, et ses joues mal rasées. Pas un gentleman, assurément.

Il traversa la rue à grands pas pour venir jusqu’à nous et nous souffler très fort dans la figure des mots que je ne compris pas. Comme il y avait toutes chances pour que ce soit du hollandais, je me retournai vers Johan pour lui demander de m’éclairer sur les desiderata du bonhomme, mais tout ce que je vis de Johan, c’était son dos qui s’éloignait de la scène à grandes enjambées. Je ne disposai donc plus d’interprète.

C’est très agaçant ces pays où les gens ne parlent pas anglais, d’autant plus qu’il me paraissait de plus en plus urgent d’établir une communication avec l’indigène. C’est alors que je me souvins du précepte de ma tante Buffy, cette vieille chouette, selon lequel, à l’étranger, pour que l’on vous comprenne, il suffit de parler fort, lentement et en articulant exagérément. Je tentai aussitôt de l’appliquer :

JE – NE – PAR – LE – PAS – VOTRE – LAN – GUE —— AB – SO – LUMENT – DÉ – SO – LÉ —— JE – SUIS – AN – GLAIS – VOYEZ – VOUS.

Mes efforts ne furent pas récompensés. En effet, l’énergumène, car c’en était un, loin de se rendre à mes arguments en se retirant avec des excuses, se mit à vociférer dans ce dialecte qui me demeurait incompréhensible dans ses détails mais dont le sens général m’apparaissait maintenant clairement grâce au ton dans lequel ils étaient proférés : l’homme voulait m’occire définitivement. Joignant le geste à la parole, il me poussa violemment en arrière de ses deux mains appliquées sur mes épaules. Sous le choc, mon canotier tomba sur le sol tandis que je faisais deux pas en arrière, écrasant du même coup le bon vieux couvre-chef que j’avais réussi à conserver pratiquement intact depuis ma première année à Eton.

Mes amis, vous ne me connaissez que de fraiche date, mais je vous prie de me croire quand je dis que je suis connu à Eton, Mayfair et Kensington pour avoir un esprit conciliant, une paisible nature et un doux caractère. Mais, comme disait mon aïeul Rupert Fitzwarren, troisième comte de Shrewsbury, quand on lui proposait de reprendre pour la troisième fois du Christmas pudding : « Trop, c’est trop ! » Lorsque je constatai la ruine de mon canotier, le sang des Fitzwarren ne fit qu’un tour dans les veines du jeune Bertram : je posai ma canne sur le sol, enlevai ma veste, la pliai et la posai à côté de la canne, puis, je me redressai et me mis en garde selon les conseils de mon professeur de boxe à Eton et les règles du Marquis de Queensbury : souple sur les jambes, le genou gauche légèrement plié, en appui sur la jambe droite, je fis face à l’adversaire, le poing gauche en avant à la hauteur de son visage et le poing droit à toucher le bout de mon nez, le menton levé, le regard vif et droit pointé sur le front de l’adversaire, et je me mis à sautiller élégamment devant lui. L’homme parut un instant décontenancé : il s’était tu pour m’observer tandis que j’effectuais mes préparatifs et gardait bêtement les bras le long du corps. Je reconnais aujourd’hui que ce ne fut pas très fair-play : je profitai de sa contemplation pour le toucher à la joue gauche d’une droite fulgurante mais dont je réalisai plus tard que j’aurais dû l’appuyer davantage. Il faut comprendre que je ne voulais pas abuser de ma supériorité technique. Après tout, ce n’était qu’un coup de semonce dont le but était d’amener mon agresseur à résipiscence.

Si le crochet qu’il venait de recevoir ne l’avait pas fait bouger d’un cil, il le fit au moins sortir de sa rêverie : La brute se mit en branle et me porta trois coups. Le premier atteignit mon nez dont un léger craquement m’inquiéta quelque peu : le profil aristocratique que j’avais hérité de la longue lignée des comtes de Shrewsbury allait-il être définitivement compromis ? Le deuxième coup mit fin à mon inquiétude, non pas qu’il m’ait rassuré sur la permanence du profil Fitzwarren, mais sitôt que je l’eus reçu sur l’oreille gauche, je ne pensai plus à autre chose qu’à la locomotive hurlante qui venait d’entrer dans mon cerveau. Quant au troisième coup, il me fit oublier tout le reste, car l’ayant reçu, j’imagine, sur le haut du crâne, je tombai au sol dans un demi-sommeil qui me permit tout juste de voir la silhouette confuse de mon vainqueur s’éloigner en grommelant des onomatopées satisfaites. Ensuite, je rampai jusqu’à mon veston qui, tel un oreiller fidèle, m’attendait plié sur le sol. J’y posai délicatement la tête et m’endormis pour de bon.

Voilà, mes chers amis, cette première fois que je voulais vous raconter. Bien sûr, des peignées entre camarades dans les couloirs de l’internat, j’en avais connu plus d’une. Je me souviens aussi d’un jour où, à l’âge de onze ans, alors que je me promenais seul dans la campagne du Shropshire avec Barrymore, mon chien Cavalier King Charles, j’avais été pris à parti par une bande de jeunes paysans de mon âge. Mais jamais encore en tant que jeune gentleman, je n’avais eu à me battre d’homme à homme contre un adversaire probablement ignare mais déterminé, et dans un quartier dont je compris plus tard la spécialité. Ce fut donc ma première fois, ma première bagarre.

Nous nous tûmes pendant quelques instants, faisant de ce silence une sorte de conclusion au récit de notre ami. Je finis par reprendre la parole pour remarquer :

— C’est donc à cette première fois, Bertram, que vous devez cette légère déviation de l’arête de votre nez ?

— C’est exact, répondit-il sobrement.

Ce fut au tour de Bauer d’intervenir :

— Tout cela est bel et bon, mon cher, mais dites-moi, nous vous avons laissé inconscient sur le pavé d’une rue chaude d’un quartier mal famé d’Amsterdam, abandonné par votre cousin et vos amis collégiens. Que s’est-il passé ensuite ?

— Ensuite ? Oh, rien de bien important, répondit Fitzwarren. Je me suis réveillé dans un hôpital sous la surveillance d’une jolie infirmière, Alicia. Nous nous sommes mariés quatre mois plus tard. Nous avons un Terrier Jack Russel du nom de Snoopy, et trois enfants.

*

Aux derniers mots de Fitzwarren, Bauer avait éclaté de rire.

— Ah ! Bertram Willoughby ! Assurément, vous êtes anglais ! Understatement ! C’est bien le mot que l’on utilise chez vous, n’est-ce pas ? Une vie d’adulte en trois courtes phrases, il n’y a que vous pour faire ça !

— Mais, Franz, objecta Fitzwarren innocemment, que vouliez-vous que je vous dise de plus ? Tout ce que je m’étais engagé à raconter, c’était une première fois, et je l’ai fait avec sincérité. Vous détailler ce qui m’est arrivé par la suite serait hors sujet… J’en ai déjà beaucoup dit en vous parlant de Snoopy et d’Alicia. D’ailleurs, je suis sûr qu’elle trouverait ces confidences choquantes et indignes d’un gentleman, et si elle avait été parmi nous ce soir, jamais je ne me serais pas permis d’évoquer devant elle les vitrines des rues chaudes d’Amsterdam.

— Mais je ne désespère pas d’en apprendre bientôt davantage, mon cher Bertram, répondit Bauer. Nous avons devant nous près de deux mois de voyage, je crois bien…

— Soixante-trois jours exactement, si Dieu le veut, précisa Fitzwarren.

Le silence retomba autour de la table, chacun réfléchissant à la morne perspective des longs jours qui nous attendaient. Au bout de quelques instants, l’aubergiste se manifesta.

— Bon, eh bien maintenant ? s’impatienta-t-il. Est-ce que ce ne serait pas au tour du Français de parler ? Je crois bien, non ?

— Je le crains, répondis-je, gêné, je le crains. Mais, voyez-vous, je suis très embarrassé… vraiment, je ne crois pas que je…

Mais notre hôte ne me laissa pas finir ma phrase :

— Parfait ! dit-il en se levant de son siège. Puisque nous sommes tous d’accord, laissez-moi juste le temps de renouveler les bocks ! Je reviens de suite !

À mi-chemin de l’arrière-salle, sans se retourner, il lança :

— Et surtout, ne commencez pas sans moi, hein !

Il n’y avait plus que nous trois dans la salle. Fitzwarren et Bauer affectaient de croire que l’intervention du bonhomme avait vaincu mes réticences et faisaient mine d’attendre paisiblement le début de mon récit. L’Autrichien s’occupait à la préparation minutieuse d’un nouveau cigare tandis que l’Anglais feuilletait négligemment ses documents de voyage. Comment pourrais-je résister à une telle pression ?

J’avais trouvé charmant le récit de Bauer, tout empreint de cette pureté, de cette célébration naïve de la beauté de la nature et de la jeunesse que l’on trouve dans ces petits romans d’initiation germaniques où des adolescents blonds et déliés nagent dans les eaux transparentes des lacs de montagne. Il nous avait ramené avec délicatesse et pudeur à cette période troublée de notre adolescence où les mystères qui entouraient les jeunes filles nous attiraient et nous effrayaient tout à la fois.

De la même manière, et bien que je sois peu réceptif à l’humour, j’avais apprécié le récit de l’Anglais, fait de décalages et de non-dits, tout en demi-teintes. Habilement, il avait su nous raconter sa banale petite aventure avec cette fausse naïveté qui lui donnait tout son sel, et cela d’autant plus que le narrateur que nous avions devant nous aujourd’hui était à mille lieues du petit baronnet snob et stupide qui en avait été le héros.

Comment me mettre à la hauteur de tels concurrents ? Pour ajouter à mon embarras, mes deux compagnons de table avaient su conclure leur récit de façon élégante et inattendue. Après eux, comment ne pas paraître morne ou même, peut-être, lugubre ? Je l’ai dit tout à l’heure, je n’ai pas le sens de l’humour, je ne suis pas ce qu’on appelle un gai luron et, souvent, les gens s’ennuient avec moi. Je ne sais pas raconter une histoire, et quand je me lance dans un récit, je ne suis jamais sûr d’arriver à son terme tant j’ai tendance à perdre son fil dans des détails superflus. C’est pourquoi, la plupart du temps, quand je suis en société, je me tais.

Pendant que j’écoutais Fitzwarren dérouler son aventure, j’avais espéré que la cloche du Princesse des Mers interviendrait à temps pour me délivrer de mon obligation en nous appelant à bord. Mais quand Bertram avait achevé son récit, il était à peine une heure et demi et le cargo ne devait pas appareiller avant que deux ou trois longues heures ne s’écoulent encore. Je n’avais plus d’excuse. Il fallait que je m’exécute et que je parle à mon tour. C’était une question d’honneur.  Que je parle, certes ! Mais de quoi ?

Une dizaine d’années auparavant, un évènement était survenu dans ma vie personnelle. Il m’avait bouleversé et, malgré le temps qui avait passé, il était encore présent à mon esprit. Peu enclin aux confidences, je n’en avais jamais parlé à personne. Sans doute considérais-je cette histoire trop intime pour que je puisse la raconter sans honte, même à de très proches amis, à supposer que j’en eusse. Elle était assez banale et bien loin d’être passionnante, mais elle m’avait marqué. À l’époque, j’étais persuadé qu’elle avait constitué l’une de ces rares étapes par lesquelles un homme doit passer au cours de son existence et qui le laisseront différent de ce qu’il était avant de les franchir. Cette nuit était sans doute l’occasion de la partager enfin avec quelqu’un. Voir comment ces deux étrangers recevraient le récit de cet évènement m’intéressait et m’inquiétait tout à la fois. Comprendraient-ils l’importance qu’il avait revêtu pour moi ou le jugeraient-ils banal et sans intérêt ? Y trouveraient-ils l’indice d’une sensibilité de bon aloi ou d’une sensiblerie ridicule ?  J’étais conscient du risque de moquerie ou même de déconsidération que je courais, mais, tout au long de la soirée, Bauer et Fitzwarren m’avait parus exempts de préjugés et plutôt bienveillants. Je décidai donc de passer cet épisode au crible de leur jugement. De toute façon, je n’avais rien d’autre à leur raconter. Je me lançai.

La matinée de Sainte Firmine d’Amelia

« Ça s’est passé à Paris, il y a neuf ans, en novembre. Conformément à mes habitudes, je me réveillai dès six heures du matin, et, à sept heures, j’étais fin prêt, habillé avec le plus grand soin. Comme je n’avais rien à faire avant dix heures, heure à laquelle je devais me trouver à l’autre bout de la ville, je me pris à ranger quelques papiers, à trier de vieilles photographies, à remuer des objets inutiles dans des tiroirs. Puis, prenant conscience de la futilité de ces tâches et fatigué de tourner en rond dans mon appartement, je décidai de me rendre à pied à mon rendez-vous. J’en avais largement le temps.

J’ai toujours aimé marcher dans Paris et, à cette époque, je me rendais chaque jour à pied à mon bureau, profitant de ce moment de calme et de solitude pour réfléchir à mes affaires.

Dehors, il ne faisait pas vraiment froid, mais une pluie fine tombait sur le trottoir. Je me dis que le temps s’accordait à ce qu’allait être cette journée. J’enfonçai mon chapeau sur ma tête, relevai le col de mon manteau et, les mains au plus profond de mes poches, je commençai à marcher dans la nuit. Bientôt, les réverbères de l’avenue de l’Opéra s’éteignirent devant moi, et quand je parvins sur la Place Abel Armengeat, la pluie avait cessé et il faisait grand jour, blanc laiteux. Sainte-Firmine d’Amelia se dressait devant moi, conforme à mon souvenir, imposante, triste et laide.

J’y pénétrai. L’intérieur du monument n’avait pas changé, lui non plus. C’était toujours ce lieu où j’avais passé tant de sombres matinées de dimanches, seul, appuyé contre un pilier, désœuvré, dispersé, à lire distraitement les annonces paroissiales, à tenter de déceler des formes ou des visages dans la mosaïque incertaine du sol, à me demander si ma présence, dans l’état d’esprit dans lequel j’assistais à ces messes, avait une signification autre que celle de remplir une obligation que je m’imposais dans l’espoir informulé d’une récompense improbable dans un avenir trop lointain pour qu’il puisse m’inquiéter véritablement.

Je n’y étais pas entré depuis plus de vingt ans mais, par la force de l’habitude, j’avais pris la porte de côté, celle qui ouvrait sur le déambulatoire et ses murs recouverts d’ex-votos. Amour et reconnaissance à N.D. du Perpétuel Secours -1911 – M.R.B.  …  Merci – J.B. – 1897 … Confiance à Marie, Grâce obtenue, Reconnaissance S.G. 1913 … autant de télégrammes de remerciements adressés à Marie, à Sainte Rita ou à Sainte Firmine. L’église était déserte. Tout au fond, surplombant la nef de ses ternes tuyauteries, les grandes orgues jouaient quelques accords reconnaissables, puis s’interrompaient pour les reprendre à nouveau sur un ton ou un tempo différent. Entre deux accords solennels, on entendait à peine la sourde rumeur de la rue. De temps en temps, le claquement d’une porte à ressort, le grincement d’un banc trainé sur le carrelage, la chute d’une pièce de monnaie dans un tronc sonnaient sous les voutes, attestant d’une présence humaine, quelque part, invisible. Je m’assis sur la première chaise venue, me renversai contre son dossier et me mis à contempler la charpente de la nef. L’alternance des poutres vernissées et des caissons aux vives couleurs me fit penser à cette chapelle de montagne visitée des années auparavant dans le Haut-Adige.

Un frisson me parcourut. Je me redressai sur mon siège pour renouer mon écharpe et remonter le col de mon manteau. Un long grincement me fit me retourner. Une vielle femme, courbée sous un châle, venait d’entrer dans l’église par la plus petite des portes du porche. Lentement mais avec détermination, elle se dirigeait vers le transept pour franchir une porte battante dont je me souvins qu’elle menait à la sacristie. Quelque part, quelqu’un descendait un escalier de bois. Devant moi, aux pieds de Sainte Rita, la flamme d’un cierge vacillait sous un imperceptible souffle.

Je me sentais comme dans un songe, floconneux, embrumé, observateur lointain d’une réalité ralentie, vaguement conscient de l’instant, insouciant de l’avenir, ignorant de la minute à venir. J’attendais ; j’étais un animal, un chien paisible, presque un objet.

Brusquement, les deux battants de la porte principale s’ouvrirent en grand, laissant entrer le fracas de la circulation. Six hommes apparurent dans le rectangle de lumière grise. Vêtus de noir, portant des tréteaux, des chandeliers, des bouquets de fleurs, des couronnes, des registres, leurs silhouettes se déplaçaient silencieusement, disposant les objets çà et là, avec cette économie et cette sureté de geste que donne l’habitude.

Cette soudaine activité me fit sortir de mon rêve. Je retombais lourdement sur terre et le froid me reprit. Je réalisais d’un coup que mon père était mort, que dans moins d’une heure se tiendrait ici même une cérémonie funéraire dont il serait le centre, que c’était lui que l’on poserait entre deux chandeliers sur les tréteaux disposés devant l’autel, lui devant qui s’inclineraient le peu d’amis qui lui restaient, lui qu’on emporterait pour qu’il traverse une dernière fois la ville qu’il avait aimé.

Tout cela était bien réel. Mon père était bien mort, trois jours auparavant. Il était mort seul, dans sa chambre d’hôpital, seul parce que je n’avais pas jugé bon de reporter un voyage d’affaires pour lui rendre une dernière visite. Après tout, le médecin l’avait dit, il n’était pas du tout certain qu’il meure avant mon retour. Mais mon père n’avait pas pu attendre, il était bien mort ce jour-là et moi, sans frère ni sœur, moi qui avais perdu ma mère quelques années plus tôt, moi qui n’avais plus de femme, pas d’enfant, peu d’amis, je me retrouvais seul à mon tour. Seul au monde… Au moment où je le formulai, le cliché me fit sourire : seul au monde !

J’avais beau me tourner vers mon esprit, examiner objectivement mes pensées, je ne parvenais pas à y découvrir le moindre indice d’une peine, la moindre trace d’un chagrin et cela me perturbait. Je ne sentais en moi ni regret ni remord, rien de cela, juste une sensation d’indifférence, presque de l’ennui. J’étais un animal, presque un objet…

Par commodité, j’avais décidé que les funérailles ne se tiendraient pas dans sa ville natale mais à Paris. En quelques coups de téléphone, ma secrétaire avait réglé la question du cimetière, ce serait le Père Lachaise, et de l’église, la plus proche de son dernier domicile. Je m’étais seulement chargé de faire paraitre une brève notice nécrologique dans Le Figaro et dans le Quotidien des Charentes.

Je n’avais reçu aucun télégramme de condoléances, aucun pneumatique de circonstance. La mort de mon père n’avait fait l’objet d’aucun article de presse ni d’aucune annonce à la radio.

Pourtant, cet homme public avait été respecté, admiré, et même acclamé ; tout d’abord pour ce qu’il avait fait pour tenter d’éviter la guerre ; puis, quand elle devenue inévitable, pour y avoir rempli dignement et courageusement son devoir. Mais il y avait eu cette affaire, comme vous les Anglais le dites pudiquement quand il faut évoquer une liaison amoureuse, cette malheureuse affaire avec cette jeune actrice juive allemande réfugiée à Paris. Octobre 1918… pour tout le monde, la guerre n’était plus qu’une question de quelques jours, au pire de quelques semaines. Pourtant, la paix toute proche à laquelle chacun s’attendait n’empêcha pas les éternels revanchards, les planqués de la guerre, les journaux patriotiques et tous les tenants des bonnes mœurs de crier au scandale, à la trahison ! Les fanfares de l’armistice couvrirent quelques jours les clameurs des justiciers, mais sitôt les lampions éteints, les confettis balayés et les accordéons remisés, la curée reprit de plus belle. Contre mon père, on criait vengeance, on réclamait un procès en haute trahison, un retrait de sa croix de guerre, tout au moins une cassation de son grade de capitaine ! Un officier français, amant d’une allemande, donc ami de l’Allemagne, n’avait pu que trahir ! L’affaire Dreyfus, à peine apaisée, n’était pas si lointaine…

Mon père ferma son cabinet parisien et se retira dans sa maison d’Angoulême. Son parti refusa d’appuyer sa candidature aux élections suivantes en 1919. Il y renonça. Ma mère mourut au début de l’été, d’un cancer foudroyant nous dit un médecin, plus probablement de chagrin, pensai-je. Ce n’était pas d’avoir été trompée — elle lui avait pardonné cette maitresse comme elle l’avait fait des précédentes — mais de voir l’amour de sa vie ainsi livré aux chiens dévorants. Mon père ne supporta pas de rester seul dans la grande maison. Il la vendit et vint s’installer dans son pied-à-terre du Boulevard des Invalides, à Paris. Il y vécut encore deux ans, sortant peu, « le quartier est si triste » disait-il, ne voyant personne, « de toute façon, personne ne voudrait être vu en ma compagnie ! », travaillant à ses mémoires, « et pourtant, c’est l’oubli que je cherche ! ». Puis il cessa de vivre.

Je ne le vis que très peu pendant ses deux dernières années. Pourtant, nous étions presque voisins ; c’était l’époque où je m’étais installé à Paris pour y monter ma première affaire. Je lui en avais peu voulu pour la mort de ma mère dont je lui attribuais pourtant la responsabilité, et puis j’avais fini par oublier ses infidélités. C’est du moins ce que je croyais. Pourtant, quand je me rendais dans le triste appartement, en regardant sa silhouette amaigrie et voutée se découper sur le jour gris de la fenêtre, je pensais à ce qu’il avait représenté pour ma mère et je ne pouvais m’empêcher de me dire qu’il avait gâché tout cela pour une de ces aventures dérisoires dont il était coutumier. Et pour finir, je me disais que c’était son choix, comme c’était celui de ma mère de lui pardonner. En quoi cela me concernait-il ?

Mon père et moi, nous n’avions plus grand chose à nous dire, que des banalités : « Papa, tu vas bien ? Tu n’as besoin de rien ? … » « Et ton affaire, François ? Elle marche bien ? Rappelle-moi, ça consiste en quoi ce que tu fais ? … » Quand il mourut, je ne lui avais pas rendu visite depuis six mois. Aujourd’hui, on l’enterrait et sa mort m’était indifférente.

A présent, dans l’église, tout était en place, les chandeliers allumés, les couronnes appuyées contre les marches, le prêtre et l’enfant de chœur, silencieux et recueillis devant le maître-autel. Quelques amis, un ou deux voisins, cinq ou six inconnus étaient arrivés en ordre dispersé. Seul membre de la famille, je les avais accueillis avec une froideur involontaire. En les invitant du geste à se diriger vers les rangées de chaises, je me demandais s’ils prenaient mon attitude pour de la dignité — Vous avez vu ? C’est le fils. Quelle tenue ! Pas un tremblement de la voix ni de la paupière ! Admirable ! — ou s’ils la mettaient sur le compte de mon insensibilité —Vous avez vu ? Pas un tremblement de la voix ni de la paupière ! Ma parole, mais il a l’air de s’en foutre !

Un curé, un servant, quelqu’un à l’orgue là-haut, une douzaine de personnes assises et moi, debout, paisible, vide, un animal qui attend, presque un objet posé à côté de deux chevalets, voilà tout ce qui allait accueillir mon père.

Il ne manquait plus que lui. Il arriva, porté sans effort par les six hommes funèbres. Ils le posèrent sur les tréteaux, arrangèrent quelques fleurs sur le cercueil et quelques couronnes tout autour, puis s’effacèrent à reculons, donnant ainsi le signal au prêtre pour qu’il descende les marches vers le mort.

À l’instant où les hommes en noir s’étaient écartés, j’avais senti quelque chose remuer en moi, une toute petite chose, tout au fond, quelque part, dans la région de l’estomac ; non, pas quelque chose, plutôt un léger vide ; presque rien en somme ; peut-être la prise de conscience du caractère définitif de ce qui était en train de se passer ; peut-être celle de l’homme qui réalise que le dernier rempart qui le séparait encore de sa propre mort vient de tomber. Attentif, je retournai en moi-même encore une fois dans l’espoir de qualifier cette fragile sensation. Mais elle avait disparu, sans doute effarouchée par l’analyse à laquelle je voulais la soumettre. Je me sentis redevenir inerte et froid.

C’est au moment où le prêtre ébauchait le geste de la première bénédiction qu’un grand bruit se fit entendre au fond de la nef. On aurait dit une galopade d’étudiants chahuteurs dans les couloirs sonores de la Faculté de Droit. J’entendais des chuchotements, des rires étouffés, des exclamations réprimées. Il y eut la chute étincelante d’un objet métallique, d’autres chuchotements puis le silence.

Le prêtre s’était figé. Je me retournai. C’était un groupe de personnes, peut-être vingt, peut-être trente. Hésitants, tassés les uns contre les autres, ils avançaient vers le cercueil dans l’allée centrale. Il n’y avait que des hommes. Loin d’être des étudiants, ils avaient plutôt l’air de notables de province en goguette, au sortir d’un banquet. Leurs visages étaient rouges, leur souffle court et leur manteaux épais.

Je sentis en moi monter l’indignation. Elle fut suivie de peu par la colère. Tandis que j’avançais vers eux à enjambées furieuses, j’étais presque heureux d’éprouver enfin une émotion. Pour la déguster davantage, j’alimentais volontairement ma fureur, je préparais mes mots pour anéantir ces intrus :  qu’est-ce que c’était que cette bande de fêtards qui venaient troubler une cérémonie intime ? Des représentants de commerce en vadrouille ? Les supporters avinés d’une équipe de football ? Honteux ! … Ou alors, ces gens n’étaient-ils pas de ceux qui avaient pourchassé mon père de leur hargne morale et patriotique jusqu’à l’hallali. Après avoir ruiné la fin de sa vie, voulaient-ils encore gâcher ses funérailles ? Qui parmi eux pouvait prétendre à égaler en mérite celui qui avait si longtemps été l’avocat débonnaire et généreux, le maire dévoué à sa petite ville, le député accessible à ses administrés, le militant acharné de la paix, l’officier courageux et soucieux de ses hommes ? Qui étaient-ils, ces hypocrites, ces pions de l’ordre moral, ces héros de l’arrière pour lui reprocher jusqu’au-delà de sa mort sa seule faiblesse, les femmes ?

Quand j’atteignis les premiers hommes de la colonne scandaleuse, je bouillais de rage, j’étais prêt à me battre. Malgré la solennité du lieu, malgré la présence du cercueil, c’est ce que je voulais : me battre. En me battant, je crois que j’espérais atténuer ce vague remord né de mon absence de chagrin. Obscurément, je me sentais coupable d’indifférence. Cogner sur l’un de ces abrutis serait une manière de me réhabiliter à mes propres yeux.

Je saisis aux revers le premier homme à ma portée et fit voler le chapeau qu’il avait gardé sur sa tête.

— On se découvre, salopard ! grondai-je

— François ! C’est moi, Robert ! Tu ne me reconnais pas, mon petit ? Robert Colin !

C’était Colin ! Le docteur Colin, notre médecin d’autrefois, l’ami de toujours de mon père, son premier adjoint puis son successeur à la mairie ; il avait soigné ma rougeole et mes angines…

Comme je restais ébahi, figé, il continua :

— Excuse-nous, François ! On est en retard, mais on s’est perdu du côté de la Porte de Versailles, tu comprends ?

— Hein ? Quoi ?

Maintenant, le groupe m’entourait, en silence, laissant Colin expliquer son entrée fracassante.

— On est parti tard hier soir d’Angoulême, tu comprends, et puis il a fallu faire un peu de ramassage ce matin à Orléans et à Versailles pour que tout le monde soit là, mais il y en a d’autres qui sont venus par leurs propres moyens, les Parisiens surtout, mais on voulait arriver tous ensemble, alors ils attendaient sur la place, tu comprends ?  C’est Picard et moi qui avons tout organisé.  André Picard, tu te souviens ? C’est pour ça qu’on est en retard, tu comprends ? On est désolés !

Incapable de penser, les yeux écarquillés, je marmonnais « Mais non, mais non… »

Et je regardais autour de moi. Je reconnus Martial, du café de la Mairie, Fercheaux, le garagiste, l’abbé Raynouard, en soutane, François Pertibout, le fermier, Maitre Toubon, le notaire. Granger vint me serrer la main. Il avait été le secrétaire de mon père quand il était à l’Assemblée. Marcel Costa, l’ancien secrétaire général du Parti, tint à m’embrasser sur les deux joues. On se bousculait gentiment pour m’approcher, on me tapait doucement sur l’épaule, on me chuchotait un mot sur Papa. Pourtant, la plupart de ces gens, je ne les connaissais pas. Il y avait un petit groupe de quatre hommes en uniforme. L’un d’entre eux était en colonel. Quelqu’un portait un clairon…

Le calme revint petit à petit. Les nouveaux visiteurs se glissèrent entre les rangées de chaises et s’assirent, sagement, tandis que, les yeux au sol, je rejoignais ma place à côté du cercueil. Le prêtre reprit son geste interrompu :

— Benedicat vos omnipotens deus pater et…

Et je pleurai enfin. Je fondais en larmes et chaque sanglot me faisait mal dans la poitrine, dans la gorge, dans la nuque, dans les épaules… Mais j’étais soulagé d’avoir mal, certain à présent de mon chagrin, heureux d’avoir mal, heureux de la présence de ces hommes qui avaient aimé mon père, eux aussi.

— … et filius et spiritus sanctus…

Mes sanglots s’atténuèrent et je pensai que si ma mère avait été là, elle aussi aurait rayonné de bonheur. »

Après avoir prononcé ces derniers mots, je me renversai sur mon siège et m’absorbai un long moment dans la contemplation du plafond enfumé. J’espérais que mes auditeurs prendraient mon attitude pour du recueillement, mais la vérité, c’était que je ne voulais pas croiser leurs regards : je craignais trop d’y découvrir quelque signe de déception ou de moquerie. Du coin de l’œil, je vis Fitzwarren s’agiter dans son fauteuil. Il se préparait à parler et j’avais tout à craindre de son humour.

— C’est votre histoire, François ? demanda-t-il d’un ton neutre.

— C’est mon histoire. Elle s’arrête là, répondis-je piteusement. Elle n’est pas très…

— Mais pas du tout, pas du tout ! m’interrompit-il, devinant sans doute ce que j’allais dire. Elle est très jolie votre histoire, un peu triste, émouvante aussi, mais …

— Mais ? demandai-je avec anxiété.

— Mais, êtes-vous certain qu’elle réponde tout à fait à ce que nous attendions de vous : le récit d’une première fois ?

— C’est pourtant bien ce que j’ai voulu raconter, Bertram, mais je n’ai jamais su raconter les histoires. Peut-être n’ai-je pas été assez clair ?

Bauer entra dans la discussion.

— François, surtout ne prenez pas en mal ce que je vais vous dire : je suis d’accord avec Fitzwarren, et je ne suis pas persuadé que vous ayez répondu aux conditions posées. Voyez-vous, dans mon esprit, cette notion de première fois n’a d’intérêt que si cette fois-là a été suivie de plusieurs autres, ou mieux, d’une longue série d’évènements semblables. Par exemple, il est raisonnable de penser qu’après celle d’Amsterdam, notre ami ait pris part à plusieurs autres bagarres. Moi-même, je dois avouer que j’ai connu bien d’autres femmes que cette Tavia et bien d’autres orages que celui des Roggenfelder. Mais c’est justement la surprise, la maladresse, l’inexpérience de celui qui vit une première fois qui fait l’intérêt du récit.

Vous avez choisi de raconter les funérailles de votre père. Vous l’avez fait de façon parfois émouvante et croyez bien que votre récit nous a touché. Mais, pour un homme, enterrer son père, c’est toujours la première fois. Il n’y en aura jamais d’autre, et dire que votre récit est celui d’une première fois comme nous l’entendions, c’est jouer sur les mots. Je regrette de vous le dire, Simonet : vous n’avez pas vraiment rempli votre contrat. Vous êtes d’accord, Bertram, je pense ?

— Absolument, confirma Fitzwarren.

— Tout à fait d’accord, crut bon d’ajouter l’aubergiste.

Si l’opinion du tenancier m’importait peu, il n’en était pas de même pour celles des deux autres hommes. Je tenais d’autant plus à leur estime que j’allais vivre avec eux dans une quasi intimité pendant les deux mois à venir. Il fallait donc que je m’explique.

— Messieurs, je vois que je me suis mal fait comprendre. En fait, je n’ai jamais su raconter une histoire et, contrairement aux apparences, ce n’est pas de l’enterrement de mon père que j’ai voulu faire le sujet de ma première fois. C’est ma maladresse qui l’a fait passer au premier plan, occultant ce que je voulais vraiment vous dire. Écoutez-moi encore quelques instants et vous comprendrez. Voici :

Ce soir, au cours du diner, nous avons parlé un peu de tout, et puis, chacun à notre tour, chacun à sa manière, nous avons raconté un évènement marquant de notre vie, une première fois. Ce qui est remarquable, c’est qu’aucun d’entre nous n’a évoqué sa guerre. Pourtant, il est évident que nous l’avons faite. Nous le savons. Ce sont des choses qui se sentent et ceux qui ont réchappé à cette calamité se reconnaissent entre eux, ne serait-ce qu’à leur répugnance à en parler.

Croyez bien que je regrette d’avoir à le faire, mais c’est seulement dans le but de vous faire comprendre le sens de mon récit. Ne craignez rien, ce sera bref !

J’ai eu vingt ans en 1916 et comme vous sans doute, j’ai été mobilisé. Je suis parti au front presque aussitôt et j’y suis resté jusqu’à l’armistice.  Ce que je veux vous dire c’est que pendant quatorze longs mois, j’ai eu peur à chaque seconde ; j’ai eu peur en dormant, peur en mangeant, peur en voyant venir le jour, en attendant la prochaine attaque, une peur animale, à vous faire gratter la terre pendant les bombardements, une peur viscérale au moment des assauts, à se vomir dessus, à souiller ses vêtements de ses propres excréments… J’ai tout fait, j’ai tremblé, j’ai juré, j’ai maudit, j’ai renié, j’ai promis, j’ai hurlé, j’ai prié, je me suis griffé le visage de mes ongles cassés, mais jamais je n’ai pleuré. Je n’ai pas pleuré quand mon meilleur ami s’est fait déchiqueter devant moi par une mitrailleuse, je n’ai pas pleuré quand ma section a dû déblayer cette tranchée bombardée pour en extraire les vingt-sept cadavres de camarades asphyxiés… Si je n’ai pas pleuré une seule fois, c’est parce que, volontairement, je m’étais endurci. En pleine conscience, pour pouvoir survivre, je m’étais efforcé de me rendre indifférent à tout ce qui n’était pas moi, et j’y étais parvenu. C’était cela ou la folie. Le désespoir des autres, leurs souffrances, leur mort, cela m’était égal. Moi seul comptait, les autres pouvaient bien crever. J’étais devenu une brute égoïste, un animal sauvage et indifférent qui ne pensait et n’agissait que pour sa survie.

A la fin de la guerre, j’avais survécu, je n’étais pas devenu fou mais j’avais perdu mon âme. C’est dans cet état que je suis revenu à la vie civile. J’étais conscient de cette transformation et j’observais ses effets sur mon propre comportement avec l’objectivité scientifique d’un zoologiste observant un rat de laboratoire. Très vite, je réalisai que je ne prêtais attention aux gens que dans la mesure où ils pouvaient m’apporter quelque avantage, la présence des autres m’étant au pire désagréable, au mieux, indifférente. Cette disposition d’esprit ne me troublait pas, au contraire, elle me facilitait grandement la tâche dans mes affaires. La guerre venait de s’achever et Paris était peuplé de veuves et d’orphelins, héritiers d’appartements et de maisons de commerce qu’ils étaient pour beaucoup incapables de gérer. Je me spécialisai dans le rachat de leurs biens et en quelques mois, j’étais à la tête d’une demi-douzaine de petits immeubles et de deux affaires de vêtements que j’avais acquis dans d’excellentes conditions. J’avais la conscience parfaitement tranquille, et si l’on m’avait dit que je profitais du malheur de pauvres femmes désemparées, j’aurais répondu que je ne les avais pas forcées à vendre et qu’elles avaient accepté le prix que je leur proposai. Après tout, ce n’était pas ma faute si elles ne savaient pas se défendre. Le malheur des autres, ce n’était pas mon affaire.

La mort de ma mère ne me causa aucun chagrin, à peine une contrariété. Je me disais : ma mère est morte, c’était son tour, c’est dans l’ordre des choses ; et puis, ça non plus, ce n’est pas ma faute, c’est celle de mon père.

Un matin, je sortis du sommeil avec encore à l’esprit les dernières images du rêve que je venais de faire. À travers les brumes du réveil, j’éprouvais encore une sensation de bien-être, presque de bonheur. Ça ne m’était plus arrivé depuis plusieurs années. Comme j’éprouvais un vif besoin de prolonger cette sensation, je tentai de forcer mon esprit à refuser de se réveiller et à remonter le fil du songe dont il venait d’émerger. C’est un exercice difficile auquel, je crois, tous les hommes se livrent de temps en temps sans qu’ils parviennent jamais à remonter plus haut que quelques images qui s’effacent dans la minute. Eh bien moi, ce jour-là, j’y suis parvenu. Les images étaient aussi nettes et colorées que dans une production d’Hollywood. C’était l’été, j’avais quatorze ans, mes parents et moi étions chez des amis, dans une belle maison du Lavandou. C’était la première fois que je voyais la Méditerranée, la première fois que je passais du temps avec mes parents et leurs amis à nous baigner dans la mer, à visiter l’arrière-pays, la première fois que je vivais de longues soirées sur une terrasse encore rayonnante du soleil de l’après-midi où nous discutions et nous rions avec mon père et le couple de leurs amis sous le regard attendri et fier de ma mère. Ces vacances avaient été un moment parfait. La guerre me l’avait fait oublier, mais ce matin-là, il me revenait en pleine mémoire. J’avais donc été heureux, autrefois, entre deux parents aimants. Alors pourquoi aujourd’hui n’éprouvais-je plus aucun sentiment envers eux. Étais-je devenu un monstre ?

Mais j’ai fini par sortir définitivement du sommeil sans avoir répondu à ma question. J’ai secoué la tête, je me suis levé et je suis retourné à mes affaires. Pendant deux ans, je n’ai plus pensé à rien d’autre qu’acheter et revendre davantage d’immeubles, davantage de commerces.

Et puis mon père est mort à son tour et il y a eu cette matinée de Sainte-Firmine. En vous la racontant, j’ai voulu vous faire comprendre les sentiments que sa disparition avaient successivement fait naître en moi : l’indifférence et l’ennui, le frémissement d’une émotion aussitôt disparue, l’indignation et la colère, et puis la vague déferlante de l’émotion et, finalement, les larmes.

Et c’était cela, ma première fois, la première fois de ma vie d’adulte que je pleurais.

Ce que j’aurais voulu vous faire comprendre sans avoir à le dire vraiment, c’est que, grâce à ces premières larmes, j’avais la certitude d’être redevenu un homme comme un autre. »

Je me tus, la gorge nouée, osant à peine regarder les trois hommes qui m’avaient écouté. Le silence devenant lourd autour de la table, l’aubergiste finit par se lever. Il ramassa les quatre chopes vides et s’éloigna en direction de l’arrière-salle en grommelant. Je crus entendre quelque chose comme « …vraiment pas la peine d’en faire toute une histoire… »

Fitzwarren me regardait intensément, sans rien dire. Bauer voulut détendre l’atmosphère en plaisantant.

— Eh bien mon cher, dit-il en souriant, il semblerait qu’avec votre histoire, notre hôte n’en ait pas eu pour son argent. Mais, ne vous en faites pas, ces bistrotiers sont sensibles comme des bûches. Moi, je l’ai trouvée belle, votre première fois. Et vous, Bertram ? Qu’en avez-vous pensé ?

Fitzwarren prit un temps avant de répondre.

— C’est une belle histoire, assurément. Voyez-vous, François, je vous embrasserais bien sur les deux joues pour vous en remercier mais, que voulez-vous, je suis anglais et mon éducation ne me permettrait pas une telle exubérance. Alors, au nom des hommes comme les autres, laissez-moi seulement vous souhaiter la bienvenue pour votre retour dans notre monde.

C’est alors que la cloche du Princesse des Mers retentit pour la première fois. Elle nous appelait à bord. Du même coup, elle nous permettait de garder notre dignité en mettant un terme à ce qui devenait d’embarrassantes effusions.

Tandis que nous nous aidions mutuellement à enfiler nos lourds manteaux avant de sortir sur le quai, j’entendis Bauer qui disait :

— Mes amis, j’ai une idée. Demain, quand nous dinerons à bord du Princess, chacun devra raconter ce qui l’a amené à partir pour l’Extrême Orient. Qu’en pensez-vous ?

— Excellente idée, Franz ! dit Fitzwarren Et nous trouverons surement d’autres sujets pour les soirées qui suivront… Soixante-deux diners, si Dieu le veut. Vous êtes d’accord, François ?

J’enfonçais mes mains dans mes poches, rentrai le cou dans les épaules et, sans répondre, je me dirigeai d’un pas lent vers les lumières du cargo.

Je ne sais pas raconter les histoires.

 

Fin

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